LE « GŒTIIE » DE M. EDOUARD ROD
M. Edouard Rod vient de nous donner un Essai sur fJœthc où il a admirablement réussi ù n'être ni confus ni déclamateur et, pour quiconque a lu seulement une centaine d'études sur Gœthe, ces deux mérites, pour être négatifs, sont cependant absolument extraordinaires.
Soit pour éciiapper à ces deux redoutables écueils, soitpourtoute autre raison, vM. l^douard Kod a choisi la méthode qui est si souvent mise en pratique par les critiques anglais et que Sainte-Beuve, qui souvent la suivait lui-même, recommandait avec instance: faire une biographie intelligente (tout simplement) de votre auteur ; le suivre de sa naissance à sa mort ; expliquer ses actes par son caractère, les n]^difications de son caractère par les circonstances où il s'est trouvé ; quand vous rencontrez une de ses œuvres, l'expliquer, comme un de ses actes, par son caractère, et les circonstances qu'il traverse ou vient de traverser ; et le conduire ainsi jusqu'au
tombeau sans jamais séparer sa vie de son œuvre, sans jamais cesser de le tenir sous votre regard, tout entier. >
Cette méthode est le plus souvent excellente. J'en ai bien fait l'épreuve, quand longtemps après avoir écrit un long article sur Voltaire, selon la méthode didactique, j'ai repris Voltaire pour en faire un volume selon la méthode biographique, et me suis aperçu que mon volume était certainement moins mauvais que mon article.
\Oserai-je dire que cette méthode n'est pas la bonne pour tous les auteurs, et que pour Gœthe j'ai peur qu'elle ne soit pas la meilleure qu'on eûtpu prendre ? Ne pas séparer la vie de l'œuvre, c'est toujours très bon, évidemment; maiscelaconduit assez naturellement à ramener sans cesse l'œuvre à la biographie, et quand l'œuvre est immense et la vie petite, cela, au moins en apparence, réduit l'œuvre, laisse l'impression, la sensation d'une grande œuvre qu'on aurait rapetissée à dessein.
Cette sensation est celle que j'ai, aprèsavoir lu très attentivement l'essai, si solide du reste, si fortement documenté, si parfaitement informé et si agréable à lire, de M. Edouard liod. C'est qu'en effet l'œuvre de Gœthe est d'une grandeur incomparable, et sa vie), cette vie dont cette œuvre est sortie, est fort médiocre.
Sois petit comme source et sois grand comme fleuve; )
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A personne plus ({u'à (id-llie ne s'est appliquée cette maxime célèbre.
Voyez un peu d'où ont dérivé — et ils en ont dérivé, c'est incontestable — ces livres si larges, si spacieux et si profonds. Curtlie est un petit étudiant coquet et poseur à Strasbourg, cause un peu avec Herder, admire la catiiédrale et lit Sliakspeare, que Voltaire et Lessing viennent de mettre à la mode. — 11 voyage un peu, pas bien loin ; il est amoureux successivement d'une jeune Mlle tranquille, fiancée à un petit bourgeois et qui ne songe nullement à couronner la flamme du jeune poète, et d'une femme mariée, très bourgeoise aussi et très ordinaire, qui flirte un peu, et dont le mari élimine très promplement le jeune tlirteur. — Il se fixe à Weimar et devient premier ministre de cet empire. Weimar est une ville de l.OOi) habitants. Le premier ministre de ce pays-là est quelque chose comme un souspréfet d'issoudun. Cette haute situation comble tous les désirs de Gœthe et le ravit. 11 est enchanté de la vie mondaine qu'il mène à Weimar et d'être l'amuseur en titre de la cour et de la ville. Il ne fait presque rien pendant dix ans, tant il est absorbé par les afïaires et les plaisirs dlssoudun en Saxe. — 11 entretient un commerce qui semble avoir été tout intellectuel, et je souhaite qu'il l'ait été, avec une femme assez distinguée, âgée de sept ans de plus ([ue lui. — 11 s'arrache à tant de sirènes, pour faire un voyage en Italie (un peu trop tard, à trente-
sept ans), revient, se brouille avec sa Laure, et installe dans sa maison une petite grisette infiniment insignifiante quMl finit par épouser. — Plus tard, à cinquante-huit ans, il devient amoureux d'une fillette de dix-sept ans, fille d'un petit libraire d'Iéna, qu'il a vue grandir et qui le trouble profondément. — Il recueille en vieillissant des admirations féminines qui le ravissent ou le consolent. — La dernière vieillesse vient, mélancolique sans être triste, parce qu'il se portée merveille. Beaucoup d'admirateurs ; peu d'amis. Il a perdu Schiller, le seul homme, je crois, qu'il ait aimé. Il en est maintenant à causer de longues heures avecEckermann, qui est un simple imbécile, mais qui a ce mérite incomparable de ne lui jamais parler que de Goethe. — Il meurt.
Telle est cette vie. Elle est absolument médiocre, presque plate. Tranchons le mot, elle est insignifiante. Elle est celle de n'importe qui. Celle de Dante, celle de Tasse, celle de Shakspeare, celle de Milton, celle de Voltaire, celle de Chateaubriand, celle de Lamartine, celle de Hugo, celle même de Boileau, sont plus brillantes, plus larges et plus traversées d'événements. Il n'est presque rien arrivé à Goethe; il lui est arrivé ce qui arrive au plus obscur d'entre nous. Sauf la visite de Napoléon, il ne s'est rien présenté dans sa vie qui fût digne de lui.
