ANATOLE FRANCK
La diOérence est sensible. Elle esttellequ'il se trouve des gens qui ont un sens moral très vif et qui sont méchants. Je m'empresse d'ajouter qu'il y en a aussi qui n'ont aucun sens moral et qui sont pleins de méchanceté. Quand on fait des dénombrements, il faut les faire complets.
Les bonsiiommes de M. France sont immoraux avec une grande naïveté, et l'on se sent pour eux pleins d'une indulgence très douce et cordiale, encore que coupable. On plaint véritablement ce bon abbé Goignard qui fut assassiné sur la route de Lyon pour avoir été traduire du grec dans le château d'un alchimiste, ce qui l'entraîna à assommer un traitant et à enlever la nièce d'un Juif de Lisbonne ; car les circonstances ont de terribles enchaînements, que ni la sagesse humaine ne saurait prévoir, ni le courage redresser, et il y a beaucoup de fatalité dans les choses.
Je ne trouve à ce petit livre que le défaut d'être un peu trop long pour ce qu'il est. Je m'explique. C'est un petit chef-d'œuvre du genre léger. Les petits chefs-d'œuvre du genre léger ont le devoir d'être courts. 11 faut qu'ils deviennent ces petits livres in-18 de deux cents pages, ces petits amis favoris qu'on glisse dans sa poche quand on va se promener, dont on n'aime pas à se séparer et qu'en eiïet on retrouve toujours sur soi, discrets et portatifs, jamais gênants, toujours prêts à être ouverts, et auxquels on songe pendant tout le temps que vous voie
un raseur, en se disant : « Patience, patience ! Toi, mon ami, tu m'ennuies considérablement; mais j'ai là de quoi, au moins, t'oublier tout à Theure. »
Eh bien, ces petits livres consolateurs doivent être un peu plus courts que la Rôtisserie^ non pas beaucoup plus, mais un peu. M. France, qui est le dernier des bouquinistes, n'a pas pris, ce qui m'étonne, la juste mesure de la poche des promeneurs.
On dira aussi, j'en suis sur, que la Rôtisserie est trop visiblement écrite par un homme qui sait Can~ dide-pdir cœur. Eh î mon Dieu oui ! mais il y a de jolis défauts, allez î Si, par profession, vous lisez un roman nouveau par semaine, vous apprécierez singulièrement le défaut qui consiste à écrire dans la langue de Voltaire. Et c'est que M. France l'écrit très naturellement. Cela ne sent point l'application et par conséquent n'est point pastiche. Le pastiche, après tout, c'est imiter mal. Imiter bien, imiter avec un parfait naturel, c'est ressembler, tout simplement. Jamaisje ne ferai un reproche à qui que ce soit de ressembler au Voltaire des Contes.
Faut-il tout dire ? Non, je ne songe pas du tout à mettre M. France au-dessus de Voltaire ; je remarque seulement que je suis quelquefois un peu agacé en lisant un conte de Voltaire de l'intention trop marquée de vouloir prouver quelque chose, du propos démonstratif qui se poursuit à travers toutes ces inventions aimables et charmantes.
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M. France est parfaitement inférieur à Voltaire, et personne, surtout lui, n'en fait nul doute ; mais cette prétention démonstrative, au moins, il ne Tapas. Il raconte les folies humaines pour les raconter, il fait disserter ses personnages sur les questions les plus graves pour nous montrer des hommes qui dissertent, avec leurs étourderies, leurs inconséquences et leurs partis pris habituels, et rien de plus, et c'est à moi de tirer mes petites conclusions, si je suis en humeur de les tirer. J'aime bien cela.
