MORT D'HIPPOLYTE TAINE
Taine vient de nous quitter. Cette mort prématurre est une grande perte comme un grand deuil. Taine avait achevé à très peu près son monument, Tliistoire des Origines de ta France conlemporaine ; mais il se promettait « d amuser sa vieillesse », comme il disait, avec son étude sur Sainte-Beuve, promise à la collection Hachette, et, je crois, commencée, et, avec quehiues « petites distractions philosophiques » dans le genre de son travail magistral sur /'/«/e/- /i^e/jce. Nous pouvions espérer beaucoup et attendre beaucoup encore de cet esprit souverainement lucide et de cette méthode rigoureuse qui triplait les forces de cet esprit. Tout cela nous est enlevé brusquement. La mort est rude depuis quelque temps pour les hautes intelligences. Elle frappe coup sur coup Scherer, Renan et Taine, comme si elle se hâtait de découronner le siècle avant qu'il finisse. Nous assistons, inquiets pour l'avenir intellectuel, à ces grands départs, qui ne sont pas sutfisammentcompensés par les avènements. La France est une blessée
qui devient veuve. Ce n'est qu'une raison de plus à ses fils de la chérir.
Taine fut un savant. On naît savant. Il était né tel. A vingt ans, il avait tous ses instruments en main, le latin, le grec, Tallemand, Tanglais et Thabitude de recueillir des faits. A vingt-trois ans, il avait lu toute la bibliothèque historique et philosophique de rÉcole normale, et une bonne partie de sa bibliothèque littéraire, et il avait épingle sur fiches quelques milliers déjà de faits significatifs. Il continua ; il ne fît jamais autre chose que continuer.
Seulement, pour se reconnaître au milieu des faits, il se fit un système. Un système est uneméthode de travail. C'est une table des matières préalable. On la dresse conformément aux faits que Ton a déjà recueillis, et les faits qu'on recueillera désormais devront s'y conformer. Aussi importe-t-il de ne pas la dresser trop tôt. Taine a dressé la sienne peut-être prématurément. Les faits qui la lui ont suggérée, quoique déjà très nombreux, l'étaient moins que ceux qui ont dû plus tard s'y ranger docilement. Conçu plus tard, le système eût été sans doute plus large.
Il importe assez peu, du reste ; car si un système est une méthode de travail, il est aussi un effet de notre caractère, une simple application rationnelle de notre manière intime et personnelle de voir les choses, et, dressé un peu plus tard, il est à peu près le même que dressé un peu plus tôt. Se systé-
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matisant à trente-cinq ans, Taine eût étr à peu près le même que se systématisant à vingt-cinq. Il eût été un philosophe positiviste.
Il l'était nettement, formellement, sincèrement et courageusement. Celait un positiviste pur, un positiviste sans mysticisme, ce qui est excessivement rare en France. Notre race est idéaliste, foncièrement, et beaucoup plus qu'elle ne le croit, parce qu'elle a de l'imagination, et beaucoup plus d'imagination aussi qu'elle ne le croit et qu'on ne le croit. Avec bonheur elle personnifie des abstractions. Quand elle devient positiviste, elle croit à la science comme à une déesse protectrice, féconde et bienfaisante, qui fera des miracles pour elle, ou elle croit à l'humanité comme à une personne sacrée et divine, mère, et puis fille, du progrès, et ensuite à la fois fille et mère du progrès, et cela fait toute une mythologie ; et elle écrit Science, Humanité et Progrès avec des majuscules. Notre -MX*" siècle est plein de ces majuscules et de cette théologie. Voilà ce qu'on peut appeler le mysticisme positiviste.
Taine était positiviste tout simplement. 11 ne croyait qu'aux faits, et à quelques petites lois très humbles, auxquelles une patiente, méthodique, minutieuse, héréditaire et séculaire observation des faits pouvait conduire. Les hommes sont une fourmilière, et les grands mouvements du monde qui nous entoure sont des éléphants. Avec de bons télescopes, une connaissance vague des éléphants ; —
avec une observation intense, quelques indications sur les chemins ordinairement suivis par les éléphants et leur façon de marcher: voilà tout ce qui est permis aux plus intelligentes d'entre les fourmis. Ramasser des faits et en tirer quelques lois plus ou moins certaines et toutes relatives, proportionnées à la taille des citoyens des fourmilières, voilà le droit et voilà aussi le devoir du philosophe. Taine ne voyait rien et se refusait de rien voir au delà.
C'est qu'il n'était pas Français. Il était Anglais. Sa race spirituelle était là, entre Stuart Mill et Spencer. Toutes ses sympathies éclairées, et qui nous ont été si utileS;, pour l'Angleterre, sont des analogies de caractère. Son histoire de la littérature anglaise, qui reste si grande, quoique écrite trop tôt ou trop vite, et surtout ses admirables Notes sur l'Angleterre^ en font foi. L'amour du fait et le culte de la science, culte sans foi, sans la moindre croyance à l'infaillibilité de la science et à la puissance qu'elle aurait de régénérer et de diviniser l'homme, c'était toute la conscience intellectuelle d'Hippolyte Taine.
