‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 4 sur 30 · LI-: « MALHEunK » ni-: m. di-: bhoglii · texte numérisé non relu

LI-: « MALHEunK » ni-: m. di-: bhoglii

Pourquoi ? C'est drôle. J'en hasarde une raison. I/lioinme de génie qui s'empare d'un genre, le transforme, le transfigure, quelquefois l'altère et le déforme, et toujours l'épuisé. Molière a épuisé la comédie pour quarante ans, au moins ; Racine la tragédie pour un siècle ; La Fontaine la fable pour toujours. (Personne ne fait de fables en ce momentci ?... Je ne voudrais chagriner personne.) Et c'est ainsi que Malherbe a épuisé h; lyrisme pour un temps très considérable. C'est ainsi que M. Brunetière a pu dire qu'il avait tué le lyrisme pour deux cents ans. C'est presque vrai. D'autres causes que je crois connaître et que M. Brunetière connaît mieux que moi y ont contribué ; mais il y a contribué aussi. Cela lui fait honneur.

Oui, l'homme de génie qui s'empare d'un genre littéraire l'épuisé. — Le penseur, c'est tout différent : les idées quil conçoit, il les féconde, et il est le point de départ de tout un mouvement intellectuel, et c'est pour cela que, comme penseur, c'est-àdire, dans l'espèce, comme critique, Malherbe a eu une inlUience immédiate et considérable, qu'a parfaitement marquée M. de Broglie.)

Donc, me dira-t-on, il faut mesurer la grandeur d'un penseur à son influence ; et la grandeur d'un artiste à l'influence qu'il n'a pris eue ? — Monsieur, vous croyez dire une sottise pour me l'attribuer ; mais, pour une fois, je crois que ce n'est pas une sottise que vous avez dite.

LENAU

M. Descreux : roème.> et Poésies de Nicolas Lenau, traduits en français.

M. Camille Benoît vient de donner une traduction du /VZI/.S'/ de (îœthe, et M. Descreux une traduction des plus beaux poèmes de Nicolas Lenau. La coïncidence est curieuse, et l'on dirait qu'elle est préméditée ; car Nicolas Lenau, comme on sait, ne s'est posé en rien moins qu'en rival de (lœtheet a, lui aussi, écrit un lùiitsl qui eut un grand retentissement en Allemagne et qui ne laisse pas d'en être digne. — C'était un grand poète que ce Hongrois si peu connu en France, lin très grand poète. C'est le Byron des Magyares, un Byron qui, certes, n'a pas l'abondance, la richesse, le magnifique déploiement d'imagination du Byron anglais, mais un Byron plus concentré et plus intense, dont le cri de douleur ou de désespoir, quelquefois le sourire bref, furtif, charmant et souffrant encore, ont une sincérité, une profondeur, un je ne sais quoi exprimant

toute lame, dont souvent Byron, avec sa rhétorique, reste assez loin.

C'est le frère d'Alfred de Vigny et c'est le fils de Schopenhauer : un frère d'Alfred de Vigny qui aurait moins de noblesse dans la tristesse que son aine, et plus de colère avec moins de dignité dans le blasphème ; un fils de Schopenhauer qui n'aurait pas compris, je crois, les hautes conclusions dernières de son illustre père, et qui s'en serait tenu au Schopenhauerisme courant, sans s'élever, si ce n'est par la beauté de la forme, beaucoup au-dessus ; mais, enfin, voilà, ce me semble, dans quelle famille d'esprits, comme disait Sainte-Beuve, il convient de le placer. C'est une belle famille. Il ne la dépare nullement, et même il lui fait honneur.

Il est mort fou, du reste ; mais ce n'est pas la faute, que je crois, du pessimisme. Les femmes font quelquefois bien du mal à la littérature par trop d'attachement aux littérateurs.

