‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 16 sur 30 · MOUT DE RENAN · texte numérisé non relu

MOUT DE RENAN

l'Infini. Au gré de quelques-uns, il a pris trop peu de congés ; mais ceux là ne sont que des artistes, peut-être même que des dilettantes. Du moins il n'a pas trompé son monde, là non plus qu'ailleurs, et c'est après avoir bien prévenu qu'il ne rapporterait rien de certain ([u'il partait pour ces beaux voyages. H n'en était que plus iiardi à les faire; mais, toujours consciencieux, il n'a voulu en faire que très peu. et juste pour prendre le grand air. Il jugeait la chose excellente pour la santé intellectuelle.

Tout cela, il le faisait avec aisance, bonne grâce, bonne humeur, et un ton de demi-détachement qui était de très bon goût, et qui a parfaitement trompé sur son caractère les esprits superliciels, c'est-à-dire le plus grand nombre. Il n'aimait i)as à alTirmer, et il aimait à trouver ([uelque chose de juste dans l'opinion qui n'était pas la sienne. C'est tout simplement la manière de tous les grands esprits, presque sans exception ; mais c'est chose tellement étrangère aux petits, que Renan a passé communément, soit pour un sceptique, soit pour un dilettante, ce qui est à peu près même chose. C'était simplement un homme modeste et poli. L'homme savant et modeste sait tellement qu'il sait peu de chose, qu'il ne dit rien sans prévenir qu'il y a toutes les chances du monde pour qu'il se trompe. Il sait que c'est trahir la vérité que de Tatlirmer, tant il est probable qu'on ne la tient pas ; et que ce n'est que lui

rendre hommage de lui dire: « Madame, est-ce à vous ou à votre ombre que j'ai l'honneur de m'adresser? » Cette habitude d'esprit n'est pas autre chose que de la probité intellectuelle, et Renan a eu toutes les probités, y compris la modestie.

Je ne dis pas qu'il ne se soit mêlé, chez cet homme de tant d'esprit, un peu de malice à cette humilité vraie. L'orgueil offense les modestes^ et ils s'en vengent par un redoublement de modestie qui, lui, ne laisse pas d'être ironique. Dans la réserve que mettait Renan à affirmer, il entrait bien un peu de dédain à l'endroit de ceux qui affirment. Dans ce ton, dans cet accent si timide, on distinguait une petite voix un peu gouailleuse qui disait : « Fautil, Monsieur, que vous soyez ignorant pour savoir si pleinement tant de choses ! » Mais le fond était bien modestie sincère, cette modestie que toutes les intelligences supérieures ont connue.

D'autre part, il était poli, poli d'une politesse ecclésiastique, c'est-à-dire doucement obstinée et indémontable. Il était admirable dans les discussions. Il ne discutait pas. Il approuvait avec indiscrétion. Quand il vous avait approuvé jusqu'à vous réduire au silence, il partait à son tour, disait précisément le contraire de ce que vous aviez soutenu^ et terminait par ces mots : « C'est, du reste, ce que vous disiez vous-même tout à l'heure, et mieux que moi. »

Cette politesse, il la portait dans ses livres, moins

absolue, moins abdiquante, 1res déférente encore. H lui était impossible, tant parce qu'il était intelligent que parce qu'il était courtois, de ne pas voir bien des points justes, oh ! si justes ! dans l'opinion (jui était le moins la sienne. C'était au lecteur à mesurer le degré de force (jue Kenan donnait à l'opinion ouif et d'autre part à lopinion non, pour savoir vers laquelle des deux il pencluiit en détinitive ; et cela même était un procédé très poli à l'égard du lecteur, quoique peut-être un peu dangereux.

Et, là aussi, une pointe de malignité trouvait son compte. La politesse est un demi-mensonge et, par suite, ne peut pas s'accuser sans devenir une ironie assez forte. Les gens que M. Renan approuvait ne laissaient pas de soupçonner qu'il se moquait un peu d'eux. Mais était-ce sa faute si l'on ne peut être absolument vrai sans être rude, et si l'on ne peut être poli sans quelque sourde raillerie intime ? Le fond encore ici était politesse, bonne éducation et bonté d'àme. Seulement il y a de petits régals secrets de malice innocente à être très bon de cette terrible façon-là.

Voilà à quoi se réduisait le scepticisme de Renan, à beaucoup de loyale modestie dans beaucoup de politesse un peu maligne. Mais sceptique, il ne l'était point, et dilettante que par échappées et courtes boutades.

Souvent, pour ces causes, il a été peu compris, ne sadressant, comme c'est le beau défaut des hommes

lU PROPOS LITTERAIRES

supérieurs, qu'à des gens presque aussi intelligents que lui. Cependant, en ses traits généraux, il a été à peu près entendu et a eu le genre d'influence qu'il voulait avoir. En gros, il a enseigné le positivisme et le respect des religions. Il a rompu avec le positivisme militant et grosièrement antireligieux, qui est la sottise aristocratique du xviu'^ siècle et la sottise populaire duxix^ Il arecommandéla méthode positiviste et la morale chrétienne; la raison scientifique et l'esprit chrétien dans ce qu'il a de plus pur et même dans ce qu'il a de plus subtil. C'est une alliance possible, et l'esprit humain en a admis de beaucoup plus surprenantes, qui ont été fécondes. En reléguant la métaphysique dans la région des nobles jeux de l'esprit, il a proscrit, si un tel mot peut être de mise en parlant de lui, aussi bien la métaphysique chrétienne que toute autre. A-t-il ainsi ruiné le christianisme, l'a-t-il allégé ? Ce qui est sûr, c'est qu'il avoulu le transformer en une philosophie pratique conciliable avec le tour d'esprit scientifique des modernes ; et que, soit qu'il l'ait ébranlé, soitqu'il raitsoutenu, il la respecté et aimé trèsprofondement. — Cette philosophie chrétienne, est-ce le christianisme de demain? Je ne sais, mais c'est l'œuvre même de Renan ; et que ce soit œuvre pratique ou destinée àrester imaginaire, c'est une question de succès ; et ce n'est pas par le succès qu'il avaitaccoutumédejugerni les choses ni les hommes.

:5 octobre 1892.

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