Personne ne fut moins religieux. 11 se serait, par conscience, interdit de l'être, comme étant une concession à l'imagination, au sentiment, à « ce qui n'est pas prouvé », c'est-à-dire à des choses fort belles, et il l'a dit, mais qui ne sont pas du domaine de la pensée. L'homme ne doit dire que ce dont il est sûr. Il n'est sûr que du fait qu'il voit, et, par une indue-
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lion qui doil être très surveillée, de la loi constituée par la répétilion mille fois répétée de plusieurs faits allant toujours ensemble. Voilà tout ce à quoi peut s'appliquer rallirmatioii. Le reste est une admirable poésie.
Ai-je besoin de dire ({ue s'il n'allirmait rien sur le mystère, il ne se croyait obligé ni de le mépriser, ni de l'insulter. Il eut été stupéfait de lobjection que j'entendais faire dernièrement à un « incroyant » : Puisque vous êtes incroyant, lui disait-on, pourquoi ne détestez-vous pas les religions ? C'est le comble de l'illogisme, à moins que ce ne soit celui de l'Iiypocrisie. Il eût répondu : « Je ne comprends pas. Parce que je suis incroyant, je dois être hostile ? La conséquence est singulière. Je ne crois pas ; voilà tout. Ceux qui croient ont simplement une manière de diriger leur pensée, par sentiment, et non par raisonnement, ([ui n'est pas la mienne. Je ne puis pas en vouloir à quelqu'un qui ne diffère de moi que i)ar une manière autre d'arranger ses idées dans son cerveau. 11 y aurait là un certain excès. » Et, en effet, le positivisme n'a l'horreur des religions que quand, à son tour, il en devient une. Ce n'est pas entre croyants et incroyants, c'est entre croyants qu'on se bat. Le positivisme sans mysticisme s'arrête au seuil du mystère, en se déclarant simplement incapable d'y pénétrer; et ce n'est ni de l'hostilité ni de l'indifférence ; c'est de l'abstention ; et si ce n'était pas de l'abstention pure et simple, ce
serait plutôt du respect que de l'horreur. — C'est dans ces limites que Taine s'est énergiqueinent maintenu.
Comme moraliste, Taine, ce qui n'est pas une suite nécessaire du positivisme, mais ce qui était le résultat de ses observations positives personnelles, était ce qu'on appelle couramment un pessimiste, c'est-à-dire un homme qui croyait l'homme mauvais et à peu près incapable de bien. L'homme était toujours pour lui « le gorille féroce et lubrique » des temps primitifs, ou, du moins, ilen gardait toujours quelque chose, et devait en garder toujours peu ou prou. Cette vue est désolante ; mais je ferai remarquer à l'humanité que c'est à elle d'en dissuader les philosophes.
A la vérité, il la poussait loin. C'est la rectitude de son esprit logique qui le conduisait à ces conclusions rigoureuses. L'humanité, à mon très humble avis, n'est point très féroce, ni même très lubrique ; mais elle est essentiellement stupide. Elle raisonne pitoyablement. Un raisonnement juste est la chose la plus rare, la plus surprenante qui soit au monde. Il finit par avoir raison, je le sais bien, et c'est pour cela que le monde, sans progresser positivement, du moins se soutient ; mais il est rare infiniment. 11 ne se produit qu'à de très longs intervalles, comme les éclipses. Ce sont là, si Ton veut, les éclipses de l'absurdité humaine.
Et voilà, je crois, ce qui explique le pessimisme,
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c'est-à-dire Ka misanthropie de Tainc. Cet homme qu'il coudoyait, et qui raisonne si mal, blessait tellement son esprit loj^ique, son raisonnement toujours serré et précis, qu'il le trouvait haïssable, qu'il le prenait pour une espèce de monstre étrange, de Caliban inquiétant, et de là aie traiter de gorille on voit très bien la pente inévitable, encore que je croie qu'il eut fallu l'éviter.
