‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 26 sur 30 · PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

PIERRE LOTI

Matelot. — [^'Exilée.

Pierre Loti nous devait ce roman-là. Il nous avait trop souvent donné le poème du marin, le roman romanesque de Thomme de mer, oh ! poème toujours triste, roman toujours profondément mélancolique: car Pierre Loti ne sait pas être gai, non plus que Chateaubriand, et le Français voyage pour s'emplir de tristesse et s'enivrer de mélancolie, comme l'Anglais pour secouer le spleen ; mais encore ce que nous donnait Pierre Loti jusqu'à présent, c'était la vie maritime idéale, toute de contemplations artistiques ou d'aventures aimables, encore qu'angoissantes ; — ce qu'il nous devait, c'était le roman réaliste du matelot, l'ordinaire et le tout-à-plat de cette vielà, telle que la vivent des milliers et des milliers encore de braves et bons enfants qui ont du cœur, mais point d'imagination, et à qui, par conséquent, il n'arrive rien du tout de saillant dans leur existence,

si ce n'est la mort. — Le roman réaliste du marin, c'est Matelot.

En quoi consiste-t-elle la vie réelle ordinaire d'un marin de la flotte ? En ceci. On est un petit bourgeois peu aisé, que ses parents destinent à l'Enregistrement ou aux Domaines. Par suite de vagues hérédités, ou par l'efî'et du premier livre qu'on a lu, car, encore qu'il y ait très peu d'âmes livresques, il y en a quelques-unes, on ne rêve que voyages lointains, enfoncements féeriques dans un Orient de théâtre, hamacs berceurs sous les cocotiers.

En conséquence de quoi l'on se prépare à l'École navale, où l'on est parfaitement refusé parce que l'examen, au lieu de porter sur les rêves, porte en très grande partie sur les mathématiques. Alors « on voyage un peu », c'est-à-dire qu'on s'embarque comme matelot, pour passer plus tard ses examens de capitaine au long cours. Le métier vous prend, développe vos forces physiques, développa très faiblement vos facultés mathématiques, vous engourdit même en une magnifique expansion musculaire où le cerveau tient désormais très peu de place, sans qu'on en éprouve le moindre ennui ; car l'homme ne s'aperçoit qu'il est fait pour penser que quand il ne peut pas faire autrement, et l'anti-intellectualisme est une chose très naturelle.

Alors Tâge vient, sans l'examen ; on est matelot de l'État au lieu d'être matelot de cabotage; on arrive peu à peu quartier-maître, on va dans des pays

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très malsains, et Ion meurt de la fièvre jaune quelque part.

Et voilà une vie réelle de marin, très souvent, le plus souvent, à l'ordinaire. 11 n'y a pas de roman réaliste plus réaliste que le dernier roman du grand poète qui a nom Pierre Loti.

Il l'a sans doute écrit pour réagir contre les tendances funestes que ses autres livres ont pu et ont dû développer dans la jeunesse française. La jeunesse française, à lire les romans de Loti, avait dû se donner de la marine des définitions romantiques et erronées. « Qu'est-ce que c'est que Milan ? )» demande, dans une comédie, un monsieur qui va faire un voyage, à un sergent du second Empire. — « iMilan, c'est une ville toute pavoisée de drapeaux bleus, blancs et rouges, et de drapeaux blancs, rouges et verts, avec des fenêtres d'où les femmes jettent des brassées de roses sur les passants. » — « C'est singulier. » — « C'est comme cela que je lai vue en 1859. » — « Ça a peut-être changé depuis. » De même la jeunesse française a dû définir Alfred de Musset «l'éternel féminin » : elle a dû définir la marine « le féminin universel ». Loti a cru devoir la prévenir que ça avait changé depuis, ou que ce n'était pas toujours cela. Il a très bien fait, et il faut le remercier de cette note réfrigérante qu'il met au bas de son œuvre.

