MARCEL PREVOST
L'Automne d'une femme.
C'est un bon roman que V Automne d^unc femme, de M. Marcel Prévost. M. Prévost connaît très bien sa manière et la définit très net quand il dit un mot, une fois de plus, en sa préface, de « ce romanesque du réel », qu'il considère comme « le plus aimable attrait des œuvres d'imagination ». Il a parfaitement raison, et cependant... comme c'est curieux le pouvoir des mots ! Parce que réalisme a voulu dire longtemps peinture d'un tas de vilenies, un auteur ne peut pas peindre des âmes ordinaires, des âmes mêlées de bien et de mal, capables de tristes défaillances et aussi de sacrifices méritoires, des âmes réellesenun mot, sans ajouterau mot réalisme le mot romanesque, pour bien montrer que son réalisme n'est pas du « grossiérisme ».
Il est réaliste, tout simplement, M. Prévost (du moins dans ce roman-ci), parfaitement et simple-
ment réaliste. Tous ses personnages sont de pauvres pécheurs point trop noirs et excessivement loin d'être blancs, comme nous. Mais ils ont quelques délicatesses. Ils ne sont pas des brutes. Ce sont des hommes. Parce qu'ils sont des hommes, M. Prévost se croit un peu bien romanesque, il le dit, il en convient. Mais pas du tout ! Il est dans le vrai, voilà toute la chose. Laissons tranquille la terminologie littéraire. En voilà encore une fadaise dont le public s'occupe peu !
J^' Automne cVune femme est l'histoire de deux passions féminines ayant le même a objet».
II n'est pas très beau, l'objet. C'est un petit inutile, artiste amateur, c'est-à-dire homme qui se console par ne rien faire de l'impuissance où il est de faire rien. Mais il est si beau ! L'auteur a essayé de sauver un peu ce bellâtre, qui devrait loger à l'hotel du Grand Vainqueur, en le montrant comme véritablement amoureux des deux femmes. Oh ! réfléchissez, vous verrez que c'est encore le meilleur parti. S'il était indifterent, non, vraiment, l'idole impassible, adorée par deux ferventes, serait décidément un peu grotesque ; s'il aimait l'une seulement des deux fanatiques, ah ! c'est chose connue, celle qui ne serait pas aimée aurait tort aux yeux du lecteur, et tout intérêt disparaîtrait ; car l'intérêt, c'est la lutte de ces deux passions féminines également justifiées et dont aucune n'a le devoir de céder devant l'autre.
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Il fallait donc que le beau Maurice aimât ses deux paies victimes. C'était le mieux. Il n'en est pas moins un peu désobligeant. L'envie aux doigts crochus a sur nous autres hommes tant d'empire que nous ne pouvons pas souflrir, ni au théâtre ni dans le roman, les hommes trop aimés. 11 aurait peut-être fallu donner moins de place dans l'ouvrage à M. Maurice. Le présenter, dire qu'il est beau, dire qu'il est aimé de la Jeune Claire et de la moins jeune M'"^' Surgères sullisait presque.
Quant aux deux femmes, elles sont absolument admirables. Claire a connu xMaurice tout petit. Son amour est une de ces grandes affections qui prennent leurs racines dans notre être tout tendre encore, et qui ne s'en peuvent détacher sans le déchirer tout entier et le tuer. On sent que Claire n'a pas autre chose à faire dans la vie que d'aimer Maurice, et qu'un moment viendra où, de le sentir échapper, elle s'éteindra lentement, comme si le sang s'épuisait dans ses veines et coulait goutte à goutte sur son chemin. Pour M'"'' Surgères, c'est bien la même chose, d'une autre façon. Elle a quarante ans ; mais elle n'a jamais aimé ; elle vit depuis vingt années auprès d'un mari devenu de très bonne heure aussi ataxique qu'il est possible, lia la maladie de Morvan. Tous les médecins qui me lisent ont déjà frémi à ces mots redoutables. Elle n'a jamais eu d'enfants. Elle aime le jeune Maurice d'abord d'un amour de mère, ensuite d'un dévouement de garde-malade,
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et enfin d'un amour de quadragénaire. Ce sont les trois attaches les plus fortes que, nous autres moralistes, nous ayons à vous présenter.