Il ne voyait guère, comme conseil à donnera cet animal bizarre, que celui de travailler beaucoup et de se ménager quelques instants de repos, assez pour la contemplation, pas assez pour le rêve, qui est dangereux : « Lève-toi de bonne heure (je cite mal, citant de mémoire, maisc'estbien le sens), fais ta chasse promptement. La proie atteinte, ne t'obstine pas. Pourquoi te charger plus que de raison et priver de sa part possible un pauvre diable ? Alors, assieds-toi. Le soir tombe. C'est très beau. Le brouillard laiteux s'élève lentement en tournoyant autour des saules. Là-bas, les sapins se dressent comme des encensoirs sur le tapis des bruyères rousses. Reste là un moment. Tu auras eu le seul plaisir vrai réservé à ton espèce, la contemplation ; et, pendant un quart d'heure, tu n'auras pas été tout à fait une brute, ce qui est le plus haut degré où l'homme puisse atteindre. »
Le travail, pour manger ; l'observation et la science, pour se garantir ; l'esthétique, pour jouir de la seule jouissance qui ait un caractère humain
et qui nous sépare décidément des animaux, c'était la conception de la vie selon Taine. Au delà commençait la métaphysique, qu'il ne méprisait point, que, comme jeu noble, et précisément forme supérieure de Testhétique, il admettait même (et de bons métaphysiciens il a tracé des portraits charmants), mais dont il se défiait, comme dépassant les forces humaines, passionnant outre mesure, menant les hommes à se battre pour des idées qu'ils ne comprennent pas, et, par un détour singulier, ramenant aux violences, aux férocités et à la gorillerie. — Tout au moins, il se rinterdisait, à lui : « Je ne connais pas les bornes de l'esprit humain, je vois celles du mien. »
En politique il fut aristocrate, comme il est naturel que le soit un bon pessimiste, un bon misanthrope et un bon Anglais. Il croyait, de par Darwin, de par Spencer et de par lui, qu'à cause de l'hérédité un peuple est un organisme, et, par suite de la civilisation, un organisme très délicat et de plus en plus compliqué. Aux organismes très délicats etcompliqués, qu'ils soient des machines ou des animaux ou des peuples, une loi s'impose, qui est celle de la division du travail. L'animal très inférieur n'a qu'un organepour digérer, pour penser et pour se divertir. L'animal supérieur a beaucoup de facultés et autant d'organes que de facultés, sans quoi il ne vivrait pas. La division du travail dans les sociétés s'appelle la spécialité, ou la compétence. Donc plus un
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peuple est grand et plus il est complexe, et plus il est fait de rouages multiples, plus chaque rouage doit savoir ce qu'il fait, et ne faire que cela; en d'autres termes, plus la compétence à chaque genre de travail doit être rigoureusement exigée. Dans un tel peuple donner, par exemple, des lois à faire à celui (lui ne sait faire que des souliers est imprudent ; c'est dire à un animal supérieur de penser avec ses pieds. La démocratie consistant précisément à donner des lois àfaire, ou, du moins, des législateurs, ;\ ceux qui ne savent faire, que des souliers, et à remplacer les rouages multiples par un rouage unique, ou tout au moins à placer les rouages multiples en une telle dépendance du rouage universel qu'ils s'y absorbent, et que lui devient unique, n'était donc, pour Taine, qu'un simple contre-sens. Il le disait naïvement, comme il disait tout.
Il a fait un grand livre, très discuté, mais à qui personne ne refuse d'être grand, les Origines de la France contemporaine^ pour démontrer cela. Il s'est complètement résumé dans cette grande œuvre. On y trouve d'abord ce que je viens de dire; et puis ensuite son horreur de tout ce qui n'est pas raisonné, c'est à savoir du despotisme et de l'anarchie, qui, au point de vue du philosophe, sont même chose ; c'est-à-dire impulsivilé d un cerveau unique qui ne sait pas accepter de lois parce qu'il ne connaît pas la raison, ou impulsivilé d'un cerveau collectif, mené il ne sait où parl'àme instinctive et démente des foules,
On y trouve encore, — et cela est moins philosophique peut-être, — un certain goût de véritier son pessimisme, sa misanthropie et ses vues sur le gorille. S'il a été droit à Fépoque révolutionnaire, c'est parce qu'il savait que dans les époques de trouble le prétendu carnassier primitif, très recouvert dans les époques paisibles, se découvre et se retrouve, et se prouve. Cette preuve, on peut estimer que Taine Ta cherchée un peu complaisamment et étalée avec un peu trop de satisfaction.
Je dis satisfaction plutôt que colère. Quand il s'espaçait de tout son cœur sur les scènes révolutionnaires, on disait: « Est-il heureux, et quelle joie mauvaise, quelle joie de sectaire il éprouve à nous montrer toutes ces horreurs ! )) Ce n'étaitpas cela. Lui, le logicien, c'était un plaisir de démonstrateur qu'il éprouvait. Il ne nous disait pas : « Ah ! les brigands ! » mais : « Eh bien, j'ai toujours soutenu qu'il était gorille! Est-il gorille, oui ou non? J'apporte des faits. Vous voyez bien qu'il est gorille ! »
Il estbien vrai que si cette complaisance n'était pas de la colère, il faut confesser qu'elle y ressemblait, et que cela a ôté un peu d'autorité à cet ouvrage supérieur. Taine a parlé de la Révolution, non en homme de parti, mais de manière à satisfaire ou à exaspérer les hommes de parti. C'est encore un tort. La Révolution n'est ni une époque sacrée, ni une époque exécrable ; c'est tout simplement une époque comme une autre, et il faudra bien qu'on en vienne
mppoi.vTi-: TAiXH m)
à en parler comme d'une époque comme une autre. Il convenait à un philosophe comme Taine d'y chercher, en remontant du reste beaucoup plus haut, ce que d'ailleurs il a fait, les origines de la France actuelle ; mais, pour ce qui est des faits et des hommes, d'en parler avec une parfaite tranquillité, un peu hautaine. Il y fallait beaucoup moins de haine (vraie ou apparente) et un peu plus de mépris.
Encore est-il que, sans compter l'immense valeur historique de l'ouvrage, il a rendu un service général. Là aussi Taine a mis en garde contre le mysticisme. Il existait, depuis IHTÔ environ, en France, une manière de mysticisme révolutionnaire dont les étrangers ne laissaient pas de sourire un peu. Cette époque était un sanctuaire. 11 fallait Tadorer en bloc. On était mauvais l'rancais do ne pas changer de timbre de voix quand on. arrivait à parler des colosses de notre Grande Révolution, et là aussi il y avait des majuscules. Il était bon qu'un homme, évidemment désintéressé, qui n'était engagé dans aucun parti, qui plutôt, comme « incroyant », semblait engagé dans le parti « avancé >■>', qui était déjà de l'Académie française et qui, par conséquent, n'était pas suspect de se donner certaine opinion pour entrer là, connu d'ailleurs pour sa sincérité, sa loyauté, sa liberté d'esprit; absolument étranger, aussi, à toute ambition politique; rompît le charme, et parlât de la Révolution sans ménagements, mais comme on doit parler de toutes choses, Reste
qu'on en parle, non seulement sans ménagements, mais avec tranquillité, comme la science doit toujours parler.
