‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 22 sur 30 · ANATOLE FRANGE · texte numérisé non relu

ANATOLE FRANGE

La Rôtisserie de la reine Pcdauque.

La Rùlisseriedc la rrini' Prdauijiir n'est pas écrite pour les petites filles qui sautent à la corde dans le jardin du Luxembourg. Elle n'est même pas écrite pour les femmes d'à présent, un peu susceptibles sur l'article de la pudeur livresque, et que méconnaîtrait l'œil de leurs grand'mères ; mais c'est un livre bien amusant, et c'est un petit chef-dœuvre. Dieu sait si cela m'amuse d'en parler ainsi ! Dire du bien d'un homme arrivé, d'un homme influent dans le monde littéraire, etqui tient uneplume de critique, et qui jugera le premier livre que je m'aviserai d'écrire ; non, je ne sais rien, rien au monde, qui me soit plus désagréable ; et j'aurais souhaité de tout mon cœur que la Rôtisserie fût exécrable. Je ne cacherai même pas qu'en l'ouvrant c'était mon secret désir. Mais puisqu'elle est bonne, je nepuispourtant dire qu'elle est mauvaise.

Elle est charmante. C'est une bonne folie gaie et drôle, dans le goût des ronmans du xviii^ siècle, et qui rappelle à chaque instant les Contes de Voltaire. Dans un récit qui a du reste son unité, et qui se suit fort bien, et qui sait parfaitement où il va. il y a des histoires d'alchimiste et decabaliste à idée fixe, des histoires d'abbé lettré et bohème, imitées librement de celle de l'abbé Prévost ; des histoires de capucins suspects, de gentil homme libertin et fou, de rôtisseurs paillards, de donzelles fantasques et fringantes. C'est varié, vif, bariolé et papillotant. C'est le plus joli tohu-bohu du monde, qui ne cesse pas un moment d'être clair.

Et quelle connaissance sûre, et à tout moment agréablement instructive, du vieux Paris d'il y a cent cinquante ans, de ses rues, de ses places, des moindres accidents de son sol, et de ses bons et de ses mauvais endroits, et de ses physionomies et de son langage et ses moeurs ! On y est, on y vit pleinement, et l'on s'y promène et on s'y amuse. On y fait toutes sortes de connaissances, dont la plupart à la vérité sont mauvaises ; mais d'abord c'est le mot du philosophe, dont vous me pardonnerez d'avoir oublié le nom : «Mon Dieu ! pourquoi avez-vous voulu nous imposer cette épreuve qu'il n'y ait que les coquins qui soient amusants ?» — Et puis M. France a la main si légère, et ces coquins sont si peu noirs ! Ils ne sontpas mauvaises gens au fond ;ils ne manquent que de sens moral ; mais ils n'ont point de méchanceté !

Page 1