Il y a de très belles choses dans ce que M. Descreux, en sa traduction, intitule Pièces diverses. Ce sont toutespoésies personnelles, effusions et confidences, bref ce qu'on appelait autrefois élégies. Lenau est avant tout un poète élégiaque,et il n'est guère sorti de chez lui, ou tout au moins de sa chambre, oii il fumait abominablement et où il y avait une tête de mort sur la commode. Ce n'est pas moi qui fais ce rapprochement romantique, burlesque et, pour tout dire, assez niais. C'est lui. Comme il n'avait guère

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dans sa cluunhre qu'une pipe et nue lèto de morl, il n'a pas pu s'empêcher de les comparer : « Ce cràn(î aussi fut une pipe, et jadis, quand la vie y brûlait encore, il faisait de la fumée au souflle du grand inconnu. Jadis le vieu\ Pan tirait des nuages de ce fourneau osseux. Et maintenant il ajeté sa pipe. C'est ce que les hommes appellent mourir. » Voilà une expression populaire française, qui sera étonnée d'avoir eu son origine dans une chambrette d'étudiant à Vienne. Renvoyé à M. Timmermans, qui vient de publier un volume bien curieux et très sérieux sur V Argot parisien.

Les facéties de ce goût douteux sont rares dans Lenau. Son macabre est plus grave à l'ordinaire, et son lugubre est très sérieux. Il y a telle pièce conçue en passant le long d'un cimetière qui me paraît un pur chei-d'cruvre, un chef-d'u'uvre de sentiment simple et profond, avec une belle imagination sincère et^Ms^e, sans rien de forcé pour fournir le cadré. C'est intitulé le Postillon. Je la cite presque tout entière :

L était une channaiilc luiil de mai: de légères uueefi"-aiC- " ^ ■ gentécs flottaient, comme entraînées par la joie et l'ardeur de la fête du printemps.

I^e repos s'étendait sur les prés et les bois et les sentiers déserts ; la clarté de la lune veillait seule sur les chemins.

La brise ne parlait qu'à voix basse, le ruisseau ne se glissait que furtivement, et les fleurs exhalaient leurs rêves en parfums délicieux dans les espaces tranquilles.

Plus hardi, mon postillon faisait claquer son fouet, et sou cOr envoyait des notes joyeuses à l'écho des monts et des vallées.

PROPOS I.ITTÉIIAIRES. — 3^ SÉIUE. 4

Les bois et les plaines, à jjeine salués dans celte course rapide, disiDaraissaieut, et devant nous passaient comme sur l'aile d'un songe les villages endormis.

Au milieu des splendeurs de mai s'étendait un cimetière ; il arrêta les pensées qui fuyaient rapides et les retint dans une grave méditation.

Le postillon, devenu aussitôt silencieux et mélancolique, mena plus lentement son équipage ; enfin il arrêta ses chevaux, et regardant la croix :

(( Chevaux et voitures doivent s'arrêter ici ; cela ne vous gênera guère. C est ici que repose mon camarade, sous cette terre froide.

« Quel aimable compagnon. Monsieur ! Cela m'assombrira toujours. Il n'avait pas son pareil pour tirer de son cor un son clair, mon camarade.

(( Je ne manque jamais de m'arrêter ici, et à l'ami qui dort sous ce gazon, en guise de salut fraternel je sonne l'air qu'il aimait. »

El il lança sur le cimetière une fanfare si joyeuse qu'elle dut pénétrer jusqu'au frère, à travers le repos de la tombe.

Et les sons clairs de la fanfare revinrent, renvoyés par la montagne, comme si le ijostillon mort répondait avec sa chanson.

Nous repartîmes à bride abattue, traversant les champs^ les haies ; longtemps il me resta dans l'oreille, ce son rehvoj-é par la tombe.

Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois !

En vérité, la « chanson joyeuse » du pauvre naïf postillon hongrois m'émeut plus que Folifant de Roland dans le décor sublime de Roncevaux.

