‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 19 sur 30 · VICTOR CHERBULIEZ · texte numérisé non relu

VICTOR CHERBULIEZ

Le Secret du précepteur.

Vous figurez- vous la situation d'un précepteur à qui l'on donne comme disciples deux jeunes filles dont l'une a dix-huit ans et l'autre vingt ?

D'un précepteur, que dis-je?ll faudrait un mot spécial pour exprimer cela. D'un « gouverneur », d un « custos », d'un directeur de conscience et d'un directeur d'esprit, d'un homme à qui l'on dit : « Voici deux jeunes filles, qui n'ont pas été élevées, parce que leur mère a de fortes tendances à n'être pas le Niagara, qui n'a qu'une seule chute, comme dit Augier, et parce que leur père est un imbécile ; et vous aurez pour mission de leur servir de père, de mère et de frère, etc., exclusivement, car il ne faudrait pas poursuivre l'énumération que fait Andromaque des qualités d'Hector, mais enfin d'être pour elles deux l'âme directrice qui manque un peu dans la maison. »

Vous figurez-vous la situation d'un homme à qui

un père, que j'ai suffisamment qualifié tout à rheure, tient ce discours inusité ?

Il a ses raisons, le père. 11 a horreur de l'éducation des femmes par les femmes, et le personnage à qui il fait les propositions susdites est d'une laideur extrêmement rassurante.

Faibles raisons ! Ce père, qui est orateur, est comme presque tous les hommes éloquents : il manque un peu de psychologie. Il devrait savoir que les jolis hommes inspirent des caprices, les hommes ni bien ni mal des affections, et les hommes laids des passions violentes. On n'a jamais su pourquoi ; mais les observations impartiales ne laissent aucun doute à cet égard. Ce père joue très gros jeu.

Et le précepteur donc? Ah ! celui-là, on ne peut pas dire qu'il se soit ennuyé; mais il a eu de durs moments. Ce n'est pas, comme il y avait tant de chances, pour cela qu'on soit précisément devenu amoureux de lui. Non. Mais une fois qu'il a été bien établi et posé en principe qu'il était Fhomme dont une femme ne saurait s'éprendre, c'a été bien pis, — « pis que tout cela ? — pis ! » — Il est devenu, ce que je ne souhaite à personne d'être jamais, l'ami des femmes, celui en qui les femmes ont une pleine, entière, indiscrète, encombrante et dangereuse confiance, celui à qui elles disent tout, surtout ce qui l'embarrasse, surtout ce qui l'enflamme, et surtout ce qui lui prouve qu'il perd son temps à s'enflammer.

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Des deux jeunes filles, l'une, pour qui il a de l'afTection, ne lui cache point qu'elle ne se mariera jamais ; l'autre, pour qui il a de l'amour, le rend conlident, ce qui est rude, ettémoin, ce qui estatroce, de son amour pour certain monsieur, et de son mariage avec un autre, ce qui est comme détailler le supi)lice de Tantale. Le précepteur a de très mauvais jours, et de détestables nuits.

Ce qu'il y a d amusant, — et de très vrai, par parenthèse, — c'est que cette confiance accablante, cet instinct de confidence incoercible, l'ait comme contagion, comme tache d'huile. Ce n'est pas seulement les jeunes filles qui versent leurs plus secrètes pensées dans le cœur discret et meurtri du précepteur. Toute la maison suit le mouvement. Le père, l'orateur un peu dénué d'intelligence, que j'ai eu l'honneur de vous présenter tout à l'heure, ne peut pas recevoir la confidence d'une « inconséquence » de son épouse sans en faire part immédiatement au précepteur-confesseur ; il ne peut pas faire une scène de quatrième acte à la même épouse coupable sans prier le précepteur archiviste de vouloir bien rester pour prendre des notes.

Ce précepteur, on finit par en voir l'utilité sociale : il y avait une famille peu unie où l'on avait besoin d'écrire chacun son journal, pour s'épancher : l'on a été chercher ce précepteur pour écrire ce journal sur son dos chacun à son tour. Ce titre n'est pas assez explicite Ce n'est pas : le Secret du précepteur .

c'est : le Précepteur pour qui Von na pas de secret. Cette excellente folie est narrée avec l'esprit humoristique et spirituellement sournois de M. Cherbuliez. En lisant tout cela, on a souvent pitié du loyal précepteur et souvent aussi on Tenvie un peu d'avoir été comme le frôleur moral, — oh ! très moral — d'an tas de petites choses féminines, sentimentales, romanesques, et parfois assez risquées. Il a juste ce qu'il faut pour ce rôle, du reste. Ni impassible à la façon de M. de Ryons, de Dumas, auquel cas il ne serait pas intéressant ; ni trop sensible, auquel cas je crois que les trois dames, mère et filles, aux expériences sentimentales desquelles il s'est trouvé mêlé, l'auraient à jamais rendu incapable de passer aucun doctorat.

Autour de lui des figures amusantes, comme celle de l'Anglaise, belle-mère d'une de ses élèves. Bien attrapée, cette Anglaise, et depuis qu'on nous en croque, il était difficile de n'être pas banal en telle peinture. Le secret pour n'être pas banal, comme toujours, était d'être vrai.

'^Un seul reproche, celui qu'il faudra toujours faire à M. Cherbuliez. C'est trop bien fait. C'est trop soigné. C'est trop constamment spirituel;, et trop constamment bien écrit. M. Cherbuliez n'aura jamais les charmes de l'abandon, les grâces de la négligence et les attraits du nonchaloir. On ne peut pas dire que ce soit prétentieux ; c'est trop surveillé. M, Cherbuliez, pour venir vous voir, garde tpute soa

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amabilité naturelle, son imagination enjouée, son esprit fin et juste ; et voilà qui est bien ; mais il ne croit pas que ce soit assez, et il fait toujours un peti trop de toilette. Défaut réel, qu'on sent toujours, — « si peu contagieux, du reste, comme disait ce bon Sandeau, à propos de Vigny, qu'on est dispensé d'en médire ».

Avril 1893.

I»nOl*OS r.lïTÉUAlUES. — 3^ SKUlEi 18

Nous avons perdu en Guy de Maupassant le plus grand romancier réaliste de notre siècle, ou, si ce mot étonne un peu, le romancier réaliste par excel-i lence.

