‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 27 sur 30 · EDOUARD ROD · texte numérisé non relu

EDOUARD ROD

Le Ménage du pasteur Naudié.

Le dernier roman de M. Edouard Uod est très probablement le meilleur qu'il ait encore écrit, et, sans avoir, peut-être, la netteté et le relief et la vie minutieuse de la première partie des Hoches- Blanches^ il dépasse de beaucoup ce remarquable récit par l'ordonnance rigoureuse et la sévère beauté de la construction, et parTintensitéprogressive du pathétique.

Le MéncKjc du pasteur Naudié est l'histoire d'un mariage romanesque contracté à quarante-cinq ans par un pasteur veuf avec enfants, et le déroulement très simple et très logique des conséquences de cet acte inconsidéré.

Le pasteur Naudié, pauvre et nanti de quatre enfants qui n'ont plus de mère, se voit demandé, positivement, en mariage, par une jeune fille de vingt ans, très riche, très indépendante, très jolie et qui l'adore.

Il n'y a aucune invraisemblance dans cette donnée. Tous les hommes qui parlent en public, depuis

les prêtres catholiques et les pasteurs protestants jusqu'aux acteurs — je me borne à m'excuser brièvement du scandale de cette synthèse rapide — ont de ces admiratrices passionnées qui ne sont pas toujours vieilles, laides et pauvres.

En particulier, les pasteurs protestants sont très désirés, souvent, par des jeunes filles d'âme très haute et très pure, qui allient très facilement dans leur cœur le zèle pour la foi et le zèle pour l'apôtre, et qui rêvent, ce qui est un rêve admirable, une collaboration intime dans une vie consacrée à la charité. Leur crise d'amour est du même coup une crise mystique, et il arrive que des mariages contractés dans ces conditions sont des choses tout simplement divines.

La question est de savoir si ce sentiment est vraiment profond, s'il est tel que le zèle religieux doive survivre au passager frisson de l'amour humain, surtout si ce zèle religieux n'est pas une forme de la curiosité dans une âme inquiète et mobile. Il se peut. Cela s'est vu.

Or, c'était précisément le cas de M"^ Jane Defos. M"^ Jane était ce que je crois avoir appelé quelque part une égoïste exotérique. L'égoïste de cette sorte ne se doute jamais qu'ill'est, parce qu'il est toujours occupé et ravi d'un objet parfaitement extérieur à lui. Il s'éprend d'art et croit n'avoir jamais vécu pour autre chose. Il s'engoue de philosophie' et est persuadé qu'il ne s'est jamais intéressé qu'aux problèmes

EDOUARD HOn 325

des premières causes et des dernières fins. Il s'échaiifTe de religion et est convaincu qu'il estné apôtre et mourra martyr. Au fond, il est guidé et poussé par un égoïsme tyrannique dont le besoin est le changement, par un dilettantisme qui s'ignore etqui, ayant besoin de cliangcr continuellement d'objets, ne se doute point que sa passion du moment n'est qu'une l'orme de son inconstance ; par un moi qui veut tout absorber, mais qui, fi chaque nouvel objet dont il subit l'attrait, croit qu'il se donne.

Jamais on ne songe à appeler égoïstes les gens de cette sorte. Ce sont les plus égoïstes des êtres ; seulement, leur égoïsme prend à chaque instant la forme et l'apparence, même à leurs yeux, d'un dévouement.

Le bon moraliste et faible psychologue Naudié n'a pas vu cela, qui, du reste, est facile à voir in abs- Iracto^ mais ne peut se démêler en un personnage humain qu'après une longue étude. Il a été séduit par le zèle apostolique, du reste parfaitement sincère, de Jane Defos. Il a été un instant arrêté par ce fait que Jane est riche, mais parfaitement rassuré par cette considération qu'on peut en se mariant laisser à sa femme exactement toute sa fortune. Et enfin l'exemple de quelques historiens célèbres serait là au besoin pour le prouver, un homme d'un certain âge ne résiste guère aune jeune fille charmante qui lui dit : « Je vous aime », et qui dit vrai ; — à moins qu'il n'ait un bon sens si robuste qu'il n'est pas loin d'être de l'insensibilité,

Donc, Jane enlève le pasteur Naudié. Les voilà mariés et tous les embarras commencent.

Embarras d'argent. Parfaitement, car le pasleur pauvre, devenu, non pas riche, mais administrateur d'une grande fortune, s'y entend très mal, s'y embrouille, s'y enlize, et « son budget est aussi difficile à équilibrer qu'au temps de sa gêne, à cette seule différence près que les chiffres sont plus gros ».

Embarras domestiques. La jeune femme ne s'entend point avec les enfants du pasteur, et, sans être une marâtre méchante, est une belle-mère déplorable ; et les enfants de M. Naudié n'ont guère, au mariage de leur père, que perdu un père sans gagner rien.

