ANATOLE FRANCE
Ce qu'il y a de meilleur encore dans ce volume, ce sont les scènes de comédie. M. Anatole France est un admirable auteur comique. Il a cet art merveilleux de conduire une scène de telle sorte que, derrière ce que les personnages disent, on entende distinctement ce qu'ils pensent, et c'est le vrai comique que celui-ci. Les hommes ne pouvant jamais dire, et pour cause, ce qu'ils pensent précisément, le comique n est pas dans ce qu'ils disent, mais il est dans le contraste entre ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent, à la condition que ce contraste éclate distinctement et naturellement. M. Anatole France est passé maître dans l'art de nous laisser voirce contraste nonchalamment et sans avoir l'air de songer à nous le montrer.
Il y a une scène divine à cet égard. C'est celle où Ernest de Bonmont veut obtenir que M. l'abbé Guitrel obtienne pour lui le « bouton » aux chasses des Hrécé, c'est-à-dire le droit, non pas d'assister à leurs chasses, mais de chasser avec eux, guêtre à guêtre. Guitrel veut bien, mais à la condition qu'on le fasse évêque. Donnant, donnant: mitre pour bouton, boulon pour anneau. Il ne sort pas de là. Mais comme il a admirablement l'air de ne pas y songer 1 Mon enfant, dit-il à peu près, je le veux de tout mon cœur. Et c'est précisément parce que je le veux, que je suis au désespoir de n'avoir pas qualité pour le pouvoir. Je suis très bien reçu chez le duc, très bien ; mais cependant comme un simple prêtre, bien obscur. Et le dirai-je ? J'en suis heureux, parce que
cela, en m'interclisant de leur rien demander, m'autorise à ne leur demander rien. Ohl comme on est ainsi bien plus tranquille ! Je vous demande pardon de cet égoïsme, mais du moment qu'il est forcé, je n'ai pas à m'en excuser et je peux en jouir presque sans scrupule. C'est à un personnage d'une autre autorité que moi qu'il faudrait vous adresser. Cherchez un peu parmi les hauts dignitaires de l'armée, de la magistrature ou de la fortune.
— Ou du clergé ?
— Je ne sais. Je n'en vois pas qui...
— Bref, quand vous serez évêque, vous enlèverez le bouton.
— Il ne faudrait pas moins. qu'un évêque en effet. Jugez un peu si un pauvre petit professeur d'éloquence sacrée comme moi... Oui, mon enfant, il faut chercher ailleurs. Soyez sûr que mes vœux sont avec vous. »
— Et les miens sont désormais les vôtres, monsieur l'abbé. »
Ils se sont compris parfaitement; et ils n'ont pas dit un mot qui ne fût strictement mondain ou sévèrement sacerdotal.
Il y a des scènes plus risquées et de moins bon \ goût. J'accepte très bien la manière dont le petit Dellion demande à M"''' de Gromance d'intercéder, elle aussi, pour M. Guitrel. Cela doit se passer ainsi quelquefois, et la scène, assez verte en elle-même, est. avec une sûreté de main admirable, juste dans