‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 25 sur 30 · ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

ANATOLE FRANCE

les limites du bon goût... je veux dire du mien. Il faut éviter les généralisations téméraires.

Mais la scène du fiacre mouillé, unpeu plus grosse, un peu plus... enfin un cran plus bas, me paraît d'abord un peu désobligeante, ensuite un peu fausse.

.le vois très bien l'intérêt de M"'*= de Gromance à intercéder pour l'abbé Guitrel. Je vois beaucoup moins celui de M'"'^ Worms-Clavelin. Et à suppposer qu'elle en ait un, qu'en vérité je cherche, elle est bernée dupée dans cette affaire, je n'ose dire roulée, bien qu'il s'agisse d'une course en fiacre, d'une façon qui ne va pas du tout avec son caractère très prudept et très avisé. 11 manque ici une préparation, ou un simple raccord arrangeant les choses et prévenant l'objection, quand même ce serait sans la détruire.

Du reste, c'est l'inquiétude générale du livre que je signale ici. On a tout le temps dans le derrière de la tête le mot du bon ministre Loyer quand il voit entrer M. Guitrel : « Il vit qu'il avait trois mentons et la tête en pointe, du ventre et pas d'épaules, et qu'il était onctueux. Un vieillard d'ailleurs. « Que lui « veulent les femmes? » pensa-t-il. »

C'est cela même, '( que lui veulent les femmes ? » C'est ce que nous pensons continuellement. Pourquoi tant de femmes s'acharnent-elles à faire nommer évêque ce prêtre-là et non pas un autre ? Il est habile, il est insinuant, il est diplomate. 11 est admirable dans son entrevue avec le ministre, et dans son

entrevue avec le Nonce, qui elle aussi, avec le contraste entre l'abbé Guitrel et l'abbé Lantaigne et Fart délicieux du Nonce à parler pour ne rien dire, est une merveilleuse scène de comédie. Oui, oui ; mais que lui veulent les femmes ? Cela reste obscur.

L'idée de Fauteur, c'est qu'il y a des influences féminines dans toute nomination, et que quand il s'agit d'une nomination épiscopale, cela devient drôle. Sans doute ; mais il faudrait nous montrer les mobiles de toutes ces influences féminines convergeant sur Fabbé Guitrel et ne se dispersant pas sur plusieurs candidats. Cela reste un petit problème. M™^ Worms- Clavelin a pris, nous assure Fauteur, Fhabitude, à jamais déplorable, de peu soigner ses dessous. Eh bien, ce sont les dessous aussi de ces petits romans si aimables, qui sont négligés ; qui ne sont pas solidement établis. M. France se dit qu'avec Fesprit qu'il a, tout passe, et que cela va toujours. Et, ma foi, il a raison.

Vous avez remarqué sans doute que dans chaque nouveau volume de cette série M. Anatole France a bien soin d'introduire un nouveau personnage inconnu jusque-là, pour mettre un nouvel élément de variété dans son ouvrage. Il n'y a pas manqué cette fois-ci, non plus que naguère ; et comme ce troisième volume est un peu plus amer, un peu plus pessimiste que les autres, il s'est décidé, peut-être à regret, à faire une place au « personnage sympathique ». C'est la grande nouveauté de ce troisième

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volume ; car je ne crois pas que dans les précédents il y eût un seul personnage qui ne fût ou un demicoquin ou un demi-imbécile ou quelque chose d'approchant de l'un ou ne s'éloignant pas trop de l'autre, à quoi le respect de la vérité obligeait sans doute Tauteur. Cette fois, il a sauté le pas. Au risque de quelque invraisemblance , pour mettre une note claire et douce dans le tableau un peu sombre, il a pris son parti du personnage sympathique.

Et ce qui prouve assez que M. France, que VanieuT de S ijlves Ire IJonnard^ est encore capable, malgré l'amertume que la vie a déposée dans son àme, de peindre encore, ou d'inventer, ce qui est mieux, un personnage de tout point sympathique et charmant, c'est que celui qu'il a introduit dans l\inneau d'amélhystc est absolument délicieux.

Il est bon, il est dévoué, il est fidèle, il est excellemment intelligent, prudent, avisé et vigilant. Il ne songe qu'aux autres, qu'à ses amis, qu'à ceux qui lui ont rendu quelque service, à quoi il répond par le centuple ; qu'à ceux, même, qui lui ont montré quelque sympathie, de quoi il se montre comme enivré de reconnaissance.