En tant que critique, je suis si éloigné des idées de M. Taine et de saméthode que je crains d'en parler avec impertinence. lime semble que c'est ici que la logique du système de cet homme systématique est en défaut. Cet aristocrate a donné de l'art et de la littérature la définition la plus démocratique qui se puisse. Séduit par je ne sais quelle théorie fumeuse de Stendhal et restée dans Stendhal àl'état de fumée ; plus encore, ce qu'on a vu certainement, mais non assez dit, par les idées de cet autre systématique qui était Nisard ; Taine a vu dans la littérature Texpression mathématique de la société, de la race, du milieu, et n'y a pas voulu voir autre chose, et a cru classer les auteurs selon qu'ils étaient les expressions plus ou moins adéquates, en effet, de toutes ces choses.
Autrement dit^ ce sont les illettrés qui font les grands livres beaucoup plus que ce ne sont leurs auteurs; et Corneille exprime beaucoup plus la pensée de ses bons voisins que la sienne propre. Creusez un instant, et vous verrez que je n'exagère point tant. Si la théorie était vraie, la classification des auteurs devrait être bien remaniée. Il n'est pas probable que ce soit chez Taine ou Renan qu'il faille chercher la pensée du peuple français, ou un renseignement historique sur l'état d'âme du peuple français en
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1SÎ)0, mais bien dans le Pnlit Journal. Les écrivains, très honorables d'ailleurs, du Petit Journal, sont donc, pour l'historien, les expressions précieuses, les plus précieuses, de l'état intellectuel de la France moderne, et, si la théorie est juste, ils sont les vrais auteurs français du xix*" siècle dignes d'être étudiés. Si un auteui" n'est qu'un bon renseignement histori- (|U(', s'il ne vaut qu'en tant que signe exact de l'esprit du temps oi'i il vit, c'est pourtant là qu'il en faut venir.
Heureusement M.Taine ne suivait pas logiquement sa méthode en ce point. Il la prenait comme à rebours. Il prenait d'abord les auteurs illustres, et qui étaient illustres tout simplement parce qu'ils avaient eu du génie; il les étudiait de très près, et puis, après coup, il reconstituait, d'après eux, l'esprit de leur temps, et avait peu de peine à montrer, enfin, que de cet esprit ils étaient les représentants, les signes, les expressions et les résultats et les effets merveilleusement exacts.
Très heureuse faute, inévitable d'ailleurs, car sur un temps, surtout éloigné, c'est la littérature qui nous fournil les renseignements les plus nombreux et on n'eu peut guère faire abstraction d'abord, pour ensuite y revenir ; mais très heureuse faute. Il se faisait ainsi premièrement de son auteur une idée juste, et ensuite il y accommodait plus ou moins bien l'esprit du temps. C'était très probablement l'esprit du temps qui en souffrait quelquefois, et, de
fait, pour avoir pris la haute littérature du xvii^ siècle comme expression de l'état des mœurs françaises au xvir siècle, il s'est fait de l'état social au xvir siècle une idée assez étrange. 11 est arrivé ainsi que le critique qui ne voulait être qu'historien a fait de mauvaises pages d'histoire parce qu'il restait bon critique. Mais les bonnes pages de critique restent, et il y en a des centaines qui sont admirables.
Ce très grand esprit, quelquefois faussé par la rigueur de sa logique aux choses où il fallait de la souplesse à la Sainte-Beuve, a eu une très grande influence sur les esprits de la classe lettrée en France. Plus grande que celle de Renan, qui était d'assimilation plus diflicile, qui était plus lentement pénétrable. C'est surtout à cause de Taine qu'à peu près tous les hommes de trente à cinquante ans en France sont positivistes. L'influence de Darwin et de Spencer n'est venue en France qu'après celle de Taine, et la conflrmant.
La génération nouvelle s'écarte de cette direction et cherche, ou à croire, ou à créer une nouvelle métaphysique, en tout cas à rouvrir la porte du suprasensible. Il ne l'en n'aurait pas détournée. 11 aimait l'effort ; il aimait même l'audace. 11 aurait dit, il a dû dire : «. Essayez ! » Son abstention en cette afi'aire n'était pas découragement, c'était courage. Il mettait le sien, très beau, à dire : « Nous ne saurons jamais rien de cela. Il est très douloureux à rhomme, très douloureux, je le sais par-
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laitement, de n'en rien savoir. Sachons supporter cette douleur. »
Son intluence sur la foule, comme celle de tous les hommes intelligents, lut nulle. Personne n'a eu moins de popularité. Si l'on avait plébiscité son élection à l'Académie, il aurait eu dix mille voix contre cin([ millions accordées je ne dirai pas à qui. Il a eu celte haute récompense, la plus belle qui puisse échoir à un homme de lettres, d'avoir la gloire européenne, d'être plus lu et plus célèbre à l'étranger que dans son pays, c'est-à-dire d'avoir dans chaque pays d'Europe, y compris le sien, un nombre proportionnellement égal de lecteurs. Lui seul et Renan, dans cette seconde moitié du siècle, ont eu ce prix.