Vous vous rappelez sans doute le chef-d'œuvre de l^arny, Tunique chef-d'œuvre de Parny, qui brille dans son œuvre comme la perle que trouve le coq ; je veux dire VEpitaplic d'une jeune fille : <( Son âge échappait à Tenfance... » Rien ne marque mieux le

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tour d'imagination et lo tempérament sentimental, aussi, de Nicolas Lenau, que la façon dont il écrit la même pièce, exactement la même au fond, mais combien difléremment conçue et de quel autre genre de deuil jaillie ! Lui, il l'écrit (ivnnt la mort de l'enfant, et sans que rien fasse craindre ou prévoir cette mort. C'est qu'il Vrsj)i're :

Hcrcc tloiioi'iiicul, ô somiiit'il, hcrcr l:i jolie filK'lh' 1 Sous les plis chaniiaiits dr ton volif, rllc sourit. Ainsi sourit la rose, dans les i)arfums tlu soir.

Hcrct'-la tlouci'iurnt, et, sans mot dire, drposc-la dans li-s bras dr ton IVèro aux traits sévères, le Trépas, dont les voiles plus épais ne laissent enlrevoii- aucun sourire.

Car sur le seuil de l'heureuse enfanee, le souci, le poij^nard à la main, guette ma favorite, et la paix, lui donnant le baiser d'adieu, va la quitter pour toujours.

Tel est le train accoutumé des pensées de Nicolas Lenau. 11 est difficile de trouver quelqu'un qui ait aimé la mort d'une passion aussi sincère et aussi forte, et mieux savourée à l'avance, avec une sorte d'enivrement, comme dit ce cruel et charmant Léopardi, la gentilczza del moih'. On sent à chacune de ces pages une immense lassitude vraie, une sorte d'afîaissement et de délabrement intérieur, qui n'a rien d'une attitude, qui ne crie pas, qui ne gémitpas, qui pleure à peine, mais dont l'expression, très discrète (le plus souvent), trèsvoilée,rappellecesregards navrés, vous savez bien, muets et courts, qui vous transpercent. Que me direz -vous de ce pur sanglot

étouffé que voici ? A moi, il me va jusqu'au fond de l'âme :

J'ai au cœur uue blessure proFoude, et je la garderai en silence iusqu'à ma dernière heure. Je sens sa morsure infatigable me ronger toujours plus intimement, et ma vie s'épuise d'instant en instant.

Je ne sais qu'une femme à qui je puisse confier mon secret, à qui je puisse tout dire I Oh ! si je pouvais me jeter à son cou, et pleurer ! Et cette femme, elle gît ensevelie sous la terre.

O mère ! viens, laisse- toi toucher par ma prière. Si ton amour veille encore dans la mort, et si tu peux, comme autrefois, dorloter ton enfant.

Fais-moi bien sortir de cette vie ; j'aspire après le repos de la nuit. Oh ! viens aider la douleur à déshabiller ton enfant fatigué.

Est-ce assez senti ? Je ne crois pas qu'il existe une plus belle et plus forte traduction ou transposition poétique du « maman » ! des blessés sur les champs de bataille.

On conçoit qu'avec ce genre de complexion et ce tour d'imagination Lenau a dû avoir l'idée de refaire le Faust de Gœthe. Evidemment. Il l'a refait parce qu'il ne l'aimait pas. 11 le trouvait beaucoup trop gai. Il avait raison. Le Faust de Gœthe n'est peutêtre pas trop gai, à proprement parler ; mais il est gai, il n'y a pas à dire. C'est un poème très joyeux, et pénétré d'une forte et grasse sève d'optimisme.