Beau, du reste, ce qui ne gâte rien et ce qui donne aux qualités morales comme je ne sais quel lustre délicat, parce que les hommes ont toujours compris que qui est beau peut se dispenser d'être bon, et que qui étant beau s'avise d'être bon nous fait une grâce,

ce qui leur a fait dire : « Gratior at putchro veniens in corpore virtus. »

Admirablement sagace avec cela, à ce point qu'il prévient M. Bergeret des inconstances de son cœur et des méprises de son intelligence, et, par exemple;, ne peut pas souffrir M. Leterrier, que M. Bergeret a eu tort de haïr jadis et qu'il a peut-être tort de trop aimer maintenant. Bon critique même en cela, signalant ainsi une petite inconséquence et contradiction dans les ouvrages de M. France.

Et comme tous les êtres bons (oh ! que ceci est bien observé !) il rend bons, un peu, ceux qu'il aime. C'est avec lui que M. Bergeret se rassérène, s'adoucit, s'humanise, rencontrant enfin quelque chose d'humain ; ne parle plus politique, ne songe plus à M*"^ de Gromance ; oublie son mépris pour M. Mazure, et revient fréquenter Forme du Mail et les petits bois suburbains. C'est avec lui que M. Bergeret a des entretiens philosophiques empreints d'une certaine douceur et de quelque indulgence pour les êtres et les choses.

Ce n'est pas que son nouvel ami raisonne beaucoup, quoique infiniment raisonnable et plus qu'aucun des êtres qu'ait jamais rencontrés M. Bergeret ; mais cela veut nous dire précisément que la bonté ne se démontre pas, mais qu'elle se communique, et que l'indulgence ne s'établit pas par raison démonstrative, mais par une douce et vénérable contagion.

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Riquet, mon ami, soyez béni, parce que vous empêchez le dernier livre de M. France d'être corrosif d'un bout à Fautre, et que vous mettez une goutte de lait et une goutte de miel aux bords de cette coupe amère ; soyez béni pour vos bons yeux qui sont les plus beaux du monde et où l'on n'a jamais lu quedes pensées honnêtes, droites et parfaitement bienveillantes; soyez béni pour la bonté de votre cœur et pour l'apaisement que le moindre de vos entretiens et que votre commerce, même silencieux, versent dans le cœur des hommes; soyez béni, parce que, de l'avis même de Tauteur, si misanthrope qu'il puisse être, vous prouvez, malgré vos oreilles pointues de satyre et votre queue en trompette, qu'il y a encore quelque chose de bon dans Thumanité.

Mars 18'jy.

La Terre promise.

M. Paul Bourget, après quelque temps de silence, a fait une très brillante rentrée dans la littérature. Sa Terre promise est un beau roman.

Et d'abord c'est un roman. « Ce n'est pas bon ce que fait Hugo au théâtre, disait Casimir Delavigne; mais ça empêche de trouver bon ce que je fais. » Tout de même, le gros réalisme de ces vingtdernières années, dont la France s'était férue, je ne sais pourquoi, car rien n'est plus contraire à son génie, ce n'était pas très bon ; non, il était rare que ce fût bon ; mais ça empêchait de trouver bon le roman romanesque.

Et cette conséquence était pénible. J'en sais qui en étaient désolés. J'en sais qui, par réaction, donnaient dans des ouvrages d'un genre et d'un art encore inférieurs, mais qui avaient au moins le mérite d'être différents. Une partie du succès de M.Ohnetet de M. Delpit est venue delà. «Au moins,

disaient leurs admirateurs, au moins ce n'est pas réel. » Et! eh ! c'est là une raison.

Le bas réalisme avait un effet plus grave encore. Non seulement il empêchait de trouver bon le roman romanesque, mais encore il le forçait à changer un peu de caractère. Il le forçait à se guinder, à se torturer. Il le forçait à se forcer. Naturellement ! Le roman romanesque a son réalisme à lui, son terrain solide: c'est la psychologie ; c'est l'étude consciencieuse et minutieuse des âmes compliquées. C'est parla qu'il a, lui aussi, son fondement dans le vrai ; c'est par là que, lui aussi, il est scientifique. — «Tout comme un autre », comme dit Figaro.