D'autres, 'en effet, ont été réalistes, et ont été plus grands que lui, plus puissants, nous ont saisis et maîtrisés d'une plus forte étreinte ; mais ce n'est pas par leur réalisme qu'ils nous ont dominés, c'est par leurs qualités extérieures à leur réalisme et même contraires à lui ; ou c'est par une facilité singulière, et du reste précieuse, de passer, d'un volume à l'autre, de l'observation de la réalité aux prestiges de l'imagination, de l'évocation, de la résurrection. Maupassant, lui, fut le réaliste par excellence, celui qui ne s'est jamais appliqué qu'à la reproduction vive et pittoresque du réel, à tel point que le lecteur ne sait pas, et c'est ce qu'il faut, quand il lit Maupassant, si c'est de l'art de Maupassant, ou seulement de la vérité, qu'il a le goût.

Si l'on veut plus tard étudier le réalisme bien en lui-même, soustraction faite de tout ce qui n'est pas lui, on éliminera peu à peu, les uns après les autres, seulement tous les romanciers du xix' siècle, et Ton ne retiendra que Maupassant comme nous ayantdonnéle réjilisme tout pur, — ou à bien peu près, — avec juste le tour de caractère, le tour d'esprit et le talent proprement accommodés à ce genre d'art.

11 était filleul de Flaubert, et plus précisément filleul de Madame Bovary y et il ne fut disciple que de la nature même. C'était, comme diraient les Allemands, un esprit essentiellement objectif. Il regar-

dait ; et il ne savait peindre que ce qu'il voyait. Son cerveau était avant tout une machineà découper dans la réalité qui se déroulait devant lui les choses, petites ou grandes, susceptibles d'être détachées et de former tableau. C'était là son fond. En ce sens que la réalité nous entre dans les yeux et dans les oreilles de toutes parts, nous sommes tous réalistes. Il l'était, lui, en ce sens qu'il n'était qu'yeux et oreilles, et que, de plus, à mesure, et comme d'instinct, dans la confusion avec laquelle la réalité entre en nous, il délimitait immédiatement le morceau de réel ayant une certaine unité, ayant son point central, et propre, par conséquent, à s'organiser en scène, récit, conte ou roman. Son esprit était une manière d'emporte-pièce braqué^ constamment sur le glissement et le déroulement confus des choses.

Aussi, peu ou point de lecture. Aucun esprit ne fut moins livresque. Quand il publia en tète de Pierre et Jean, peut-être pour grossir le volume, une petite étude critique, il ne prouva rien, sinon qu'il n'avait rien lu. Il méprisait même infiniment les discussions littéraires et les dissertations littéraires, ou plutôt y répugnait naturellement. Il était impossible de lui arraclier une conversation sur la littérature et même sur son art à. lui. Je sais quelqu'un qui ne lui déplut pas, parce que, placé à côté de lui, à dîner, il ne lui parla qu'hydrothérapie. D'autres, avec un grand souci, du reste, de regarder et de bien voir, remuent pourtant des in-oc/auo, « se documentent ». M. Zola prend, ou au moins rencontre, sa conception générale des choses dans un livre de Taine, et pratique Claude Bernard et Lombroso. M. Bourget exploite ses moralistes, à tel point que tel de ses livres, et il n'en est pas désagréable, est composé: d'un récit, — d'une liste de citations curieuseshabilement disposée en ordre dispersé — et des propres réflexions de l'auteur, suggérées par son récit d'une part et ses citations de l'autre. Rien de pareil, ni de lointainement analogue, dans Maupassant. Pas une citation, pas une réflexion même, absolument aucun fonds bibliotechnique. Ce qu'a vu l'auteur et sa manière de le faire voir, voilà tout Maupassant.

Il faut dire plus. Non seulement il ne nous donne que ce qu'il voit, mais il ne fait pas efl'ort pour voir. '^ D'autres se proposent de voir quelque chose, se

li)8 PROPOS LITTERAIRES

disent : « L'année prochaine je ferai un roman sur les téléphones ; et d'ici à Tan prochain j'observerai le monde téléphonique, et lui seul. » Maupassant ne^'estjamais proposé d'être observateur. 11 savait bien qu'à aborderla réalitéainsi, déjà on la déforme par l'application seule que l'on met à la guetter. On travaille sur elle, tandis qu'elle doit travailler en nous. On la provoque à faire sur nous une impression, et dès lors elle y fait un peu celle que nous avons désirée. La réalité interrogée, c'est un peu comme un homme qu'on interroge. Elleneré£ond \ jamais ajec iin^entière spontanéité ; sa réponse est apprêtée. Par elle? Non ! par vous; comme lesréponses d'un examiné à l'examinateur ou d'un interviewé à l'intervieweur. Pour connaître la pensée d'un homme, il faut la surprendre sans avoir songé à la capter ; pour connaître l'esprit des choses, il faut le saisir au vol sans s être mis à l'anuL

Ainsi procédait Maupassant, ce qui revient à dire qu'il ne procédait pas. Il n'avait aucun procédé, et pour ainsi dire aucune méthode. La matière à livres entrait en lui comme en un moule bien fait et en sortait. Il n'y avait pas autre chose.

Aussi ses livres, sans rien nous dire de sa vie, suivent sa vie. 11 est Normand : histoires de normands, de paysans normands, de hobereaux normands, de pécheurs normands, de cabaretiers normands. — Il a vingt ans en 1870 : anecdotes de la guerre en Normandie, et toujours ce qu'il en a pu

voir, bourgeois épeurés, paysans dissimulés et cauteleux, par-ci par-là, dans une créature passionnée, brusque détente de la haine accumulée et de la colère longtemps contenue. — Il devient Parisien, se mêle au monde de la littérature et de la presse: Bel- Ami. — 11 est quelque temps employé dans un ministère: riléritarje. — 11 va se promener aux montagnes : Mont-Oriol ; — en Italie : les Sœurs Rondoli. — Il devient un peu mondain, vers la fin de sa vie trop courte : Artistes et femmes du monde, Plus fort que la mort y Notre cœur. — Il traverse le demi-monde : Y'vette.