Je crois que M. France, qui a tàté beaucoup de gués différents jusqu'à cette heure, est sur sa voie véritable. M. France est absolument un homme du xviii'^ siècle. 11 l'est par sa curiosité intelligente, par son scepticisme pénétrant et narquois, par sa façon gaie de prendre et de traiter les folies et les bassesses humaines, par son ironie légère, et cette manière, qui est tout le Voltaire des bons moments, d'aimer les idées en les méprisant un peu. Il aime les idées comme un gentilhomme du xviii'' siècle aimait les filles. Il les aime, il les méprise, il les fait danser et il les renvoie : « Kh î eh ! la donzelle était, parbleu, assez intéressante î » S'il en est ainsi, que M.France suive sa nature. Qu'il renonce,— mettons à demi seulement, — à ces petites histoires moitié édifiantes, moitié impertinentes, dont le charme ambigu et l'amusant scandale n'allait pas sans quelque gêne pour le lecteur et peut-être pour lui-même ; et qu'il nous rende dans toute sa grâce
fringante le roman du xviir siècle, qui est une des gloires de l'esprit français quand il n'est écrit ni par Marivaux, ni par Prévost, ni par Diderot, ni par Crébillon, ni même, car décidément on le surfait trop, par Laclos.
Le fera-t-il? En tout cas, c'est commencé, et M. France peut faire plus léger, plus court et plus exquis que la Rôtisserie ; mais c'est déjà un conte qui aurait fait honneur au plus spirituel des siècles, et qu'aucun, je dis aucun, écrivain de ce temps n'aurait pu écrire d'une plume aussi pertinente au sujet.
Avril 1893.
U Anneau d'améthyste.
M. Anatole France publie le troisième volume de la série qu'il a intitulée Histoire contemporaine et qui est une si incisive satire de nos travers et de nos vices. Ce volume sera peut-être jugé inférieur aux deux premiers ou, tout au moins, un peu moins amusant. D'abord, quoique avec discrétion et une habileté de distribution où l'on retrouve l'art ou plutôt le goût exquis qui est naturel à l'auteur, il contient trop de politique.
En cela on me dira qu'il remplit précisément son dessein qui est d'être une histoire contempo-
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raine. Un livre doit être un salon de bonne compagnie et tous les livres de M. France, précisément, ne sont pas autre chose. Or dans un salon de bonne compagnie on ne dit jamais un mot de politique. Mais en 189S les salons du meilleur ton sont devenus inhabitables par ce fait qu'on y a parlé politique tout le temps, soit malgré les efïbrls désespérés de la maîtresse de maison, soit à son instigation plus ou moins consciente. Et donc le dernier volume de M. France répond à son titre et est exactement ce qu'il doit être.
Sans doute ; mais je répondrai encore que si les salons de 1898 sont devenus des clubs et n'ont pas été sans présenter quelque analogie avec le Café du Commerce, ils n'ont pas été pour cela plus agréables. Le livre de M. France est trop consciencieux. Il remplit trop son programme. 11 est miroir trop fidèle. La « soumission à l'objet » y est trop absolue. Plût à Dieu, du reste, que ce fut ce défaut que Ton eût à reprocher aux livres qui passent quotidiennement sous nos yeux !
A d'autres égards le critique dogmatique qui dans un demi-siècle lira ces trois volumes en quatre ou cinq jours, au lieu de les lire comme nous à de longs intervalles, ne résistera pas à l'obligation qu'il se fera à lui-même d'observer quelespersonnages changent un peu de caractère en avançant dans la vie, encore que ce soit au cours de quelques années seulement. Dans le premier volume M. Bergeret n'était pas
extrêmement éloigné d'être un imbécile, et ce n'était pas lui qui avait le plus beau rôle dans ses discussions avec M. Fabbé Lantaigne ; et, sans intervenir formellement, ce qui est du pédantisme ou de l'enfantillage, l'auteur ne laissait pas de nous donner à entendre qu'il avait peu d'estime pour cet honorable professeur de la langue latine. Peu à peu, comme il faut toujours que l'auteur charge un de ses personnages d'exprimer ses propres idées, c'est M. Bergeret que M. France a choisi pour ce rôle, et j'ai peut-être peu besoin de vous dire qu'une fois que M. Bergeret est devenu le truchement de M. France, M. Bergeret est devenu très intelligent. Cela fait une petite différence, dansle personnage de M. Bergeret, du premier au second volume, et ce changement sera douloureux au critique dogmatique de 1950.