Or, par émulation avec le roman réaliste, le roman romanesque se faisait psychologique avec plus de minutie, d'attention, de diligence, de componction, de dévotion et de pédantisme qu'il ne fallait. Il s'appliquait. Oh ! comme il s'appliquait, le roman romanesque ! Il travaillait à la loupe. Il ne se .contentait plus de couper les cheveux en quatre. Il en faisait l'anatomie, Monsieur, l'anatomie et l'analyse. « Vous plairait-il, Mademoiselle, disait Thomas Diafoirus, d'assister à la dissection d'une femme ? » C'est ce que faisait le roman romanesque. Il piochait. Il étudiait ses auteurs. Il «potassait» Spinoza. En un mot, il était scientifique. On se préparait à écrire des romans pour dames en passant son agrégation de philosophie.

L'extinction des feux du roman réaliste aura pour

conséquence d'affranchir le roman romanesque de préoccupations scientifiques peut-être exagérées. 11 restera psychologique, sans doute, et je le défie bien de cesserde l'être ; mais il le sera d'une manière plus large, plus libre, plus aisée, moins scolaire, moins livresque et moins technique. Il sera le roman romanesque, le vrai roman romanesque.

Car, ne vous y trompez pas, le roman romanesque ne consiste nullement à asseoir des jeunes filles de keepsake sur des chevaux de romance dans des paysages de chromo. Ceci c'est le roman conventionnel, c'est le roman romanceux, c'est, pour parler plus simple, le roman suranné ; ce n'est pas le roman romanesque. Le roman romanesque consiste à peindre avec vérité et logique des personnages qui ont des âmes romanesques ; voilà tout. Et ces personnages ne sont pas moins vrais que les autres. Ils sont plus rares, tout simplement, et encore ils ne sont pas beaucoup plus rares que ceux qui ne leur ressemblent point, et jeretienspresque le moiexceptionnels que j'avais au bout de la plume. La moitié à peu près d'entre nous a des âmes romanesques, ou, si vous le voulez, nousavons tous la moitié d'une âme romanesque, et, de compte fait, cela revient à peu près au même. Peindre des hommes et des femmes qui agissent romanesquement, qui agissent sous l'influence de leur moitié d'âme qui est romanesque, laquelle, à certain moment donné, l'emporte sur l'autre, cela est donc tout aussi légitime que de

peindre des êtres humains qui agissent d'après les mobiles de Fintérêt ou selon les suggestions de Tinstinct.

On me dira que ce que je définis là c'est le roman romanesque, et non pas le roman psychologique. Pardon ! J'appelle roman psychologique le roman romanesque, parce que pour peindre les parties romanesques de Tâme il faut plus de pénétration d'analyse, plus d'attention d'observation morale que pour peindre le reste ; j'appelle roman psychologique le roman romanesque, parce qu'il y faut de la psychologie ; j'appelle roman psychologique le roman romanesque, parce que le roman romanesque, s'il est fait sans talentpsychologique, est mauvais. Ily en a de tels, etnous en parlions tout à l'heure, mais ils sont exécrables. En un mot, le roman psychologique c'est le roman romanesque qui est bien fait.

11 n'y a pas d'âme plus romanesque que celle de Julien Sorel, et le Rouge el le Noir est le type même du roman psychologique. Traitez le Rouge et le Noir en roman réaliste, un peu, pourvoir. C'est très facile, Julien Sorel a une âme de paysan parvenu ; il se trouve bien chez M'"^ de Raynal ; il y reste, patelin et doucereux, peu à peu nécessaire à M. de Raynal, nécessaire aux enfants, utile à M"'^ de Raynal ; il devient le roi de la maison et engraisse avec componction. A la fin on le voit transformé en gros bourgeois de province, riche, despotique et borné. Voilà !

Mais parce que Julien a l'âme la plus romanesque

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qui soit, rêvant toujours de devenir Napoléon l'"' ou Jules 11, c'est de ce ronian réaliste qu'il ne veutpas; c'est vers autre chose qu'il se dirige, c'est autre chose qu'il devient, et le roman est un peu plus difficile à l'aire et un peu plus amusant que celui que je viens de rédiger. Mais il a fallu pour l'écrire une psychologie un peu autre que rudimentaire.