Tous ces gens-là, paysans, hobereaux, pécheurs,.i employés, journalistes, hommes du monde, artistes, ■ il les a peints avec une vérité tranquille, oii ce qui nous semble parfois de la férocité, n'est que de Timpassibilité, et plus encore, une impossibilité absolue de s'émouvoir. Ni sympathie, ni antipathie, ni admiration, ni mépris, ni moquerie. Examinons-nous bien, c'est nous qui mettons ces sentiments dans la part de collaboration que le lecteur apporte toujours dans sa lecture. Maupassant n'en met aucun. Flaubert a fait la théorie de l'art impersonnel, et Maupas-Jl sant l'a réalisé. — C'est à ce point que nous ne pouvons pas nous imaginer facilement pourquoi il écrivait. Écrire est un acte, et nous n'agissons jamais que pour obéir à une passion, bonne ou mauvaise. Maupassant n'écrivait ni pour attaquer ni pour défendre ses personnages, ni pour en dire du bien ni

pour en dire du mal, ni pour les recommander ni pour les décrier. Il n'écrivait que pour les peindre. Très analogue, en cela comme en autres choses, à Mérimée, à qui il fut si souvent comparé, il était beaucoup plus impersonnel que Mérimée. On sent dans Mérimée le satirique, et qu'il écrit pour se moquer du monde qu'il peint. Il affecte le détachement, plus qu'il n'est vraiment détaché, ou, si Ton veut, il est détaché, au sens littéral du mot, et Maupassant n'a pas eu besoin de se détacher : il n'a jamais été attaché à rien.

L'absence évidente, éclatante de tout but poursuivi en écrivant le trompait lui-même, paraît-il, sur les raisons qu'il avait d'écrire. 11 répondait, a-t-on dit, quand on l'interrogeait sur ce point : « J'écris pour gagner de l'argent. » Il se trompait, je crois. De but moral ou social, il n'en avait aucun ; de passion conduisant et poussant la plume, il n'en avait proprement aucune. Cependant le goût de montrer la vérilé, le goût démontrer les choses telles qu'on les voit est encore une passion, puisque c'est un besoin. C'était le sien, c'était la sienne. La réalité le pénétrait, l'imprégnait, s'organisait dans son cerveau en tableaux précis, et il fallait qu'elle en sortît. Plus paresseux, plus riche, ou sans talent d'écrivain, il eût conté à ses amis des choses vues, ce qu'il ne faisait jamais, parce qu'il avait une plume.

Ce goût, cette passion de la réalité exclut les idées, et Maupassant ne fut pas du tout un penseur ; — elle

exclut également le style : aussi Maupassant fut un très grand écrivain. Cela s'expliquera tout à l'heure. Cette passion de la réalité exclut les idées ou n'existe que chez quelqu'un qui n'en a pas, parce que les idées sont extrêmement tyran niques. On ne leur fait pas leur part. Elles tirent à elles, rangent àleurloi et moulentsurellcs tous les matériauxqu'àcôté d'elles l'observation peut réunir, quelque consciencieuse qu'elle soit. La faconde voir de M. Zola est subordonnée à sa conception générale et préalable de l'humanité. Il en faudrait dire autant de Balzac. Quand nous avons des idées générales, ou croyons en avoir, ou prétendons en avoir, c'est elles qui dirigent notre observation, et nos observations ne sont que destinées à les appuyer. Ce n'est pas en vain que la langue populaire appelle une conviction une manière de voir. Maupassant n'avait pas plus d'idées qu'il n'avait de passions mentales, ce qui, du reste, est sensiblement la même chose. C'est pour cela qu'il pouvait si juste observer et refléter; et aussi c'est parce qu'il observait et rellétait sans cesse qu'il ne pensait point, en ces choses TefTet étant toujours la cause et la cause l'effet. Rien n'altérait dans l'esprit de Maupassant la translucidité de la vitre, ou la limpidité du miroir, selon qu'il se bornât à recevoir, ou qu'il prît la peine de renvoyer.

Cette passion de la réalité exclut aussi le style, absolument. Le style est ce qu'il y a de plus personnel

dans l'écrivain, c'est la trace révélatrice de sa nature intime. Le style est un geste. Un impassible^n im-

\personnel ne fait pas de geste et n'a pas de style. Maupassanrn'eiTâvait pointRien qui fît dire, à dix lignes de lui citées isolément : « Voilà du Maupassant. » C'est pour cela qu'il est un si grand écrivain. Comme l'a dit Taine, la disparitiondustyle, c'est la perfection dji style . C'est vrai du moins dans les

\ genres littéraires où il n'est point nécessaire et où il est bon que la personnalité de l'auteur n'apparaisse point, dans le roman, dans la nouvelle, dans le théâtre. Là c'est la réalité seule qui doit parler. C'est maître Belhomme, c'est M. Parent qui doit avoir son style à lui, et non celui de M. de Maupassant. C'est aussi les choses, même, qui doivent se présenter à nous telles qu'elles sont, c'est-à-dire telles que nous les verrions, telles que nous les avons vues, non telles qu'elles sont, déviées, déformées ou grossies, dans l'imagination d'un poète.

A II ne faut pas qu'elles nous étonnent ; il faut que

Il nous les reconnaissions, non qu'elles nous soient ré-

«vélées.

C'est ainsi que sont les hommes et les choses dans Maupassant. Ils sont eux-mêmes, elles sont ellesmêmes. C'est eux, c'est elles qui semblent avoir leur style, c'est-à-dire leur façon d'être et de se mouvoir. Ce n'est plus seulement le fameux : « On croyait trouver un auteur et l'on trouve un homme ». Avec Maupassant on croyait trouver un auteur,

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et Tonne trouve pas même un homme, on trouve les choses, comme directement et de plain-pied, comme s'il n'y avait nul intermédiaire entre elles et nous.

Et cela est le comble de l'art. C'est être devenu l'écrivain tellement uni et confondu avec son sujet que sa manière de le raconter n'est que la manière dont le sujet est lui-même -, c'est être l'auteur interprète des choses, tant il les comprend, tant il vit en intimitéavec elles. « Sacerinlerpresque Deorum^ » c'est la magnifique définition du poète ; interpres rerum n'est pas un moins beau titre. Maupassant est, de tous les auteurs de la seconde moitié du xix^ siècle, celui qui a eu le style le plus indépendant de l'auteur, le plus libre, le plus constammentprèt à n'être que le vêtement aisé et souple des choses que l'écrivain a à montrer, le plus naturel en un mot, et, par conséquent, le plus puissant ; car la nature est toujours plus forte que nous, et aucune merveille d'imagination personnelle ne vaut le don d'être toujours à la hauteur de ce que la nature nous demande pour la peindre en sa vérité.