Mais comment faire d'un roman réaliste un roman intéressant, quand on n'a pas l'habitude du roman

réaliste? Pierre Loti n'était pas embarrassé ; parce qu'avec son imagination si puissante, si caressante, il a éminemment le sens du vrai. Il connaît les choses, ce qui est déjà beaucoup ; et il connaît les âmes ; il a tout doucement fait, sans l'annoncer à grand fracas, et presque sans y prendre garde, un roman psychologique, d'une psychologie simple, comme le voulait le sujet, mais parfaitement un roman psychologique. Il nous a peint avec beaucoup de précision l'état d'âme d'un marin ordinaire, d'un marin qui a peu d'imagination, peu de passion, peu de mélancolie même ; mais qui cependant n'est pas une simple brute, a quelque culture et déjà une âme.

Cette âme, c'est une âme d'enfant, une âme d'aiijour-le-jour. Deux traits essentiels et presque uniques : un peu de nostalgie dans une très grande insouciance. Le marin part, le cœur très gros ; le travail accablant et incessant le saisit, le pétrit et l'engourdit moralement ; l'insouciance s'installe. Au jour le jour il va, oublieux du temps qui fuit, avec un souvenir toujours, permanent comme un point fixe douloureux, du pays quitté et de ce qu'il y laisse. Voilà tout.

Un regard aux spectacles qui se déroulent devant ses yeux ? Jamais, ou à peine ; et un grand mérite inattendu dans ce livre de Loti, c'est qu'il n'y a pour ainsi dire pas de descriptions. Pourquoi y en aurait-il, puisque ces choses qui passent à tribord ou

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à bâbord, le marin ne les voit pas, ou du moins ne les contemple point ?

Il va, il roule, il séjourne, il revient ; les années passent ; voilà la vie réelle, voilà le roman.

Des aventures, il en a, puisque, de temps on temps, on fait escale. Mais elles ne laissent presque aucune trace dans sa vie intérieure. A Rhodes, tous les soirs, une jeune fille passait sur le port, et, passant, lui jetait une rose. Elle était charmante ; c'était plaisir de la voir remonter la rue tortueuse qui conduit à la ville haute, balançant son buste fin sur ses hanches souples, et se retournant à demi. Ou'est-il arrivé ? Qu'on est reparti, et qu'on n'a plus songé du tout à la jeune fille aux roses. A quoi bon? Puisqu'on n'est jamais sûr de revenir?

Là-bas, au Canada, un vieux monsieur très excentrique et point déraisonnable le moins du monde Ta rencontré sur le port, et lui a dit, en lui demandant du feu : « Venez donc chez moi ; vous prendrez le thé, vous verrez mes trois filles, et vous en épouserez une. » — C'est une manière un pou indiscrète de demander du feu.

Notre homme a été prendre le thé, il a vu les trois jeunes filles, et en a trouvé une très à son gré. « Vous comprenez bien, lui a dit le père en le reconduisant poliment, pourquoi je veux que vous épousiez une de mes filles. Vous avez remarqué qu'elles sont trop blondes. Ma femme est déjà trop blonde, et elle a eu deux sœurs albinos. Je ne veux pas

avoir des petits-fils qui ressemblent à des goélands et des petites filles qui ressemblent à des mouettes. »

Notre brun quartier-maître aparfaitement compris cette physiologie prévoyante, et s'est incontinent fiancé à Marie. Ils se sont beaucoup promenés. Les environs de la ^ville sont charmants. Marie est du reste délicieuse. Quand le vent vous jette dans le nez ses cheveux, on se prend pour un petit enfant qui traverse les blés mûrs.

Mais quoi ? Le bateau va partir. « Désertez, dit le père ; qu'est-ce que ça vous fait ? » Sans trop savoir pourquoi, le quartier-maître part avec le bateau, en se disant qu'il reviendra; en se disant, les jours suivants, qu'il écrira bientôt, qu'il reviendra sûrement. La lettre a été commencée, la lettre d'excuses et de promesses. Elle n'a jamais été envoyée ; elle n'a jamais été finie. Marie Fattend encore, après avoir, sans doute, épousé un mulâtre . Il n'y a rien qui change les idées comme un changement de latitude.

Voilà les aventures d'un marin, ses vraies aventures. Toutes ses amours sont des amours commencées. D'aucuns disent que ce sont les plus savoureuses.