Il n'est plus. Depuis cinq mois il n'avait pas d'égal, il n'a pas de successeur. Il faudra attendre quelque trentaine d'années sans doute pour lui en trouver un. C'était un homme très simple, très uni, très doux ; je n'ai pas besoin de dire modeste, puisqu'il était homme supérieur; ayant pour vertu maîtresse, comme il aurait dit, la probité, mais à un si haut degré qu'elle semblait remplir tout son être. On sait qu'il suffit d'une vertu quand elle est poussée jusqii à la passion pour faire toute une àme vertueuse. Il en avait d'autres. Il avait celle-là dans son cœur, dans son esprit, dans son travail, dans sa parole. Il en était comme pénétré et comme revêtu. C'était une àme correcte.
Mon clier maître, moi, qui, de plus, sais que vous étiez bon, et encourageant jusqu'à donner de la confusion, je vous ai perdu et j'ai le remords de ne vous avoir pas assez fréquenté. Je ne vous ai pas assez vu, et voilà que je ne vous verrai plus. Sachez bien que ce sont les hommes comme vous qui ont donné à l'humanité Fidée sublime et tendre de ce séjour des éternels commerces auquel vous ne croyiez point.
Mars 1893.
M. Edinund de GoncourL vient de cesser de survivre ;\ son frère, ce qu'il ne savait pas faire sans une certaine airectation. Ce fut le travers de Paul de Musset. Il est naturel. Use renouvellera toutes les fois qu'il y aura deux frères. Thomas Corneille n'en fut pas exempt. Personne n'était dupe du soin que prenait M. Edmond de (loncourl de persuader au monde qu'il avait été pour beaucoup dans le talent de .Iules de (îoncourt. On ne le contredisait point, et, seules, les œuvres qu'il écrivait seul le démentaient un peu. Encore pouvait-on dire que c'était lage plutôt que la perte d'un collaborateur essentiel qui était cause d'un certain déclin du talent. Et donc, grâce à une amitié fraternelle touchante et qui n'a pas livré ses secrets, on ne saura jamais si Edmond de Goncourt n'a pas été un homme de talent pendant un certain nombre d'années, et personne ne pourra se prononcer en vraie connaissance de cause pour la négative.
17() PROPOS LITTÉUAIRES
Prenons-les tous deux, ainsi que tous deux ont voulu être, comme inséparables, et disons l'impression que leur perte nous laisse, comme si, ce qu'ils eussent souhaité, ils avaient disparu tous les deux au même moment.
Leur génie propre était la curiosité, et leur défaut propre était le manque d'intelligence. Ces termes sont un peu gros et vont s atténuer en se précisant ; mais comme première indication je les crois justes. Les Goncourt étaient passionnément curieux et, par suite, curieux perpétuellement, du soir au matin, à toutes les minutes de leur vie. Ils étaient nés fureteurs. Pendant une quinzaine d'années de leur vie commune, de 1845 à 1860 environ, ils ont fouillé toutes les boutiques de curiosités de Paris et de la France et tous les marchands de curiosités de l'histoire. Ils ont entassé les bibelots d'art, et accumulé les notes d'historiographe. Ils ont fait de leur maison un musée et de leurs premiers livres des musées aussi, quelquefois des musées secrets, disaient les sévères, des recueils très curieux des menus détails de l'histoire du xviii^ siècle. Ils avaient du goût, quoi qu'on en ait dit; un certain goût, mais du goût. Ce qui leur plaisait c'était le joli, et aussi le maniéré, mais le maniéré qui ne cessait pas d'être joli» Si Gautier les a immortalisés quelque part en disant :
LKS GONCOURT 177
J'ai là V Intcrmerzzo de Heine, Le Thomas^ Graindorge de Taine,
Les deux Goncourt ; Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève Sur l'oreiller l'idée en rêve,
Me sera court,
c'est qu'il sentait bien des analogies entre eux et lui. Comme lui ils aimaient le précieux, le délicat, le rare et l'inattendu. Comme lui ils étaient incapables d'une idée forte, ou seulement dune idée générale, ou même — presque — d'une vue d'ensemble. Comme lui, et après lui, ce qui diminue un peu leur mérite, ils devaient inventer l'écriture artiste. Ils procédaient de lui essentiellement. Ils devaient le chérir et lui en vouloir, comme on en veut, en les chérissant, à ceux sans lesquels on n'aurait point été, et qui vous ont joué le tour de vivre avant vous.
Mais remarquez la différence. Gautier est encore un romantique. 11 a été droit au précieux, oui, mais au précieuse mêlé de grandeur ou de grands airs, au précieux de Louis XIII, au précieux très précieux, mais empanaché ; les Goncourt ont été droit au précieux ; mais au précieux du xviii'^ siècle, au précieux petit, coquet, aigu, et souvent exquis du reste, mais d'où toute grandeur est exclue.