C'est ce beau roman romanesque tel que je viens d'essayer de le définir qu'a écrit M.Bourgot. Il a pris des âmes, sinon exceptionnelles, du moins rares, mais vraies, comme je crois que vous l'allez voir, et il les a fait agir selon leur nature à elles, c'est-à-dire juste au contrepied de la façon dont agissent les autres, ce qui ne les empêche pas d'être dans la vérité, mais ce qui fait qu'elles sont intéressantes.

Un jeune homme de seconde jeunesse, trentecinq ans, Francis Nayrac, est fiancé, fiancé amoureux, et fiancé qu'on fait attendre, à cause d'une cure de la future belle-mère qu'il faut mener à bonne fin. Il est donc dans des conditions particulières où l'on est particulièrement exalté, nerveux et romanesque ; il est « en plein rêve », comme dit l'auteur, qui sait très bien choisir ses titres de chapitre. 11 est en lune de miel préliminaire. C'est la phase la plus charmante et la plus entêtante aussi. On est ultra-romanesque à ce moment-là.

C'est juste en cette occurrence que lui tombe, à côté de lui, une ancienne maîtresse, M'"*^ RafTraye, accompagnée d'une petite fille qu'il n'a jamais vue.

Troublé déjà par ce voisinage, il acquiert peu à peu la certitude que la date de naissance de cette enfant doit remonter à Tannée qui a suivi sa rupture avec M"^^ Raffraye. Cette enfant pourrait être sa fille, et très probablement elle l'est. Inquiétude et commencement de remords.

Enfin, il voit de près cette petite fille; et alors une ressemblance comme il y en a, tellement criante, tellement fanfarante, qu'il n'y a pas à essayer de s'y tromper ! Il est père. Il a été père pendant dix ans sans le savoir.

Voyons ! Que feraitun homme ordinaire, point très délicat, et, dame ! vous ou moi peut-être ? L'ancienne maîtresse n'a jamais rien dit, elle ne dit rien, elle ne réclame rien, elle est là par hasard, elle ne donne pas signe de vie ; au contraire, elle se dissimule et inimica refugït. C'est la Didon de Palerme. Que ferait- il, l'homme ordinaire ?

Il dirait : « Elle me laisse tranquille. Restons coi. Elle est riche, du reste. L'enfant n'a pas besoin de moi. Filons doux. Silence et mystère. Marions-nous, éclipsons-nous à l'anglaise, et n'en parlons plus. »

C'est précisément parce que Francis Neyrac n'est pas un homme ordinaire, ce qu'il est permis d'être, qu'il fait exactement le contraire, qui est stupide, et très naturel. Voir un enfant qui est à soi et ne lui rien être, il y a des gens à qui c'est égal ; il y a des gens à qui c'est insupportable. Neyrac est de ces derniers, surtout dans l'état d'exaltation psychique où

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il se trouve depuis trois mois. Il écrit lettre sur lettre à M"^^ Ratfraye, il linit par forcer sa porte et par s'y faire jeter. Il fait un tas de folies. Pas un lecteur qui ne se dise : « Il y a beaucoup de moments où je n'aurais rien fait de ce qu'il fait là; et il y en a quelques-uns où j'en aurais fait tout autant. Car ainsi le cœur. »

Les choses finissent par s'c;])ruitor. Une explication de Francisavec M"^"" Scilly, sa future belle-mère, est devenue inévitable. Ils l'ont. Ah ! ah ! M'"'^ Scilly a cinquante ans, voilà la raison pratique qui va intervenir. Nous allons rentrer dans la vie courante.

C'est ce qui aurait lieu probablement ; mais cette explication de Francis avec M'"'' Scilly, la liancée l'entend ! Elle l'entend, eh bien ? Eh bien ! nous allons recommencer. Il s'agit de savoir si M"*^ Scilly est vulgaire ou si elle ne l'est pas. Beaucoup de jeunes filles, comme nous en rencontrons tous les jours, diraient : « Vousavez une enfant. Qu'est-ce que ça nous fait ? Elle est très bien où elle est. Elle est heureuse. On ne vous a jamais ennuyé avec. On a si peu l'intention de vous la jeter à la traverse, que c'est vous qui allez ennuyer sa mère, et qu'on vous met à la porte. Dès lors, qu'est-ce que ça nous fait ? »

M"^ Scilly pourrait être ainsi ; c'est permis ; elle n'est pas ainsi ; c'est permis aussi. C'est une sentimentale, une pieuse et une ignorante. Ce qu'elle vient d'avoir là, en écoutant l'explication de Francis et de M"''' Scilly, c'est une révélation de la vie, et

cette révélation, non pas insensible et successive, comme celle qu'elle aurait eue plus tard, mais brusque,brutale, et à pleine volée dans la figure, lui porte un coup épouvantable. Elle aussi vivait « en plein rêve ». Le rêve se déchire, s'écroule et s'écrase en uneminute sur elle. Elle n'y peut résister. Elle n'épousera pas Francis. Elle n'épousera personne.