Avec ses dons incomparables, Maupassant a fait une peinture extrêmement variée de l'humanité movenne, j'entends moyenne, non pas au point de vue social, car il a dessiné plus de paysans que de i bourgeois, et plus de bourgeois que de « dirigeants », et aussi plus de femmes de la dernière catégorie féminine que d'autres; mais je veux parler de l'humanité moyenne dans ses passions, dans

ses qualités et dans ses vices. J'ai dit assez de fois que c'est à cette moyenne que se ramène toujours le vrai réaliste, celui qui sait ce que c'est que le réalisme, par une sorte de nécessité de son art; les exttrêmes, soit dans le vice, soit dans la vertu, ne donnant pas la sensation de la réalité. Maupassant a donc peint les hommes de petites passions, de petits intérêts, de petites intrigues et de petites aventures, mais non pas de petits appétits; car la violence du désir ne se mesure pas à la grandeur du but. Il les a peints, avec sa belle tranquillité, le plus souvent ridicules, comme ils le sont, quelquefois grotesques, quelquefois, et même assez souvent, fous. — Sans y songer, bien entendu, il a fait, chemLi faisant, une statistique à peu près juste. Le nombre proportion- M nel de ses égoïstes, de ses passionnés, de ses imbé- ^ciles, et enfin de ses déséquilibrés, semble à peu près exact. Le manque de générosité est le trait dominant, le manque de bon sens est le trait principal après le premier. L'humanité moyenne est à peu près telle. Très peu de méchants, beaucoup de faibles d'esprit, infiniment d'égoïstes, c'est le monde de Maupassant, et c'est à peu près notre compte. La tranquillité impartiale de l'observation a fourni des résultats qui ne sont pas loin d'être justes.

Ne pas croire, comme on l'a trop cru et trop dit, que tous ces personnages soient d'une absolue inconscience morale. Rien n'est plus faux. Il y a des immoraux absolus dans Maupassant, comme il y en

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a parmi nous ; mais il y en a assez peu. Maupassant avait de trop bons yeux pour ne pas voir, non pas d'une vue f^énérale, car il ne voyait rien d'une vue générale, mais pour ne pas voir de temps en temps, selon les types qu'il observait et de par sa « soumission absolue à l'objet », qu'il y a beaucoup de moralité dans l'humanité. Chacun, seulement, a la sienne, et c'est un spectacle divertissant que de voir où chacun met son honneur, c'est-à-dire la partie de lui-même qui n'obéit ni aux passions ni aux intérêts.

Elle a sa moralité à elle, cette petite Yvette qui voudrait bien rester honnête, qui est stupéfaite qu'il n'y ait aucun moyen d'échapper à la fatalité de la situation domestique où elle se trouve, et qui finit par tomber par le moyen même qu'elle a choisi pour échapper à la honte. Au moins elle a mis sa conscience en un demi-repos, et l'on sent qu'elle sera lière de n'avoir pas de reproche trop dur à se faire.

Il a sa façon de comprendre la morale, ce paysan à qui sa femme ne veut pas avouer qu'elle a eu un (( éfant » avant de l'épouser, qui la bat comme plâtre parce qu'elle n'en a pas de lui, et qui reprend tout son calme et devient très bienveillant quand elle lui confesse qu'elle en a un. Son idée à lui, c'est qu'une femme ne doit pas être stérile et est une créature méprisable quand elle est inféconde ; mais du moment qu'il est prouvé que c'est sa faute à lui, il faut être juste, et il l'est ; il faut demander par-

don, et c'est presque ce qu'il fait. Il y a de l'élévation relative dans ce procédé.

Il y a de la moralité dans cette pauvre « fille » qui, en 1870, ne veut pas céder au Prussien, même dans un intérêt presque patriotique. C'est son honneur à elle, c'est sa façon de l'entendre, c'est en cela qu'elle a mis sa conscience, et quand elle a fini par céder, ses pauvres larmes qui coulent lentement, longtemps sur ses joues, sont touchantes. C'est un pauvre être moral, très restreint, très débile, si vous voulez, réel pourtant, qui se sentait réel, et qui se sent tué.

Maupassant, qui ne se souciait aucunement de moralité, qui ne se souciait que de vérité, précisément parce que les fragments ou les débris de moralité sont eux aussi de là réalité, a excellé à peindre ces consciences rudimentaires, ces consciences de telle classe, dételle fraction sociale et de tel monde, avec le caractère propre qu'elles doivent avoir dans l'atmosphère où elles se sont formées. M. Tarde pourrait étudier chez lui, non sans profit, les consciences et les responsabilités selon les milieux, question qui l'attire particulièrement.

Quant à l'esprit général qui règne dans ces récits si nombreux et si divers, — on ne peut même pas, avec Maupassant, parler d'esprit général, tant il est impersonnel, tant il appartient à ce qu'il raconte^ — disons quant au ton dont tout cela est raconté, tout

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le monde a remarqué que d'une certaine gaieté robuste, qui pouvait jusqu'à un certain point nous renseigner sur les tendances d'esprit de l'auteur, Maupassant avait insensiblement passé à une sorte de tristesse, robuste aussi et très mâle encore, qui nous donnait sur sa vie intérieure une tout autre indication. Maupassant a été ii peu près en ses commencements un pessimiste gai, et à peu près en ses dernières années un pessimiste sombre.

C'est une marche assez naturelle. De tous ces personnages qu'il nous peignait, il a commencé (autant qu'il était en lui d'intervenir dans ce qu'il racontait et de se détacher de son détachement), il a commencé par sourire un peu. — Ensuite, à contempler toujours, à voir tant de faiblesses, de misères, de sottises, à voir surtout cette « chasse au bonheur » si universelle et si universellement décevante qui est le jeu vain de l'humanité tout entière, le spectacle, non pas tant du néant humain que de la médiocrité humaine, l'a assombri. La chose arrivera toujours à ceux qui sont exclusivement et souverainement observateurs. Les qualités mêmes, supérieures, de Maupassant^ devaient l'amener à cet état d'esprit. A ceux à qui l'humanité ne sert que de spectacle, elle ne sert pas de réconfort. C'est peutêtre une erreur littéraire que de poursuivre un but en écrivant des romans, mais c'est un danger personnel que de n'en poursuivre aucun ; car c'est le but poursuivi qui nous soutient et nous conserve allègre.