Une seule est poussée un peu plus loin, un tout petit peu plus loin, et cela est bien vu ; cela a une raison : c'est que c'est une amour française. Ici l'amour est d'abord l'amour, ce qui est bien quelque chose, même pour les insouciants, et de plus, c'est une forme de l'amour du pays, c'est une forme de la

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nostalgie. Voilà pourquoi celle-là dure un peu plus, laisse une trace un peu plus profonde. Le quartiermaître étaità Rochefort ou à Lorient, attendant un départ, et dépaysé comme un marin à terre. Il a remarqué une petite ouvrière, et chaque soir fait cinquante pas avec elle dans une rue déserte. Le père finit par s'apercevoir du manège et renvoie le quartier-maître à ses chères études. Mais une fois parti, le quartier-maître songe à sa petite compagne de promenade, et la fait très proprement demander en mariage par sa mère. Cette fois, la lettre a été écrite; cette fois, la lettre est partie. C'est que, cette fois, c'était le pays que le marin demandait en mariage. Il n'a pas réussi, du reste. Les parents de la jeune lille ont fait les fiers, trouvant d'ailleurs qu'épouser un marin c'est épouser le veuvage, ce qui est un peu vrai.

Ainsi est fait ce roman tout simple, tout humble, d'un grand charme mélancolique cependant, et qui fait couler toutes les larmes qu'il sied qu'un roman de Loti fasse répandre.

Je ne vois qu'un reproche qu'on puisse, si l'on y tient, lui faire. Vous savez assez que les romans de Loti sont beaucoup moins abondants en incidents que ceux de Ponson du Terrail, et vous savez que c'est ce qui en fait le charme. Vous connaissez le mot de la belle lectrice : « Ces romans de Loti, c'est si joli, qu'on a toujours peur qu'il y arrive quelque chose. » — Eh bien, cette qualité, que j'apprécie

comme il faut, et qui est pour moi la première de toutes, je m'empresse de le déclarer, on peut trouver que, décidément, dans Matelot, elle est poussée à un certain excès. Cette fois, non seulement « il n'arrive rien», bien entendu, comme c'est l'ordinaire chez Loti et comme, du reste, c'était plus nécessaire qu'à l'ordinaire dans un roman réaliste ; mais encore on n'a pas même peur qu'il arrive quelque chose. On est certain, un peu trop certain, qu'il n'arrivera rien du tout. C'est une assurance invincible sur laquelle, je ne dis pas on s'endort, mais on se repose unpeu trop. Ces trois petites aventures que je vous ai indiquées, et qui, forcément, occupent une certaine place dans mon analyse, elles sont absolument étriquées dans le roman, elles n'y occupent pas beaucoup plus de place qu'elles n'en tiennent ici ; elles sont aussi sommaires que possible. En vérité, c'est un peu trop de discrétion. Pour m'indiquer le peu d'importance que ces choses-là ont dans la vie d'un marin, il n'était pas nécessaire de leur mesurer l'espace aussi rigoureusement.

Je dirai presque : au contraire ! Ce qu'il faut marquer, n'est-ce pas? c'est l'insouciance de ces âmes à la fois si fortes et si légères. Fort bien. Mais plus l'aventure aura été racontée avec détails, avec complaisance,avec développement, aura fait une forte impression sur l'esprit et l'âme du lecteur ; plus éclatera vivementla rapidité aveclaquelle le marin l'oublie, l'insouciance qui très vite la recule et la noie dans un

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passé qui semble infini, cette manière enfin de nonchalance active et d'engourdissement laborieux, qui est pour Loti, et qui me semble bien être en effet, le caractère ordinaire de l'homme qui va sur l'eau.