Embarras conjugaux. Jane a aimé M. Naudié, quand elle le voyait monter dans sa chaire évangélique avec son beau front de penseur. Quelques mois après, que restait-il à ses yeux de M. Naudié ? Un homme de quarante ans dépaysé dans sa nouvelle fortune, dans sa nouvelle destinée et dans sa belle maison, tiraillé entre ses devoirs de prêtre et ses obligations de millionnaire, n'ayant plus même au front l'auréole de l'apôtre, car il ne l'est plus guère ; amoureux timide et gauche, prêtre terne et froid, avec des mauvaises humeurs de père qui n'a pas fait son vrai devoir envers ses enfants et d'homme qui sent qu'il s'est trompé. Car si rien ne rafraîchit comme le sentiment qu'on a évité de faire une sottise, rien n'empoisonne et brûle la bouche

KDOUAHI) HOI) 327

corame le sentiment d'en avoir fait une irréparable.

Donc, elle ne l'aime plus. Elle l'aimerait encore et profondément, et pour un peu plus que toute la vie, si le sentiment religieux en elle avait été vrai. Car si l'on n'aime jamais un être pour-lui-mème, mais pour tout ce qu'on met autour, ce qui est, je crois, une vérité élémentaire, on aime aussi, assez souvent, quelqu'un pour ce qui est autour de lui, même quand on ne l'y a pas mis. On peut aimer quelqu'un par goiit de l'art qu'il exerce, du métier qu'il fait, de la science qu'il étudie, de la mission qu'il s'est donnée. Je ne doute pas qu'il n'y ait des hommes qui aient été aimés par goût pour la photographie... C'est suranné et par conséquent vous ne comprenez pas. Mais je ne doute point qu'il n'y ait, à l'heure où nous sommes, des gens qui sont aimés par goût de la bicyclette ou de l'automobilisme ; et cette fois vous comprenez parfaitement.

Mais le zèle religieux de M'"*^ Jane Naudié n'était, jevousen ai prévenus, qu'uncaprice profond, comme tous ses caprices, et n'a duré que le temps d'un caprice. Remarquez qu'il a duré même moins qu'un autre, parce qu'il a été satisfait. Rien n'est propre à dégoûter de la science, si le goût que vous en avez n'est qu'une passade, comme d'épouser un savant. Il ne faut voir les choses de près que quand on les aime passionnément, d'instinct inné et profond. Oh ! alors, plus on y pénètre, plus on s'y attache. Mais si on ne les aime que médiocrement, ou violemment.

mais par entraînement passager, il n'est que de les pratiquer pour s'en distraire.

De fait M"^*^ Naudié ne tarde pas à avoir des distractions. Elle accompagne de moins en moins son mari dans ses visites aux pauvres. Elle va de moins en moins l'entendre au temple. Elle finit par n'y plus aller du tout : « Pourquoi donc, Jane? — Oh ! quand on n'a plus la foi ! » Quand la femme d'un pasleurn'a plus la foi, le pasteur peut renoncer à l'espérance.

Et enfin Jane, comme il était fatal, devient amoureuse d'un autre. Assez mauvais choix du second amour, de la part de l'auteur, à mon avis. C'est presque d'un autre pasteur que M. Rodnous dit que Jane s'éprend. Je n'en crois rien du tout, ou j'ai peine à le croire. Le monsieur à qui Jane transporte son faible cœur est un jeune protestant, très grave, très sérieux, très méditatif, homme de vie iûtérieure, qui a, dix ans, étudié en théologie. Lui aussi a perdu la foi, il est vrai ; mais il l'a perdue, comme Renan et Scherer, à force de l'étudier et d'y réfléchir. Oh ! oh I ce n'est pas du tout la même chose. Henri reste, après son apostasie, delà même race et de la même famille que Naudié ; il reste un esprit religieux comme Naudié. m'est seulement d'une autre façon. Il l'est seulement, peut-être, un peu davantage. Après sa tentative et son épreuve auprès de Naudié, ce n'est pas du tout d'un homme ayant un telparentage avec Naudié que Janea pu s'éprendre. J'en suis sûr. Je serais curieux de savoir les raisons de M. llod à cet égard et les

hJDOUAlil) KOI) :V29

objections qu'il pourrait faire à ma critique. Je les cherche, tenant à mériter le reproche qu'on m'a fait d'aimer à me contredire, et étant très satisfait de ce mien défaut ; mais je les cherche vainement.

Dès lors vous prévoyez le dénouement. Après maintes péripéties Jane pousse ài bout, par la façon dont elle s'affiche avec Henri, ce pauvre Naudié, ([ui l'aime encore et plus que jamais. Il la menace ; elle le quitte. Le pasteur reste échoué à la côte, après un rêve d'amour qu'après tout on serait dur de lui reprocher d'avoir fait, tant il était désintéressé, pur, sacerdotal et paternel, et tant, à dire le vrai avec précision, on s'était jeté à sa tète. Il faudrait se défier des gens qui se jettent à votre tète. Inconsciemment, peut-être, c'est toujours un peu pour se l'offrir.

Donc le pasteur Naudié se précipite dans une résolution extrême ; il se fait missionnaire. Il ira évangéliser dans les profondeurs noires de l'Afrique.