Tant y a que tel était leur état d'esprit : une curiosité intense avec un goût assez fin, mais restreint, circonscrit, et qui tendait naturellement au
FROPOS I^ÎTTÉRAIRES. — 3^ SÉRIE 12,
rare plutôt qu'au grand, et au menu, et au minutieux et au fragile.
Sur quoi ils s'avisèrent d'écrire des romans, et ce ne fut nullement une révolution ni même une évolution de leur esprit ; car leurs romans furent tout semblables à leurs enquêtes historiques. M. Geffroy Ta très bien dit l'autre jour : historiens, rien qu'historiens, ils n'ont jamais été autre chose. Ils déplacèrent leur curiosité, et ce fut tout, ou plutôt, si enfoncés qu'ils eussent été dans leurs bibelots et dans leurs notes d'histoire, leur curiosité était trop vive pour n'avoir pas eu quelques échappées sur le monde qui les entourait, et ils prenaient trop de plaisir à être curieux pour n'avoir pas tenu registre de ce qui tombait sous leurs yeux. Ils firent, avec ces notes au jour le jour, de l'histoire contemporaine anecdotique, comme ils avaient fait de l'histoire passée anecdotique. Remarquez que leur premier roman porta sur le monde qu'ils, avaient le plus directement sous les yeux. C'est les Hommes de lettres, réimprimé plus tard sous le titre de Charles Demailly.
Peu à peu le cercle s'élargit sans beaucoup s'agrandir, avec Sœur Philomène, Renée Maiiperin, Germinie Lacerteux, Manette Salomon, Madame Gervaisais.
Ces romans étaient des Mémoires. C'était ce qu'avaient vu MM. de Concourt en se promenant à travers la vie, arrangé plus ou moins en forme de
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récit tictif. Ils devraient s'intituler « scènes et portraits de la vie contemporaine » ou, presque, « notes sur la société de notre temps ». Ils sont faits des feuilles assez adroitement reliées d'un carnet très bien tenu. Ils se composent tous : 1" d'un portrait fort intéressant : MM. de (ioncourt ont vu qu'elqu'un, homme ou femme, et reproduisent ses traits, gestes et démarches avec une scrupuleuse fidélité; 2" de scènes, également vues, également exactes, rattachées plus ou moins adroitement à ce personnage. Gela manquait absolument de composition, et c'est depuis les Goncourt que l'absence de composition est devenue d'abord chose tolérée, puis signe de talent, puis procédé pour faire croire qu'on en avait, puis dogme littéraire.
Cela, de plus, assez souvent, n'était pas vivant du tout. Comment le vrai peut-il ne pas être vivant, ce sont les Goncourt qui en ont donné la démonstration et la preuve. Cela vivait d'une façon intermittente. Telle page, photographie un peu retouchée d'une feuille de carnet griffonnée au bon moment, donnait parfaitement l'illusion de la vie. Telles autres paraissaient languissantes, ternes, malgré le brillante du style, brouillées, souvenirs vagues et nébuleux. Ce n'était plus le personnage de tout à l'heure. C'était son ombre, son double, son indécise image spectrale. Il va sans dire que ce phénomène se produit dans tous les rcKmans possibles. Il me semble seulement qu'il est plus sensible dans les
romans de MM. de Goncourt que dans beaucoup d'autres.
Avec cela, toujours partiellement, ces romans n'étaient pas mauvais. Très féminins, les Goncourt ont surtout assez bien réussi à peindre les femmes. Sœur Philomène a des parties exquises ; Manette Salomon, meilleur comme peinture du « milieu » que comme portrait, a, cependant, même comme portrait, quelques crayons bien vigoureux; Madame GervaisaiSy quoique décidément trop ennuyeux, n'est point négligeable, je ne dis pas comme analyse psychologique, il n^y en a guère, mais comme sensation qu'a pu et dû produire une mystique observée avec intérêt et avec un peu d'effroi. Renée Mauperin^ chef-d'œuvre, à mon avis, des deux auteurs, vraiment original à sa date, premier portrait, à ma connaissance, de la jeune fille aux libres allures, — dont on a tant abusé depuis qu'elle inspire une espèce de fureur quand on la rencontre encore et qu'il suffit qu'elle apparaisse aux premières pages d'un volume pour qu'on le ferme à jamais, — n'est pas responsable de son horripilante postérité, et c'est un livre heureusement venu presque en entier. Cette jeune fille a été vue, et de près. Mon sentiment est qu'à elle, à la vraie Renée, pour « compléter », les auteurs ont ajouté et superposé un certain nombre de traits qui n'avaient pas été pris sur elle, et que certaines discordances et dissonances viennent de là. Encore e^t-il que ce livre est très distingué, et que
ce n'est pas à tort que la grande réputation est venue aux auteurs à dater de lui.
Ces livres avaient donc une vraie valeur, malgré les défauts que j'y trouve. Seulement, et c'était leur grande infériorité relativement aux grands romans du siècle, ils étaient extrêmement particuliers. C'étaient toujours des castrés rares, des curiosités morales qui attiraient l'attention de nos deux auteurs. Ames d'artistes, âmes de modèles, âmes d'actrices, âmes d'acrobates, âmes de servantes nymphomanes, etc., tels étaient les objets ordinaires de l'observation de nos deux écrivains. Ils étaient certes dans leur droit ; mais il en résultait que leur œuvre ne plongeait nullement dans l'humanité moyenne, et qu'elle devenait peu à peu un recueil d'excentricités exactes.