La vérité sur cette affaire, c'est que Loti n'aime pas à conter. La narration l'ennuie. Ce n'est pas le fait isolé, d^étaché, qu'il aime à nous montrer, c'est la continuité unie et égale d'une vie uniforme qu'il aime à se représenter et à représenter à nos yeux. Il est le poètedu temps qui s'écoule, comme il l'estdes grands horizons qui se prolongent. Letempsindéfini aaussi sa grande ligne indéterminée, sans brisure, comme les plaines des déserts de sable, et les plaines des déserts d'eau ; et c'est cette ligne-là que Loti aime à suivre d'un long regardet à peindre d'un grand trait mélancolique. — Et l'on sent en effet, dans ses livres, le temps qui tombe, goutte à goutte, heure à heure, feuille à feuille, avec je ne sais quelle lenteur douce et implacable, molle et sinistre ; et la tristesse si particulière des romans de Loti vient de là, cette tristesse silencieuse, peu à peu envahissante, accablante comme celle du rêve, le soir, dans une chambre solitaire, au bruit lent, tranquille et invincible de Thorloge. Je crois que lui seul a ce secret et sait donner cette impression. Elle est douce, enveloppante et mortelle comme je ne sais quel poison d'Orient. Loti est un assassin délicieux...

Son autre livre, intitulé VExilée^ qui nous arrive

presque en même temps que Matelot^ n'est qu'un recueil d'articles, très distingués du reste et très dignes d'être recueillis. Il y a là un portrait, et même plusieurs, de cette pauvre et douce Carmen Sylva, cette reine-poète, que Loti a beaucoup connue, beaucoup aimée, et qu'il se plaît à nous montrer, si tristement souriante, si noble et si résignée, sous le diadème de ses cheveux blancs. Il place ce portrait, fort heureusement, dans le cadre de la triste Venise, et rien ne s'accommode mieux que ces deux majestés déchues, et cette exilée dans cette ville qui est elle-même comme une exilée du passé dans le présent. Gela nous vaut, du reste, quelques descriptions de Venise, une Venise au petit jour surtout, qui sont de véritables merveilles. Quel admirable pinceau que celui de Loti I Quelle sûreté et quelle admirable absence d'effort ! Comme cet homme-là a vécu par les yeux I Vous rappelez-vous comme étaient puissantes les descriptions du Voyage en Italie, d'Hippolyte Taine ? Comparées à celles de Loti, comme elles paraissent produites par une volonté énergique, impérieusement tendue ! Loti n'a jamais voulu voir. Il a vu. Il ne pouvait pas s'empêcher de voir ; il était fait expressément pour cela.

Dans le même volume, on trouvera une nouvelle étude sur Constantinople, qui n'est pas moins belle que celle que vous avez tous lue dans le prestigieux Fantôme d'Orient. On sent bien que Stamboul est

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toujours pour Loti la ville des premières amours, et que sa nostalgie à lui le ramène toujours là. Enfin, quelcfues « japonneries » complètent le volume, et j'en suis très heureux, parce que, sans le Japon, Loti serait décidément trop triste. Le Japon, c'est la note gaie dans l'œuvre de Loti, qui n'en aurait pas si ce pays n'existait point. Loti ne peut pas songer aux petites maisons, aux petites chambres, aux petites soucoupes et aux petites bonnes femmes de là-bas, avec leurs petits yeux, sans entrer en joie et sans pouffer d'un rire bon enfant, où il n'entre du reste aucune malice. Le mot (c drôle », et même le mot « cocasse », vient tout naturellement à la plume de ce grand mélancolique quand il songe à toutes ces petites choses bouffonnes. C'est le Palais-Koyal de son Cosmopolis. Vous savez qu'on devient gai en vieillissant, ou plutôt, — car ce n'est pas vrai du tout ce que je viens de dire, — vous savez qu'en vieillissant on cherche avec soin les occasions d'être gai. Quand Loti sera moins ridiculement jeune qu'il ne l'est à cette heure, il fera un dernier voyage ; et ce sera au Japon, pour s'amuser de tout son conir, comme un écolier, et pour rapporter, à l'usage de sa vieillesse, un fonds de gaieté, de bonne humeur, de jovialité et d'hilarité convulsive toujours prêt à la moindre évocation. Il se fera ainsi un déclin plein d'une joie douce, ce qui ne laissera pas de le changer un peu. — Après tout, C:; Japon, c'est peut-être aussi sérieux et aussi

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triste que tout le reste de la machine ronde ; mais nous avons tous quelque chose au monde, ou quelqu'un, qui fait notre joie dès que nous y songeons. Nous avons tous notre Japon. Il ne s'agit que de s'en aviser et de le cultiver avec soin. Je vous en souhaite un qui soit de ressource.

Mai 1893.

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