J'ai beaucoup de critiques à faire à ce roman, qui, du reste, est de premier mérite. J'en ai déjà fait une, chemin faisant, la moins grave, à bien compter. Voici les autres. Sans être trop touffu, c'est trop chargé. C'est trop chargé, parce qu'il y a là, comme en germes, beaucoup trop de matière ; et si ce n'est pas touffu, c'est parce que ces germes n'aboutissent pas tous. Mais, comme en principe, vous voyez bien qu'il yalà l'essence de quatre ou cinq romans ; qu'il y a là quatre ou cinq romans posés, et qu'il suffirait

qu'il y en eût un, et qu'il fallait choisir celui-ci et ne point poser les autres !

Comptons. Il y a le roman du « beau mariage », du pauvre devenu riche, qui était un pauvre délicieux et qui est un riche désagréable (« n'avaient pas l'habitude... ») et qui perd à ce changement toutes ses séductions et toutes ses grâces. Tout un roman était contenu là-dedans. On nous le promet et on ne nous le donne pas.

11 y a le roman du quasi-vieillard qui épouse une jeune fille. 11 serait inutile et que Naudié fût pasteur, et qu'il fût veuf, et qu'il eût des enfants et qu'il fût pauvre et sa femme riche. Quarante-cinq ans épousant une vingtième année qui croit les aimer, c'est un sujet de roman suffisant par lui-même. Et on nous le promet et on ne nous le donne pas.

Il y aie roman duveufavecenfants qui se remarie. Il serait inutile que Naudié eût vingt-cinq ans de plus que sa femme et qu'il fût pasteur et qu'il fût pauvre et sa femme riche. Se remarier quand on a trois filles et un garçon, c'est un sujet de roman qui se suffit à lui-même. Et on nous le promet et on ne nous le donne pas ou presque pas.

Enfin il y a le pasteur épousant une jeune fille chez qui le sentiment religieux est un caprice, et c'est le roman que nous a donné M. Rod. Mais il a posé tous les autres et nous les cherchons dans sonlivreet nous ne les trouvons guère ; donc il ne fallait pas les poser. Voilà ce que j'entendais par trop charger

KDorAHi) non 331

le récit en son commencement, quitte à se débarrasser ensuite de ce qui le surcharge. C'est un défaut assez grave.

Le dénouement aussi m'étonne un peu; il me gène. Je le sens juste, je le crains faux, je reviens à l'accepter avec je ne sais quel regret. Je suis bien embarrassé, et il ne faut pas que le lecteur le soit k l'endroit d'un dénouement. Naudié, parce que sa femme le quitte, se fait missionnaire et part pour l'Afrique. Mais il a des enfants 1 II les laisse, comme cela I II manque, lui, homme de devoir, à tout son devoir ! 11 leur laisse, il est vrai, une excellente tante. Oui. Mais il n'y a excellente tante qui tienne. Un père doit conserver à ses enfants ce que rien ne remplace, à savoir un père. Il n'est pas dans le caractère de l'excellent M. Naudié de faire un tel acte de trahison et de désertion. Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il n'hésite point, ne délibère pas. Il fait cela comme la seule chose qu'il ait à faire. C'est un dénouement de mari trompé, mais non de mari trompé qui est père de famille.

— Justement, me répondra M.Rod, et vous n'êtes pas intelligent. Ce qu'il faut montrer, parce que c'est vrai, c'est que quand on a fait une sottise on n'en est pas quitte pour en soulîrir un temps et pour reprendre ensuite sa vie passée comme si de rien n'était. C'est une seconde sottise que fait Naudié de partir pour l'Afrique. Précisément! Il fallait qu'il la fit, parce que cette seconde était contenue dans la pre-

mière. lia trahi une première fois ses enfants en leur donnant une belle-mère ridicule ou qui devait le devenir. Sa punition c'est d'être forcé de les trahir encore en les désertant, parce que, après les scandales du « Ménage du pasteur Naudié », le pasteur Naudié ne peut plus rester à la Rochelle, et, s'il va ailleurs, sera accompagné en son exode par la rumeur et la légende du « Ménage du pasteur Naudié ». Il ne peut que partir pour les pa^'S noirs.

— Est-ce si certain que cela? Je suis sûr qu'aucun consistoire n'oserait déplacer un homme si parfaitement innocent, etqui n'a eu d'autre tort que d'être innocent.

— Il suffît qu'il le croie !

— Pourquoi le croit-il? Peut-il avoir un remords ? Le regret d'une sottise faite n'est pas un remords. Il n'a aucune raison de se condamner lui-même, et il doit attendre qu'on le condamne, et il est naturel qu'il attende qu'on le condamne. Et quand même on l'enverrait à Sisteron ! Qu'il aille àSisteron avec ses enfants et avec sa légende. Son devoir est de ne se soustraire ni aux uns ni à l'autre et de subir l'une par dévouement pour ceux-ci. Sondevoirestdesouffrir et son droit n'est pas de choisir le genre de souffrance le plus facile, le plus flatteur pour son amourpropre et le plus romanesque. Que cela soit très humain, je veux bien; mais ce n'est guère dans le caractère très haut et très beau, toutcompte fait, qu'on nous a donné comme étant celui de M. Naudié. Il n'a

Page 1