Il est très bon pour l'homme qu'il croie faire quelque chose. Ne faire qu'observer et peindre, cela amuse d'abord, exténue ensuite notre personnalité à force de la neutraliser. L'observateur devient peu à peu un être qui ne vit qu'extérieurement ; Y objectif devient peu à peu un être qui s'échappe à lui-même, tant il s'attache atout ce qui passe devant lui, et qui n'a plus où se prendre en soi. Quand il y rentre, — et il ne peut pas observer et peindre toujours, — il sent un grand vide et se trouve dans une vaste solitude.

Il a très bien fait, pour son beau métier, de n'avoir ni but au delà de ses œuvres, ni passion qui en aurait altéré la vérité; mais il s'est ainsi comme vidé de lui-même, et il n'a plus eu d'autre vie intime que le désenchantement et l'ennui de soi. Les plus beaux dons de la nature se payent très cher. Maupassant devait arriver à ne plus se sentir vivant quand il ne vivait pas dans les choses, et à sentir une mortelle tristesse quand il n'avait rien de nouveau à observer ou quand il n'écrivait pas. Cette tristesse, malgré le don qu'il avait de rester en dehors de son œuvre, s'est répandue cependant sur ses derniers écrits, qui sont les plus beaux du reste, mais qui ont ce « goût de cendre » qu'ont les écrits et les paroles des désenchantés.

Mais nous, public, nous sommes féroce, et nous ne pouvons nous résoudre à regretter que la rançon de si belles qualités ait été lourde. Nous nous disons:

« C'est peut-être à ce prix qu'on est le romancier réa- . liste le plus net, le plus limpide, le plus serré, le plus j dru, le plus vip:oureux et le plus vrai, et l'écrivain le \ plus tranquillement et le plus sobrement vigoureux, \ vrai classique par la simple propriété des termes et ^ le dédain de l'ornement frivole, que nous ayons eu depuis Mérimée. »

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■os LITTUUAinES. — 3'^ SÉRIE. 1*

TOLSTOl KT MAUPASSANT

Il y a peu de choses qui pussent être plus intéressantes à examiner qu'un jugement sur Maupassant porté par Tolstoï.

Voici un grand poète épique, le plus grand poète épique peut-être de notre siècle, qui, à la vérité, n'en a eu guère ; un homme qui a eu cette double faculté singulière de voir très distinctement des hommes très individuels, très particuliers, de nous les montrer avec toute la particularité minutieuse de la vie, et d'autre part de les voir encadrés dans toute l'histoire de tout leur temps, subordonnés à cette histoire et significatifs en même temps de cette histoire ; et de nous les montrer de telle sorte que jamais ni ils ne parussent se détacher de cette histoire, ni cette histoire ne parût se détacher d'eux. Et ce poète épique est devenu sur le tard un moraliste rigoureux et sévère, mystique et exalté, affamé de perfection et d'absolue pureté morale, une sorte d'édénien, trouvant le christianisme beaucoup trop mêlé pour lui, et n'en prenant que ce qu'il a de plus

pur, et non seulement de plus pur, mais les outrances et excès, délicieux et chimériques, la partie la plus angélique du christianisme à Tétat primitif et essentiel.

Et voici un romancier réaliste, le plus nettement et précisément réaliste des romanciers, qui n'a voulu et n'a su que voir l'humanité moyenne, province exclusive du réalisme, sans aucune idée générale qui pût se superposer à la réalité et la déformer, sans aucune passion qui pût troubler la vue et faire voir la réalité autre qu'elle n'est, sans aucun souci d'édification ou de satire, sans poursuite d'aucun but moral ; un réaliste enfin tellement impersonnel que l'impersonnalité paraissait aller, chez lui, et allait en effet, jusqu'à l'inconscience. Le cas est tellement rare qu'il est peut-être unique et qu'il est merveilleux.

Ces deux hommes se rencontrent. Tolstoï lit Maupassant. Quelle va être l'impression du premier en face du second, quel va être le jugement du premier sur le second?

L'impression est d'abord de stupéfaction. M. Tolstoï se demande comment il peut exister un homme qui écrive uniquement pour dire comment sont les choses qu'il a vues et comment sont les hommes qu'il a rencontrés ; un homme qui n'écrit pas pour nous prouver quelque chose et pour nous dire ce qu'il pense ; un homme en un mot qui n'écrit pas pour agir. Mais c'est incroyable ! Que nous veut ce

TOLSTOÏ KT MAUPASSAXT 213

monsieur? « Lorsque nous lisons, la principale question qui naît en nous est toujours: Quel homme estu? Par quoi te distingues-tu des autres hommes et que me diras-tu de nouveau sur la façon dont on doit envisager la vie ? »

Ainsi lorsque M. Tolstoï ouvre Maupassant, c'est pour savoir non ce qu'est Bel-Ami ou Yvette, mais ce qu'est M. de Maupassant et quelle est la doctrine morale de M. de Maupassant. On conçoit qu'il ait une certaine déception. « Qu'est- ce que c'est que cet écrivain ? Je cherchais un sermonnaire et je trouve un romancier !

— Mais pourquoi, dans un romancier, cherchiezvous un sermonnaire ?

— Que vouliez-vous que je cherchasse autre chose ? »

11 n'y a pas moyen de s'entendre.

Cette stupéfaction règne d'un bout à l'autre de l'étude de Tolstoï sur Maupassant. « Figurez-vous, nous dit Tolstoï, qu'il existe en France une théorie suivant laquelle il n'est nullement nécessaire pour la production d'une œuvre artistique de posséder la moindre notion sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. » Oui ! Il existe en France une doctrine artistique suivant laquelle l'artiste n'est pas tenu d'être un prédicateur ou un directeur de conscience! M, Tolstoï est absolument ébouriffé de la possibilité de l'existence d'une pareille doctrine.

Et elle va loin, cette doctrine. Elle est acceptée

même des peintres ! Il y a des peintres, oui, qui ne se croientpas tenus d'être des moralistes et d'exprimer une doctrine morale dans leurs tableaux. M. Tolstoï, à un peintre qui avaitreprésenté une procession, demandait : « Vous considérez ces cérémonies comme utiles?

— Je n'en sais rien. Mon but est de peindre la vie.

— Mais au moins, aimez-vous Tidée du sujet traité ?