Remarquez ceci: elle n'épousera personne. Ce n'est pas tant Francis qu'elle hait : eh I mon Dieu, elle ne le hait pas ; c'estla vie telle qu'elle est qu'elle repousse avec horreur, qu'elle méprise et devantquoi ellerecule de tout le geste de son corps, comme devant quelque chose qui salit. Elle est devenue vieille fille en une minute.

C'est joli, cela ; c'est curieux, c'est rare et c'est absolument vrai, vraisemblable, du moins, et logique. Pas une femme qui ne se dise : « J'étais comme ça. Ça m'aurait fait le même effet. Du reste^ j'étaisbien bête. Mais ça ne fait rien ; c'est vrai tout de même. »

Et tous les bonheurs rêvés s'en vont à la fois. M"^ Scilly part pour très loin. M'"^ Raffraye part plus loin encore : elle meurt. La petite Raffraye retourne en France avec une tante. Ni père ni mari, Francis reste à regarder la mer.

Les voiles s'enfuyant comme l'espoir guipasse.

Il est très beau, ce dénouement, très sobre et très grand, d'une vaste mélancolie qui emplit tout le ciel et toute l'âme.

Quelques lecteurs un peu pratiques regretteront que les choses ne se soient pas, — nonobstant, — unpeu mieux arrangées pour le bonheur. Mais la plupart, les femmes surtout, qui n'ont pas de plus grande volupté que de « se rassasier de larmes », comme parle Homère, en goûteront profondément le charme douloureux et tragique. C'est le très beau couronnement d'un bel ouvrage.

Du reste... écoutez : il ne faut peut-être pas trop se hâter d'applaudir au dénouementtriste de Terre promise, parce que ce pourrait être ce qu'on appelle au boulevard une « forte gafTe » ; et il n'est pas impossible que l'auteur approuve tout bas de tout son cœur ceux qui trouvent son dénouement mauvais, et soit un peu agacé par les éloges de ceux qui le trouvent merveilleux.

J'ai un soupçon. Je ne serais pas étonné du tout que ce dénouement ne fût pas un dénouement, que ce volume ne fût que le premier volume d'un roman en deux volumes, et que, dans le prochain ouvrage de M. Bourget, les affaires de Francis Nayrac s'arrangeassent d'une façon assez satisfaisante.

Je crois voir cela à certains signes. Le point final dans Terre promise est posé, sans doute ; mais il n'est pas gros, il n'est pas trèsappuyé. Dans les romans en trente-neuf volumes, dans les romans cumredoublameniis, vous savez que, vers la fin de chaque partie, il y a comme des crochets pour agrafer ce qui doit venir plus tard. Ainsi dans les maisons en construc-

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tion qui doivent avoir des voisines on laisse des pierres d'attente tout le long du mur. Cela forme une espèce de scie. C'est aux maisons que je songe.

Eh bien, il y a des crochets de ce genre, il y a des pierres d'attente de cette sorte dans le roman de M. Bourget. Remarquez. M"^ Scilly déclare qu'elle ne se mariera jamais ; et elle n'entre pas au couvent. Quand on déclare à vingt ans qu'on ne se mariera jamais, et qu'on n'entre pas au couvent, on a des chances de se marier à vingt-cinq ans, qui estun âge délicieux. — La petite Raffraye s'en va bien loin avec sa tante ; mais sa tante voit M. Francis Nayrac avant le départ, en reçoit des services, le quitte en bons termes. — Francis nous déclare qu'il ira habiter près d'elles, dans un joli pays de France, un de ces pays raisonnables aux « coteaux modérés », comme disait Sainte-Beuve, et aux vallons conciliateurs, qui sont très bons conseillers de sagesse pratique et de romanesque mesuré.