Un de mesamis, qui est ingénieur, avait son explication de Faust, à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne se faisait pas faute de me prodiguer libéralement. 11 prétendait que Faust était un monument

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élevé à riionneiir de rKcole polytechnique, la glorificalion du polytechnicien :

« Mais il ne faut que lire, me disait-il, pour s'en convaincre. C'est évident. Voyez. Faust commence par l'alchimie et la magie. Cela, ce sont les débuts de riuimanité curieuse, les débuts aussi du futur savant, enfant encore. — Cola finit par le lasser et le dégoûter, et il se donne au dial>le ; autrement dit, comme tout futur savant, un instant fatigué par les grimoires, il essaye de la vie sentimentale. — KUe ne lui réussit pas, la vie sentimentale; encore moins à Marguerite; mais à lui non pas beaucoup mieux. II voit très bien que l'homme digne de ce nom n'est pas fait pour cela, et il se remet à la science, autrement et mieux comprise, à la science, moderne, entremêlée d'un peu de littérature, d'une visite à Hélène et à l'art antique, comme il sied. — Kt alors... alors il devient un homme très considérable, l'appui d'un Ktat penchant, Toflicier d'artillerie qui s'improvise général, gagne des batailles, rétablit l'empereur sur le trône. — Mais il ne sort pas seulement des militaires de l'Kcole polytechnique; n'oubliez pas que les premiers rangs sont pépinière d'ingénieurs. Gœthe ne Ta pas oublié, et la dernière transformation de Faust, son aur'»ement, c'est Faust ingénieur, Faust desséchant des lagunes, creusant desports, construisant des digues, conquérant pacifique qui se crée un royaume en disputant la terre à l'océan et en la rendant habitable. — Et désormais sa mission est accomplie, son évolu-

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tion achevée ; le ciel n'a plus qu'à s'ouvrir pour lui, pour Faust pardonné, glorifié, béatifié ; et il s'ouvre en effet, comme il est juste ; et c'est, parmi les chœurs des anges, l'apothéose du parfait polytechnicien. »

Il y a beaucoup de vérité dans ce commentaire ingénieux, aussi juste, certainement, que la plupart des explications des commentateurs de Faust. Ce qu'il y a de certain, c'est que Faust, qui est très évidemment dans la pensée de Cxoethe l'histoire de l'humanité, est une histoire de l'humanité, à tout prendre, très optimiste, très confiante et très consolatrice.

Dès le début, dès le prologue, — qui, à la vérité, a été ajouté après coup, mais qui n'est pas non plus de la vieillesse de Gœthe, — la première partie de Faust est considérée par Dieu lui-même comme une épreuve, permise par Dieu, imposée à Faust, dirigée par Méphistophélès ; comme une épreuve qui sera terrible, mais qui, en définitive, ne- doit pas tourner à mal.

<( L'activité de l'homme (c'est Dieu qui parle) se relâche trop facilement ; trop vite il préfère le repos. C'est pourquoi je lui donne volontiers un compagnon, qui l'aiguillonne, agit et concourt à créer, en qualité de diable. »

Le mal et le péché eux-mêmes ne sont donc dans cette conception qu'une condition de l'épreuve, qui, en définitive, doit mener au bien, donc des éléments du bien, donc quelque chose comme des bienfaits.

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11 n'y ,1 pas de système plus optimiste et plus aimable.

i.Vsprit (lu mal lui-même conrnurl à r.rror. Il n'est pas pur(»meut néf^atif, comme dans un manichéisme grossier, liien qu'il soit « relui cjui nie toujours », il est créateur cependant, comme malgré lui, et indirect auxiliaire de Dieu. Dieu vient de le dire dans le prologue, Méphisto le dira lui-même au Cours de l'ouvrage :

«Comment te nommes-tu? Qui es-tu? — Tne partie de cette force </««' veut toujours Ir mal el fait toujours In bien. — Que signifie cette énigme ? — .le suis ri^sprit qui nie sans cesse... » — Rien de plus clair, l'Esprit du mal, n'est qu'un destructeur qui ne détruit pas et qui, tout en voulant le mal, contribue au bien, et la première partie de Faust n'est que la clmte et Vépreuve de Faust.