— Je n'en sais rien.

— Alors vous détestez ces cérémonies?

— Ni FunniFautre.

— Et voilà, ajoute M. Tolstoï, un artiste de haute culture qui peint la vie sans en comprendre le sens et sans en aimer ni en détester les manifestations î »

Cette stupéfaction est tout à fait la même (car toutes les fois qu'un moraliste rencontre un artiste, ce phénomène se produit) que celle de Proudhon condamnant Delacroix parce queDelacroixpeint« indifféremment )),oui « indifféremment ! » des sujets anciens et des sujets modernes, des sujets païens et des sujets chrétiens: « Et dès lors, s'écrie Proudhon, que m'importe que M. Delacroix se soit fait une manière de peindre autre que celle de M. Ingres? »

Rien n'est fécond en assertions divertissantes comme l'introduction d'une préoccupation morale, politique, économique ou administrative dans les choses d'art.

Où la stupéfaction de M. Tolstoï redouble, et ici je

la comprends mieux, c'est, bien entendu, quand il se trouve en présence delà théorie encore plus contraire à la sienne, symétriquement contraire à la sienne, de la théorie qui est à l'extrême gauche comme il est à Textrème droite. En face d'un homme qui, en faisant de l'art, n'a aucune préoccupation morale, il est bien étonné ; mais il est renversé absolument devant un homme qui prétend que la beauté vaut la vertu, que le beau vaut le bien. Avez-vous lu, s'écrie M. Tolstoï, les pages de Kenan sur la beauté des femmes ?« Le christianisme est trop uniquement moral ; la beauté chez lui est trop sacrifiée... aux yeux d'une philosophie complète, la beauté est un don do Dieu, comme la vertu, vaut la vertu. La femme belle exprime aussi bien une face du but divin que la femme vertueuse. En se parant, elle accomplit un devoir... » ?

A. ce coup, M. Tolstoï n'y tient plus et se révolte contre cette théorie « effrayante par sa stupidité ».

Cette théorie, qui ne m'effraie pas, mais que je reconnais qui serait stupide si elle avait été prise au sérieux par son auteur, est intéressante à relever, parce qu'elle est bien symétriquement le contraire de celle de M. Tolstoï et contient exactement la même erreur en sens inverse. C'est l'éternelle confusion volontaire du bien et du beau. Devant un tableau, ou un roman, ou une femme, on demande à M. Tolstoï : (( Est-ce beau ? » Il répond : « C'est beau, si

c'est moral. » Devant les mêmes objets on demande à Renan : « Est-ce moral?» Il répond : « C'est moral, si c'est beau », ou plutôt : « Si c'est beau, ça vaut la vertu», ce qui n'est pas tout à fait la même chose, mais encore est radicalement faux.

La vérité, c'est q^e le vrai est une chose, le bien une autre, et le beau une autre encore. Je serais même tenté de croire que c'est pour cela qu'il y a trois mots pour ces choses-là, et non pas un seul, dans toutes les langues. Vouloir à toutes forces faire entrer l'un dans l'autre est une chinoiserie dont, du reste, les Chinois, qui sont gens de très bon sens, ne se sont pas avisés. Mais empêchez donc un artiste de porter partout le culte de la beauté et de le faire entrer dans sa morale quand, par hasard, il s'avise d'en avoir une. Et, inversement, le moraliste...

C'est si vrai, qu'après avoir constaté qu'il n'y a pas un atome de moralité dans Maupassant (pas plus que dans Le Sage), que fait M. Tolstoï ? II. devrait fermer le livre et dire tout simplement : « Ça ne me regarde pas. » A quoi je n'aurais rien à dire. Pas du tout. Il le rouvre, le feuillette avec soin, corne les pages, met des coups de crayon aux marges, et... cherche partout la morale de Maupassant.

Je n'ai pas besoin de dire qu'il la trouve. On trouve toujours ce qu'on cherche, et là où on le cherche, parce qu'on l'y met. Voici comment il procède.

L'auteur, se dit-il, qui est le plus indifférent à la morale, en a toujours une, néanmoins, bonne ou

mauvaise, parce qu'il est homme, et ill'exprime toujours, indirectement, par la sympathie qu'il montre ou laisse entrevoir pour tel ou tel des personnages qu'il met en scène. Ma méthode, pour extraire des romans de Maupassantla morale de Maupassant, consistera donc à guetterles mouvements, les gestes imperceptibles d'approbation ou de désapprobation qui échapperont à M. de Maupassant à l'égard de ses personnages, dans le moment qu'il me les présentera ou à tel autre momen du récit qu'il me fera de leur histoire. C'est là que je surprendrai sa morale, et, selon que sa morale me paraîtra bonne ou mauvaise, je déclarerai son roman mauvais ou bon, comme il est juste.

Vous n'êtes pas sans vous apercevoir que M. Tolstoï, qui est rousseauiste dans sa conception générale de la vie, dans sa conception générale de la civilisation, dans sa sociologie, dans sa pédagogie, l'est tout de même dans sa critique, et que la méthode que je viens d'indiquer est tout juste celle dont Rousseau a usé à l'égard de Molière. Molière rend Alceste ridicule ; Alceste est un honnête homme ; donc Molière est un coquin, et le Misanthrope, une mauvaise comédie. C'est exactement le même procédé.

Il est très amusant, parce que c'est un point de vue auquel nous n'avons guère songé à nous placer et qui, par conséquent, nous promet du nouveau. Vous ne vous êtes guère avisés en lisant du Mau-

passant de vous demander s'il approuvait ses personnages, jusqu'à quel point il les honorait ou méprisait, s'il leur donnait l'absolution ou s'il la leur faisait attendre. C'est précisément pour cela que le lecteur de Maupassant qui se met à ce point de vue et qui ne peut pas se mettre à un autre point de vue, est extrêmement intéressant.

Eh bien, les résultats de Tenquête morale sur les sentiments de M. de Maupassant à l'égard d'Yvette, de Bel-Ami et de Boule-de-Suif sont assez curieux. Il résulte de cette enquête que M. de Maupassant a commencé par être un très bon petit garçon, vertueux et sage, qui aimait la vertu et qui était du côté des gens vertueux ; et puis que, peu à peu, assez vite, trop vite, hélas I il a pris parti pour les coquins, les a aimés, les a admirés, a tout à fait passé dans leur camp. C'est pour cela que ses premiers romans (disons plus nettement, comme M. Tolstoï, son premier roman presque tout seul: Une Fîe)sont de bons romans et les autres bien mauvais.