Les événements suivent leur cours, comme font les étudiants appliqués. Vous les voyez d'ici. Hésitations de M'"^ Surgères, lutte douloureuse contre elle-même, chute inévitable, ivresse et hypnose de l'amour satisfait, puis... Refroidissement deFamant, n'est-ce pas ? — Mais non ! Et c'est cela qui est très bien vu dans le roman de M. Prévost. L'amant ne se refroidit point. Mais, passé le premier aveuglement où la passion nous jette, M"^^ Surgères s'aperçoit que Maurice, sans cesser de l'aimer, n'aime point qu'elle seule ; et c'est cela qui est terrible. Si elle se sentait délaissée, elle aurait plus de force pour rompre; pour continuer de vivre, non pas, peut-être ; mais pour rompre. On renonce à quelque chose que l'on sent qui n'existe pas ; on y renonce avec désespoir; mais on y renonce. Mais M"^^ Surgères se sent toujours aimée, et elle ne peut prendre sur elle de briser un bonheur parfaitement réel et qu'elle sait qui durera longtemps encore, pourvu seulement qu'elle le veuille.
Et, pendant ce temps-là, Claire agonise lentement etsûremen'.. Et M'"*^ Surgères qui aime Claire, à toutes les minutes de sa vie, à toutes les minutes de son bonheur surtout, sent qu'elle tue quelqu'un, ce qui certainement n'est pas gai.
C'est très amusant, tout cela, pour les êtres qui
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aiment à voir soulïrir, et vous savez que tous leslecteurs de roman sont tout simplement de ces étres-là. On se dit : « De ces deux femmes, une mourra de cette situation. Laquelle ? Les paris sont engagés. » On voit venir l'un ou Taulre de ces dénouements.
M Prévost n'a voulu ni deTun ni de Tautre, ce qui, à mon avis,ôteun peu de sa grandeur tragique à son œuvre. lia mieux aimé qu'une des deux femmes se sacrifiât, se résignât. iMais laquelle ? Les paris recommencent. Laquelle aura la force de se sacrifier sans mourir ? .l'aurais hésité. La jeunesse a tout l'avenir devant elle ; elle peut faire les grands sacrifices ; elle a en elle de puissantes réserves de résurrection. Mais l'âge mûr a aussi plus d'énergie ; il a plus l'habitude de souffrir ; il peyt reprendre cette habitude après l'avoir perdue. Songez aussi que M'"'" Surgères a commencé par aimer Maurice d'un amour maternel. Après une terrible crise, elle retrouve cet amour-là, ou se persuade qu'elle l'a retrouvé. Maurice et Claire seront heureux.
Incomplètement, j'espère ; car ce doit être dur de faire son bonlieur du malheur des autres, encore que depuis bien longtemps ce soit la seule façon de faire du bonheur.
Ce roman très vrai, un peu long au début, d'une vraie profondeur et d'un grand intérêt pathétique en sa seconde partie, est d'une œuvre singulièrement forte. Il fera couler de très belles larmes sur des joues juvéniles et sur des joues d'automne. Je re-
grette cependant que le personnage viril y joue un rôle qui, malgré toutes les précautions prises par l'auteur, ne fait pas un éclatant honneur au sexe fort. Nous prendrons notre revanche une autre fois peutêtre; mais je remarque que les hommes jouent rarement un beau personnage dans les romans de M. Prévost. C'est probablement son opinion. Je ne le chicanerai pas sur ce point. Suffît que j'aie dit que sa nouvelle oeuvre est en tous points très digne encore de Fauteur des admirables Lettres de femmes.
Avril 1893.