La variation est moins grande du second volume au troisième, M. Bergeret y ayant continué de s'appeler un peu Anatole, dont je ne songe qu'à le féliciter. Cependant il y achangement encore. M. France le félicite de ses progrès enataraxie, et ces progrès ne me paraissent pas très sensibles. 11 ne faudrait pas me presser beaucoup pour me faire dire que. tout au contraire, M. Bergeret me paraît devenir plus ameretplus sarcastique que ne le comportaient sa nature primitive qui était douce, et sa philosophie qui était toute pénétrée du scepticisme aimable de Renan. M. Bergeret devient un peu bilieux de temps à autre et il y a quelque féculence dans ses humeurs.
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Depuis qu'il s'est révélé au monde, le monde, qui la aimé toutde suite, s'est demandé : « Sera-l-il Sterne ? Sera-t-il Swift? » Eh bien, il a commencé par être Sterne avec un peu deSwift, et maintenant ilest Swift avec peut-être trop peu de Sterne, bien qu'il ait du Sterne encore. Cela l'amène quelquefois au paradoxe pur et simple et par conséquent trop facile, comme l'éloge ironiquedu mensonge, qui est joli, mais à la fois un peu violent et agressif et un peu exempt de ces nuances légères qui font le charme des paradoxes.
Où se retrouvera le Sterne c'est dans la discussion sur l'immortalité de l'àmo, qui est, sauf quelques mots un peu rudes, du pur Renan des meilleurs jours; c'est dans le passage délicieux du départ de M. Bergeret, quittant la ville qu'il a liabitée pendant dix ans et se disant : « Voici que cette ville me devient tout à coup étrangère parce que je vais la quitter. Hien plus : elle a déjà perdu pour moi en quelque sorte sa réalité. Elle n'existe plus dès que ce n'est plus ma ville. Ainsi donc cette cité populeuse, si antique, si historique, si considérable, je la rappor tais tout entière à moi seul. Elle n'existait que par moi. Que je parte : elle s'évanouit. Je ne me savais pas un esprit subjectif jusqu'à la démence, on ne se connaît pas et l'on est un monstre sans le savoir...»
Voilà mon Bergeret, le Bergeret du second volume. Il n'est pas toujours aussi serein et aussi capable de se détacher de lui-même pour se juger, dans ce troisième.
De même encore certains personnages secondaires ont changé du noir au blanc du premier volume au troisième. Le recteur Leterrier et le doyen Torquet étaient de formidables idiots dans VOrme du Mail\'û^ sont devenus, ou tout au moins M. Leterrier, des philosophes dignes de comprendre M. Bergeret, dans V Anneau d'améthyste. Cela contrariera le critique de
Du reste, c'est une leçon. M. Bergeret est capable d'en recevoir et d'en faire son profit ; car c'est un esprit réfléchi. Il devra se dire toutes les fois qu'il rencontrera un imbécile : « Il y a apparence que c'est un imbécile et mon impression est même que c'est un crétin. Mais ne nous hâtons pas de dire ces choses, même à nous-même. Je le trouverai peutêtre très intelligent l'année prochaine. Il suffira pour cela qu'il partage ou croie partager mes opinions politiques. Car nous sommes des êtres tout de passion, et les hommes nous plaisent par leurs conclusions quand elles se rencontrent avec les nôtres, sans qu'alors nous nous demandions par quels chemins ils y sont arrivés et si c'est par une série de considérations judicieuses et profondes, comme nous, ou par une succession dépensées ineptes, comme il est probable que c'est leur cas. J'ai bien fini par trouver Leterrier intelligent! Je ne m'en étais pas douté pendant quinze ans. Il ne faut jamais dire d'un homme, avant sa mort, qu'il est heureux. Il ne faut jamais dire d'un homme, avant notre mort, qu'il eststupide, »