Et la seconde, à travers les méandres de l'imagination capricieuse du poète, qui n'a nullement tenu à ne passe contredire, est, tout compte fait, la réhabilitation de Faust par le savoir et par Vaclioii. Le crime de Faust lui sera pardonné s'il étudie, s'il travaille et s'il agit. Moyennant cela, il est, non seulement pardonné, mais sauvé et glorifié, et Méphisto perd son pouvoir sur lui, malgré le pacte. Le crime luimême de Faust n'a servi qu'à l'arracher à son laboratoire suspect de vague sorcier, pour le lancer dans le domaine de la vraie science et de la vie active.

Voilà certainement, en son ensemble, un beau

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poème optimiste et une douce rêverie sentimentale sur le néant du mal et la vanité du péché. Gela donne confiance et douce joie ; cela est éminemment consolateur.

C'est pour cela que Nicolas Lenau n'a pas été content. Lui, il était pessimiste déclaré et radical. Le péché et le mal étaient pour lui des réalités et même il ne voyait guère que cela qui fût réel. Son Faust est le poème du pessimisme d'un bout à l'autre. C'est justement pour cela qu'il est mal composé et assez monotone. Car la composition c'est sans doute la marche d'un point à un autre, et un poème qui commence par le pessimisme pur pour finir par le pur pessimisme ne peut avoir une progression bien nette ni, par conséquent, une composition bien savante.

C'est le défaut extrême de ce Faust de Lenau. Faust y est parfaitement désespéré au commencement et plongé dans un parfait désespoir à la fin. Entre les deux il se livre, lui aussi, à quelques expériences de vie sentimentale qui n'ont pas le charme pathétique des essais du même genre tentés parle Faust de Gœthe. Sans avoir jamais bien vu qu'il fût nécessaire que Faust devînt un Don Juan au cours de son évolution philosophique, la tradition étant telle, je veux bien l'accepter ; mais au moins qu'il soit un Don Juan un peu distingué et un peu intelligent. Déjà celui de Gœthe ne l'est pas beaucoup et, dans tout l'épisode de Marguerite, la figure de Faust

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pâlit singulièrement, et son personnage baisse de plusieurs degrés. C'est Marguerite qui prend le premier rôle. Dans Lenau, c'est pis. Faust y cherche, en gémissant, un peu trop de lleurs vulgaires, pour ne pns dire de légumineuses. Il y a un peu trop de tilles d'auberge dans tout cela. Un ('pisode politique amusant, à la traverse. Il y aune consultation de Méphisto avec un ministre qui est d'une ironie robuste et d'une épaisse humour d'assez haut goût. La fin du poème est décidément très belle. Confusément on y sent enfin le dessein poursuivi par Méphisto, et c'est-à-dire le dessein de l'auteur luimême : « J'ai brouillé Faust avec le Christ d'abord, avi.'c la Nature ensuite, dit le Malin, et je l'ai peu à peu laissé seul à seul avec son égoïsme, face à face avec son cher Moi. Ft je sais bien ce qui va en advenir. » — Il en advient, bien entendu, que c'estafl'reux. Vt'fjolisme n'est supportable qu'à la condition de n'être pas sincère. Comme mystification littéraire, il est très amusant ; comme exercice pieux et pratique religieuse, il est épouvantable. Le pauvre Faust de Lenau s'en aperçoit assez vite: « Je me suis arraché à Dieu et à la Nature ; J'ai voulu, dans ma haine orgueilleuse, m'enfermer en moi-même. 0 folie ! je ne puis me supporter. Mon moi dans son vide, dans son obscurité, m'enveloppe de frayeur comme un cercueil. Dans ma raideur formée d'égoïsme épileptique, le Diable m'a saisi et jeté à la fosse. Plein de vie au milieu des ténèbres de la mort, tout éveillé,

je me suis crevé les yeux et j'ai commencé, avec des plaintes sans bornes, à me dévorer moi-même. »