Ils se sont crus les inventeurs du « naturalisme », et « naturalisme » étant un mot que je n'ai jamais réussi à comprendre, je ne puis pas leur contester leur prétention. Mais si « naturalisme » est simplement un mot nouveau pour dire réalisme, ou, encore, réalisme plus serré, plus précis, étreignant la réalité de plus près qu'on n'avait fait jusqu'à lui, je remarque deux choses. La première que, regardant autour d'eux, lesGoncourt ont pu se faire cet éloge sans outrecuidance ; car à l'époque où ils avaient leur plein succès, ni M. Daudet, ni M. Zola n'existaient, et, si Flaubert les avait devancés de dix ans par Madame Bovary, il était, Dieu merci, toutes les fois que la
fantaisie Ten prenait, tout autre chose qu'un « naturaliste » et même le contraire.
Et la seconde chose que je remarque, c'est que les Goncourt, à le bien prendre, n'étaient vraiment ni réalistes ni « naturalistes » ; car, si violemment qu'on force le sens des mots, la réalité ne sera jamais l'exception, et c'était toujours dans une humanité exceptionnelle que se tenaient, comme par goût et par vocation, les deux Goncourt. Tout leur était connu ou pouvait l'être, excepté Ihumanilé moyenne. M. Daudet et même M. Zola la connaissent infiniment mieux, et il n'y a qu'à comparer mentalement les Goncourt soit à Le Sage, soit à Maupassant, pour bien voir ce qui les sépare et à quelle distance ils sont des grands observateurs du réel et amants passionnés du réel, qu'on donne à ceux-ci le nom ou de réalistes ou de naturalistes, ce qui n'importe nullement.
Enfin, et ce n'est guère que répéter la même chose sous une autre forme, ces créatures des Goncourt manquaient dégénérante. D'un être ils ne savaient pas faire un type, sans du reste que le type cesse d'être un être, ce qui est la loi même du grand art. Ils ne sortaient jamais du très particulier et du très individuel. Leurs personnages étaient évidemment faits pour intéresser surtout ceux qui les avaient connus. Le vrai personnage d'art est celui que n'importe qui reconnaît, encore qu'il n'ait pas connu celui qu'a étudié l'auteur. Nous avons tous reconnu
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M*"*^ Bovary et Bel-Ami. Ceux des Goncourt donnaient l'impression qu'on aurait bien voulu les connaître, et cela prouve en faveur des auteurs, mais qu'on ne les avait pas connus. De M"° Mauperin je me dis : « Je suis sûr qu'elle a existé, et j'aurais pris plaisir à étudier cette personne-là ; mais je ne la connais pas, je n'ai pas limpression de l'avoir rencontrée. » En un mot, en lisant les vrais réalistes on dit : « Comme c'est ça! » en lisant les Goncourt, on dit quelquefois : « Comme ça doit être ça ! » Ce n'est pas du tout la même chose.
C'est ce manque de généralité qui fera très probablement que, malgré le talent et la conscience des (ioncourt, la postérité ne les connaîtra point, dont je ne la félicite pas et plutôt la plains ; je dis seulement qu'il en sera sans doute ainsi.
Tout cela revient à dire ce que j'avançais en commençant, qu'ils avaient une très intense et louable curiosité et point assez d'intelligence. La haute curiosité avec une grande intelligence c'estle génie; la curiosité moins soutenue d'intelligence va des Mémoires au reportage et du roman anecdotique aux propos de concierge, et les Goncourt ont flotté aux différents degrés, surtout aux plus élevés, de cette région-là. De leur curiosité sont venus leur histoire menue, leurs romans minutieux, leur bibelotage, leur recherche de cas exceptionnels et pathologiques, et je ne parle de leur Journal que pour mémoire.
D'un certain manque de haute intelligence sont venus leur faiblesse de composition, l'incohérence, je vais trop loin, un certain manque de cohésion dans les caractères, l'absence de généralité dans leurs personnages, et l'impuissance à créer des types, ou quelque chose d'approchant.
Il faut qu'un romancier soit intelligent; ilfautqu'il ait une intelligence d'un genre très particulier ; mais il faut qu'il soit intelligent. L'intelligence d'un romancier ne consiste pas à penser; mais à faire penser, ce qui est bien plus fort (c'est comme le vrai homme d'esprit, qui est celui qui rend spirituel ceux avec qui il cause, sans se montrer spirituel lui-même). Le romancier ne part pas d'une idée, et je crois que ce serait la pire manière de partir ; mais il donne des idées générales à ceux qui lisent vSa petite histoire. Songez à la conception du monde que vous avez en sortant de Balzac, de Maupassant, après avoir lu le Rouge et le Noir, ou la Chronique du temps de Charles IX, ou même VFvangé Liste. Jamais les Goncourt n'ont donné une idée générale, ou même particulière, à qui que ce soit.