Tout cela, — ce que je puis me tromper, mon Dieu ! — tout cela me semble être pierres d'attente intelligentes et crochets prévoyants. Pierre d'attente essentielle : M"^^ Raffraye est morte ! Signe évident, trait delumière ! Rien n'empêche sérieusement qu'un jour Francis et M"*^ Scilly ne deviennent le papa et la maman spirituels de M"<^ Raffraye ; et je dis spirituels parce que c'est ce qu'ils auront de plus spirituel à faire.

Et ce sera ainsi. Francis va devenir le protecteur

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attenlir et paternel de la petite HafTraye. La petite liallVaye l'adorera. M''*^ Scilly rencontrera la petite llallVaye quelque part. LUe Taime déjà; elle en raffolera. La science de la vie et l'acceptation de ce ([u'elle a de froissant à la première rencontre auront fait, avec le temps, leur progrès naturel dans l'àme de M"*^ Scilly. Le sentiment maternel fera le reste. M""" Scilly, à force de se dire chaque jour : « Quel dommage de ne pas être la mère de cet enfantlà î » finira par se dire : « Rien n'est plus facile que dele devenir à très peu près. » Unescène touchante, avec la petite RafTraye comme médiatrice, car l'obstacle devenu conciliateur, c'est tout indiqué, réunira les mains de Francis et de M"e Scilly ; et ce sera très bien, et le sens moral du nouveau roman sera la dissolution des haines, surtout quand elles ne sont que des dépits, dans l'indulgence, la pitié et le pardon, sans compter l'amour.

Je ne serais pas du tout surpris que ce roman fût écrit quelque jour. 11 ne serait pas plus mauvais qu'un autre, et, écrit par M. Bourget, il pourrait être exquis. Ce serait : ce que deviennent les romanesques après les grandes crises du cœur. Ils deviennent d'excellentes gens. Des lunes de miel brisées on fait des voies lactées, dit un personnage d'Augier qui a de la confiance; des romanesques assagis on fait des sages charmants. — Et pour décrire cette transformation, ce ne sera point, cette fois encore, de psyctiologie qu'il faudra manquer.

Mais ce n'est peut-être pas des romans futurs de M. Bourget que j'ai à vous entretenir ici, d'autant plus qu'après tout ce sont les miens, et que M. Bourget peut les trouver détestables. Pour en revenir à Terre promise^ où nous sommes sur terre ferme, j'en ai assez ditpourvous montrer que c'est un beau roman, ou, du moins, pour vous faire entendre qu'il m'a plu singulièrement. On y trouve encore les défauts ordinaires de M. Bourget, ou ce qui, à mon avis, est défauts chez lui, j'entends l'abus des dissertations intercalées dans le récit. La chose est moins saillante ici que dans d^autres ouvrages de M. Bourget. Elle ne laisse pas d'y être apparente encore.

Figurez-vous un salon où un homme du monde, dans son fauteuil, raconte une petite histoire d'amour. Dans un coin une petite chaire pour conférences, la chaire où daignait jadis s'asseoir Bellac. L'homme du monde raconte, posément, joliment, avec des détails : « ... et Olivier, au moment même où M™^de Renneval venait de lui faire l'aveu de son amour, vit passer son rival ; et Olivier sentit je ne sais quel froid lui glisser au cœur. » — L'homme du monde quitte son fauteuil, se dirige vers la chaire, s'assied, et continue : <( Car, mesdames et messieurs, la jalousie est un sentiment à la fois simple en soi et complexe dans ses manifestations, qui, lorsque par suite de circonstances particulières... » J — Les romans de M. Bourget ont toujours eu en leur arrière-fond une petite chaire où s'asseyait l'auteur

de temps à autre. Il y en a encore dans celui-ci. SeulementM. Bourget s'y assied un peu moins souvent. II faudra qu'il arrive à ne plus s'y asseoir du tout. La psychologie dans un roman ne doit pas être à Tarrière-fond ou sur les côtés; elle doit être dessous; et la leçon de psychologie nulle part.

On n'en lira pas moins avec un extrême intérêt une œuvre forte, touchante et vraie et romanesque tout de même, parce que ces choses, comme il est prouvé, depuis M"^*^ de La Fayette en passant par Balzac et Stendlial, jusqu'à M. Bourget, ne sont nullement incompatibles.

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