Une Vie est une belle œuvre. On y voit une femme très vertueuse et très bonne qui est épouvantablement malheureuse, et l'on sent très bien que Maupassant est avec elle contre son mari, contre son fils. Enfin il fapprouve. Donc le roman est bon. Des gens pourront prétendre qu'on ne voit nullement avec qui et contre qui M. de Maupassant peut bien être dans ^ne Fie; mais il ne faut pas s'arrêter à cette objection. Il est avec la femme malheureuse. Cela se sent.

Déj.^ avec Bel- Ami on s'aperçoit que Maupassant n'est plus aussi fermement dans le parti des honnêtes gens. C'est encore un bon livre; car on croit sentir que Tauteur « est indigné de la prospérité et des succès d'une brute sensuelle », mais le livre est plein de « détails orduriers où Tauteur semble malheureusement se complaire », et cela peut faire craindre pour la suite.

Quand on arrive aux romans qui ont été pour l'auteur, chez ces tristes Français, un succès d'apothéose, Mont-Oriol^ Pierre et Jean, Fort comme la Mort, Notre Cœur, on voit combien le sens moral de Tauteur, et par conséquent son talent, ont baissé. Au fond, Mont-Oriol, c'est Bel-Ami ; mais dans Bel- Ami, Maupassant condamnait le vaurien; dans A/on/- Oriol, « il est évident que le vaurien Paul a toute sa sympathie ». Ni Bel-Ami condamné par Maupassant, ni Paul, honoré de l'amitié de M. de Maupassant, ne sont choses très évidentes pour les Français; mais M. Tolstoï ne s'y trompe pas. Il voit tout de suite, malgré les efforts de l'auteur « pour rester objectif », de quel côté vont secrètement ses sympathies. Il est admirable pour les procès de tendances. Il n'est pas sans analogie avec le procureur impérial qui requérait contre Madame Bovary.

Quant à Pirrre et Jean, que dire d'un roman où le personnage sympathique est une femme coupable ? Quant à Fort comme la Mort, comment trouver du talent dans une œuvre où un homme, après avoir

été pendant vingt ans Tamant de la mère, est désolé de ne pouvoir devenir celui de la Çlle? Et notez, toujours, qu'il est évident que M. de Maupassant est plein de sympathie pour ce monsieur-là. Quant à Notre Cœur^ comment supporter un gentleman qui est Tamant d'une femme du monde, qui, après avoir rompu avec elle, se laisse aimer par une petite bonne, et qui ensuite revient à sa femme du monde ? Et remarquez toujours que ce jeune seigneur est tout à fait sympathique à Maupassant. Maupassant nous le montre s'ennuyant à mort et dévoré de la fâcheuse neurasthénie ; mais encore est-il qu'il nous le propose comme exemple.

Telle fut la carrière littéraire de Guy de Maupassant. Il avait du talent, en commençant ; car il était plein de moralité ; mais il a perdu Tun et l'autre par suite de mauvaises fréquentations. Il voyait trop souvent Ernest Renan. Songez-y, jeunes gens : le beau, ce n'est pas grand'chose ; le vrai est négligeable ; l'œuvre belle est celle où l'auteur ne perd pas une occasion de montrer la sympathie qu'il éprouve pour les honnêtes gens. Mais pour la montrer, il faut l'éprouver, et chez les Français, que c'est une chose rare !

Quelle singulière critique ! Et remarquez bien qu'il ne faut pas «faire les malins». Nous y tombons tous à un moment donné. A tous il arrive, en présence d'un romancier, d'un homme qui nous raconte une histoire^ de lui demander : « Que me diras-tu

sur la façon dont on doit envisager la vie'! » xV tous il nous arrive, en face d'un homme qui nous raconte une histoire, de lui demander un sermon sur la montagne, et de vouloir absolument que son sermon sur la montagne soit dans son histoire. Je ne dirai pas que c'est effrayant de stupidité, mais c'est une étrange impertinence. >

Tenez ! Il a paru il y a quelques années un petit roman intitulé : la Sonate à Kreutzer. J'ai oublié le nom de Fauteur. Je ne l'avais pas lu tout de suite b son apparition. Or je rencontrais des personnes. Elles me disaient toutes, mais toutes : « Avez-vous lu la Sonate à Kreutzer'} C'est admirable : c'est une thèse contre le mariage... Avez-vous lu la Sonate à Kreutzer ? C'est ignoble : c'est une thèse contre le mariage. » Ils variaient dans leur jugement, mais nullement dans leur définition. Pour tous, pour toutes, pour les jeunes et pour les vieux, pour les petits et pour les grands, c'était une thèse contre le mariage.

Je lus le livre, et je ne suis peut-être pas fait comme d'autres, mais je ne trouvai point du tout que ce fût une thèse contre le mariage. Je trouvai que c'était l'histoire d'un homme si peu fait pour le mariage que tous les menus incidents de la vie conjugale lui étaient des blessures exaspérantes et qu'il en venait à tuer sa femme un jour de neurasthénie un peu plus vive que de coutume. Je ne trouvai pas autre chose dans la Sonata à Kreutzer.

Si j'aimais à conclure après avoir lu un roman, je dirais : « Ce que cela prouve ? Qu'il ne faut pas se marier quand on est un peu timbré, » ou bien : « La moralité de l'histoire ? c'est : Ne soyez pas neurasthénique. » Il n'y a rien de plus dans la Sonate à Kreutzer.

Mais si Ton appliquait à la Sonate à Kreutzer le procédé de critique de M. Tolstoï, on dirait certainement : « Il faut juger de la moralité de Fauteur de la Sonate à Kreutzer par les personnages de ce roman à qui Tauteur accorde et manifeste sa sympathie, et par le degré de sympathie qu'il leur accorde. Or il est évident qu'il accorde sa sympathie au meurtrier. Cela saute aux yeux à chaque ligne. Il montre par l'accumulation des détails qui ont exaspéré son héros que celui-ci ne pouvait pas faire autrement que de tuer sa femme, y était amené par une sorte de fatalité inéluctable. Or, comme tous les incidents dont ce héros a souffert sont ceux qui se rencontrent à très peu près dans tous les ménages, c'est le mariage lui-même qui est le grand coupable et le seul coupable de la Sonate à Kreutzer. La Sonate à Kreutzer est un accablant réquisitoire contre l'institution du mariage. Quel talent pouvez-vous trouver à un auteur qui sape le mariage et qui entoure de ses sympathies un assassin ? »

J'ignore de qui est la Sonate à Kreutzer ; mais si elle était d'un Français, j'ai quelque idée que M. Tolstoï raisonnerait à son égard de cette façon ou d'une manière très analogue.