Que reste-t-il à Faust dans cet état d'âme ? La soif de la destruction de toutes choses. Pour celui qui s'est renfermé ainsi dans Torgueil farouche de l'adoration perpétuelle de soi-même, qu'en dehors de lui il existe encore quelque chose, cela le gêne et le tourmente: « Ah ! comme la mer gronde vers le ciel, et trouve de l'écho en toi, mon cœur ! Mon cœur, je le sens, c'est le même chaos qui s'agite en toi et soulève ses flots jusqu'au ciel. C'est le désir de la destruction ; c'est l'impatiente ardeur de briser tous les obstacles "pour bondir joyeusement dans la chute mortelle où s'abîment toutes choses^ toutes choses. »

Mais comme le non-moi se moque du moi qui veut le détruire d'une manière éminemment transcendante, c'est généralement contre le moi que se tourne la fureur du rrioi destructeur et vous entendez bien que Faust va se tuer. Il n'y manque, et avec une phrase superbe : « Et toi, Esprit du mal, approche ! Je me raille de toi... Je t'échappe... Je suis un songe trop inquiet pour que je le prenne au sérieux. Je suis un rêve qui s'envole de ta serre, je suis un rêve déplaisir, de crime, de soufl'rance, et je rêve que je me perce le cœur. »

A quoi Méphisto, en le voyant tomber, répond avec beaucoup de bon sens : « Tu m'appartiens plus que jamais ! »

Et, en effet, la pensée de négation et de des-

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Iruction qui est tout Méphisto, Faust vient précisément de la réaliser eomplètement sur luimême, et Mépliislo n'a plus qu'à passer à un autre Taust vaincu par Méphisto, c'est le poème de Lenau. Il est doue la pleine contre-partie du poème de (i(ethe.

Pour donner, ù égalité, la pleine contre-partie du poème de (Jo'tlie, il fallait plus de génie que n'en avait Lenau. Mais il avait un talent lyrique de premier ordre, il y a dans Fuunl des pages d'une imagination sombre et révoltée qui sont sublimes. Je ne crois pas qu'on ait exprimé le désespoir pliiloscpliique, l'impuissance de Tliomme à comprendre ce que runivers lui veut, d'une manière plus saisissante que dans ce que j'appellerai la Préface du Pacte. Cela, par exemple, c'est je ne dirai pas plus beau, je n'en décide point, c'est plus saisissant, plus pénétrant, cela entre plus cruellement jusqu'au fond de notre être intime que la page correspondante du Faust de Gœtlie : « Parle donc, maudite engeance (les arbres, les plantes, les fleurs) qui ne sais que murmurer, dis-moi ce que c'est que la vie, ce que c'est que la mort. Vous autres, arbres, vous qui êtes lixés au sein maternel, d'où monte le mystérieux chaos, vous l'écoutez par vos racines dans le sol, et partout vous ne ramenez de ces profondeurs aucune certitude... La vérité, cette charmante fugitive, être mystérieux qui dans sou vol touche à peine ia terre, les pierres mêmes ne sauraient

Temprisonner dans leurs cristallisations dont la dureté défie le temps, et un fou cherche à connaître ce qui fait que la brute mange, se pavane, s'accouple, allaite et périt. Je ne peux pas secouer ce désir de connaître l'esprit créateur primitif. Ma substance la plus intime me contraint à remonter jusqu'à mon éternelle racine. Mais cela m'est interdit. \()Mf?/ désaccord terrible entre ce tourbillon de questions qui s'agitent en moi, tandis que règne au dehors une tranquillité funèbre et muette^ une volonté qui se raidit dans un opiniâtre silence. »

Oui, certes, voilà qui est d'un grand poète, et jamais on n'a maudit plus éloquemment et de manière à en faire mieux sentir la formidable puissance,

Le silence éternel de la divinité.

23 avril 1892.

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