L'intelligence du romancier c'est encore l'imagination. L'imagination n'est pas une rêverie. Elle consiste, à propos du réel, à voir tout le possible, et par conséquent, à propos d'un fragment de réalité, à voir toute la réalité qu'il représente, dont il est en quelque sorte le spécimen. Cet agrandissement n'est pas une création ; c'est une intuition rapide des rap-
ports vrais qui sont entre les choses. C'est donc Tintc'lli[;ence proprement dite, appliquée, seulement, à l'art particulier du roman ou du théâtre; c'est l'intelligence du romancier ou du dramatiste. Les (Concourt n'en manquaient pas absolument, et ils ont été plus que des photographes; cependant ils ne voyaient guère plus loin que le fragment de réalité qu'ils avaient le bonheur d'avoir sous les yeux.
Enfin l'intelligence du romancier consiste à voir par l'intérieur. Le grand romancier a l'intelligence assez souple, non seulement pour bien démêler les traits distinctifs et essentiels d un être humain, mais pour entrer en lui et vivre de sa vie morale. Vous avez tous assisté à ce phénomène. Un homme cause avec vous quelque temps. A. partir d'un certain moment il vous répond avant que vous ayez parlé ; il ne suit plus votre pensée, ill'accompagne ; il ne l'accompagne plus, il la devance ; il vous dit : « Oui, vous alliez me dire... » ; et vous n'alliez pas le dire, mais c'est bien vrai que vous commenciez à le penser. C'est que cet homme-là en est venu, non pas à penseravec vous ; il pense en vous ; il s'est installé au centre de votre être sentimental et intellectuel, et il y vit avec tranquillité et activité. En présence de cet homme-là vous vous dites : « Diable! celui-là, il est furieusement intelligent. » C'est le mot en effet, et l'intelligence dont cet homme fait preuve, c'est la grande intelligence du romancier. Elle consistée se transformer en les êtres qu'il observe, et à vivre en
euxpoiir un certain temps. Dès lors, selon le degré de puissance de cette absorption, voyez toutes les conséquences. Quand un romancier s'est installé dans Tâme de X..., il le voit comme il se verrait luimême, non seulement tel que X. . , , apparaît à tout le monde, non seulement tel qu'il est, mais tel qu'il pourrait être ; il le prolonge de tous côtés et d'une façon logique ; il lui donne les rêves, les ambitions, les passions qu'il pourrait avoir, qu'il n'a qu'en germe, mais qu'il serait très naturel et vraisemblable qu'il eût; et cela en connaissance de cause, et sans risque d'erreur. Il écrit l'histoire deX... comme il écrirait ses propres mémoires accompagnés de ses propres rêves et des histoires qui, étant donné son propre caractère, auraient pu lui arriver à lui-même, le tout à la fois avec liberté et certitude. Ainsi font les grands romanciers, et du reste tous les grands créateurs. Les romans des grands romanciers sont les autobiographies des autres.
Voilà où les Concourt ne sont pas arrivés, et l'observation intérieure des autres ne leur a été donnée qu'à un très faible degré. Toutes les formes de la haute intelligence, sinon leur ont manqué, du moins leur ont été accordées avec une certaine parcimonie.
Ils avaient un singulier style, je ne dis pas mauvais, ce serait très loin de ma pensée, je dis singulier, nerveux, haletant, capricant, à saillies brus-
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ques, à brusques retours, à {gestes saccadés et souffrants. Il produit quelquefois de très grands efTets. Dans le portrait il met une vie, un peu factice peutêtre, mais après tout, c'est toujours cela. Dans certains récits, il fait merveille, rend admirablement une impatience qui crépite, une colère qui monte, une agonie d'être désemparé et détraqué. Les Concourt écrivaient avec leurs nerfs, comme d'autres avec leur pensée, comme dautres avec leur parole, les orateurs, comme d'autres avec des procédés et une rhétorique. Et leur nervosisme graphique est devenu à son tour un procédé, même pour eux, et surtout pour leurs imitateurs ; mais il avait commencé par être original, et la première qualité du style est d être original.
Je remarque que ce genre de style est souvent celui des « curieux ». C'est celui de Saint-Simon, c'est celui de Michelet, c'est celui d'Alphonse Daudet. Il devrait être celui des passionnés, tout simplement. 11 n'en est rien. Le style des passionnés est très souvent oratoire : lettres de Mirabeau à Sophie, élégies de Musset, lettres de George Sand jeune, voire articles de M. Rrunetière. Peut-être est-ce que de toutes les passions la curiosité est encore la plus intense. Je ne serais pas très éloigné de le croire. Quoi qu'il en soit, ce style, excellent quand il est à sa place, horriblement fatigant et monotone à sa manière, parce que les Concourt n'en changent jamais, est très séduisant après tout ; et c'est sur-
tout par lui, je crois, que les Goncourt ont eu sur toute une génération littéraire une si forte influence. Que deviendront-ilb ? Je ne sais. Ils vont avoir à passer un dur moment ; car les a jeunes » qui en sont férus encore sont des jeunes entre quarante et cinquante ans. Les vrais jeunes, très entêtés de philosophie, de pensée, de rêve et même de mysticisme, sont un peu loin d'eux, et même sont exactement à leurs antipodes. Après, qui est-ce qui viendra ? Des gens peut-être qui verront dans l'œuvre des Goncourt quelques documents bien curieux sur quelques coins de la société du second Empire, rassemblés par des experts très consciencieux et à l'œil aigu.
24 juillet 1898.