TOLSTOÏ KT mal: PASSANT 223

Quand prendr.i-t-on donc l'iiabitude, lorsqu'on aura afî'aire à un sermon, de ne pas se demander s'il est beau, mais s'il est juste ; quand on aura affaire à un roman, de ne pas se demander s'il excite à la vertu, mais s'il est beau ; quand on aura affaire à un traité de morale, de ne pas se demander s'il est amusant, mais s'il est vrai ; quand on aura affaire à un tableau, de ne pas demander s'il est protestant ou catholique, mais s'il est joli.

Quand prendra-t-on même l'habitude, alors même que le romancier ou le dramatiste met vérilahlement des intentions morales dans son œuvre ^ de ne pas s'en inquiéter ?... Mais certainement! Le plus souvent, l'artiste épique ou dramatique qui met son credo moral, politique ou sociologique dans son œuvre, est un très pauvre philosophe, ^'il était un grand philosophe, allez donc, il ne songerait pas à faire des romans ou des pièces de théâtre ; s'il avait de grandes idées et très méditées et appuyées de beaucoup d'observations, elle seraient si impérieuses en son esprit qu'elles l'empêcheraient bien de faire un roman ou un drame. 11 les mettrait dans un livre, dans des brochures, dans des journaux, peut-être même dans des conférences. Il vivrait trop en elles pour en faire l'ornement d'une œuvre de fiction. Je ne vois pas Kant, Schopenhauerou Taine faire une comédie.

Aussi, dix-neuf fois sur vingt, les idées morales d'un romancier ou d'un dramatiste sont-elles de

pures illusions ou amusements, au moins, de sa vanité, et sont parfaitement négligeables. On trahit un romancier ou un dramatiste quand on le juge sur des idées qu'on lui suppose, e/ même quand on le juge sur les idées qu'il mêle réellement à sa fictionj Voici Ibsen, que je trouve souvent étonnant. Si je le jugeais par la sympathie qu'il montre à tels personnages ou à tels autres, je le jugerais « effrayant de stupidité », ce qui veut dire que je le tiendrais pour être d'un avis différent du mien . Car cela ne manque jamais : tous les personnages auxquels il montre de la sympathie me paraissent des fous, et tous les personnages qu'il nous présentera manifestement comme des imbéciles je les juge très raisonnables. Mdls, qu'est-ce que came fait "^ Ces personnages, je regarde s'ils sont vrais : ils le sont souvent étonnamment; s'ils agissent conformément à leur caractère, ce qui est une autrf» façon d'être vrai ; or ils agissent ainsi, le plus souvent, d'une manière que je trouve admirable. Eh bien, cela me suffit. Je me dis : Voilà un homme qui sait son métier de psychologue et de créateur ; il connaît les hommes et il en crée qui sont véritables. Et maintenant l'opinion qu'il a d'eux? Elle m'est bien indifférente, l'opinion qu'il a eue d'eux. Que voulez-vous que cela me fasse ? J'écoute un drame : ce n'est pas pour me faire une sociologie, et, même s'il en contient une, elle ne peut être que si confuse que j'aime mieux faire mes études sociologiques ailleurs.

Demandons à chaque œuvre ce qu'il est naturel qu'elle donne, etnenous soucions pas du reste. Ilest étrange qu'on demande un traité de l'existence de Dieu à un opéra. C'est extraordinaire comme le siècle de la division du travail est celui de la confusion des genres. Il y a là un illogisme. En tous cas, cette confusion a quelquefois pour résultat une criti(iuc littéraire d'un singulier goût. \

Juin 1896

JOSÉ-MARIA 1)K HEHEDIA

Les Trophées.

Fanfares, cymbales, trompettes et buccins! Voici les Trophées de M. José-Maria de Heredia qui se dressent, or sur or, flamboyants sur le ciel splendide. Lamartine disait qu'il mettait des lunettes bleues pour lire la prose de Saint-Victor. Qu'eût-il mis pour lire les vers de M. de Heredia ? Ce ne sont que ruissellements de joailleries luisantes et étincelantes et gerbes magnifiques de gemmes somptueuses. Il y a là comme une gageure, et elle est toujours gagnée ; ily a là comme un parti pris de montrer que notre « gueuse fière », c'est à savoir la langue française, est capable, pour qui connaît ses ressources, des richesses de couleur et des richesses de sonorité les plus rares et les plus abondantes que jamais langue colorée et langue sonore ait pu étaler^^ et ce parti pris, je suis enchanté que M. de Heredia ait montré par le succès qu'on pouvait le prendre.

Couleurs et sonorités, ce n'est pas tout M. de Hereclia,etje crois que je le montrerai plus loin; mais c'est bien ses deux qualités essentielles et les deux dons tout particuliers qu'il a reçus. Gautier aurait été enchanté, lui qui aimait tant les « transpositions d'art », de ce poète, rival, en un seul volume, du peintre le plus éclatant et du musicien le plus puissant. Et il faut avouer que ce n'est pas peu de chose devoir, avec cette force et cette précision, le relief et l'éclat des objets, et d'entendre et de faire entendre avec Fintrument du vers tous les bruits majestueux, terribles ou caressants, de la nature. Voulez-vous des couleurs ? En voici, et combien justes, saisies avec une sûreté infaillible, rendues avec un incroyable bonheur d'expression :

Le palais est de marbre, où le long des portiques Conversent des seigneurs que peignit Titien, Et les colliers massifs, au poids du marc ancien, Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiq.ues.

Ils regardent au fond des lagunes antiques De leurs j'^eux où reluit l'orgueil patricien, Sous le pavillon clair du ciel vénitien Étinceler l'azur des mers adriatiques.

Et tandis que l'essaim brillant des cavaliers Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers Joyeusement baignés d'une lumière bleue ;

Indolente et superbe, une dame, à l'écart. Se tournant à demi dans un flot de brocart, Sourit au négrillon qui lui porte la queue.

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