Et c'est de cette existence qu'est sortie cette œuvre éclatante. — Cela prouve qu'il avait un grand génie. Évidemment ; mais comprenez-vous bien maintenant
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qu'il rapprocher son œuvre de sa vie on la rapetisse, on lui donne je ne sais quoi d'étriqué et de terne? En me montrant Charlotte ou Krédérique à travers Werther, Christiane derrière la Marguerite de Fausl, on me décolore et on me dégrade Faust et W'n'thnr, encore qu'il soit incontestable que sans Charlotte et Frédérique W'rrthcrn'o.ùi pas été écrit, ni le premier Faust sans Christiane, ni les Affinités électives sans Winnm. (Quant i\ M'"'' de Stein, je* ne sais pas à quoi elle a servi.)
^Non, pour les hommes dont l'œuvre dépasse démesurément la vie, la méthode biographique est dangereuse. Il faudrait pour eux savoir s'en servir et la dissimuler Ceux ([ui sont petits comme source et grands comme fleuve, eh bien, c'est comme fleuves qu'il faut les considérer. On rend un immense service à M"**^ Desbordes-Valmore en rattachant son œuvre à sa vie, en expliquant par sa vie son œuvre, et même, peut-être, en cachant un peu son œuvre, derrière sa vie. On rend un service moins manifeste à un homme comme Gœthe en faisant rentrer son œuvre dans sa vie, je ne dis pas jusqu'à l'y noyer, je ne dis pas jusqu à l'y ternir, mais jusqu'à l'y engrisailler.
Fontenelle, faisant Téloge d'un auteur qui eût été excellent s'ilavaitdonnétoutcequ'onattendaitde lui, disait avec cette douceur charmante qui inspirait le désir de le gifler: « Le confrère dont nous déplorons la perte était de ceux dont les ouvrages ont dissimulé
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le mérite. » Pour ceux-là, la méthode biographique est excellente. Pour ceux dont la vie et l'œuvre sont également éclatantes, comme Voltaire ou Lamartine, elle est très bonne encore. Pour ceux qui, d'une vie d'inspecteur d'académie, ont tiré Werther, Le Tasse, les Affinités électives et les deux Faust, décidément elle n'est pas très bonne.
C'est la seule chicane un peu sérieuse que j'aie à faire aujourd'hui à cet esprit si distingué et si pénétrant, si parfaitement désigné pour compléter notre éducation sur les littératures étrangères, qu'on appelle M. Edouard Rod. Peut-être, si je causais avec lui, car notre différend ici est si léger que c'est à peine s'il convient d'en faire part au public, peutêtre lui dirais-je qu'il a un peu forcé la note relativement à r (( olympisme », c'est-à-dire à l'impassibilité, c'est-à-dire, en bon français, à l'égoïsme de Gœthe.
Mon Dieu, au fond, nous sommes d'accord. Je ne regarde point Gœthe comme un prodige ni un prodigue de sensibilité. Cependant, examinons d'un peu près.
D'abord, écartons résolument la période de vieillesse. Il me semble que ce qu'on doit demander à un vieillard, c'est la pensée et puis la sérénité d'âme. Il arrive un âge où l'homme, selon la bonne nature et la bonne mode des époques patriarcales, n'est plus et ne doit plus être qu'un conseiller, qu'une lumière pure, blanche, un peu froide, au-dessus des têtes, et
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que ni le vent des passions, ni les orages du forum ne font vaciller. Les effusions du cœur ne sont plus de cet âge-là. Il n'y a pas indécence à ce qu'elles soient; mais il n'y a pas utilité à ce qu'elles existent.
Si vous m'accordez cela, et que l'attitude olympienne de Goethe vieillard est parfaitement légitime et n'est pas, même, sans une grande allure, et que « cette tète allait bien au vieux corps germanique»; considérons maintenant Goethe jusque vers le milieu de sa vie et même un peu au delà.
Quoi ? 11 aime Charlotte, il la quitte, semble s'en consoler facilement, et écrit \\'erthei\ où l'amant de Charlotte se tue. On semble toujours faire un reproche à Goethe d'avoir tué Werther et de n'avoir jamais songé à se tuer lui-même. Quelque sot, d'abord. Et puis, voyons, il a quitté Charlotte en pleurant et s'est consolé très vite en causant avec Frédérique. Mais à quels serments a-t-il manqué ? Charlotte était fiancée. Elle est restée fidèle à son fiancé, et elle s'est consolée avec celui-ci comme Goethe avec Frédérique. Je voudrais bien savoir lequel des deux a quitté l'autre. Mon Dieu, ils étaient raisonnables tous les deux et romanesques à l'excès ni l'un ni l'autre. Seulement l'un pouvait, d'une douce aventure sans conséquence, tirer un roman immortel. Ce n'est pas une raison pour l'accuser d'être insensible.il ne l'a été ni plus ni moins que son flirt. Ils se sont trouvés gentils et ils se sont conduits très
sagement, tous les deux ; il n'y a pas autre chose dans leur affaire.
Et c'est tout de même avec Frédérique. Celle-ci était mariée. Elle l'était même avec un marchand de sardines, ce qui atténue les torts qu'on pouvait avoir à la quitter, je vous assure. Elle aima Goethe assez vivement, plus vivement, je crois, que Charlotte. Gœthe se laissa aimer, fut gracieux ; à l'âge qu'il avait alors, il ne pouvait pas être autre que très aimable. Le mari fut jaloux. Gœthe s'en alla. Que vouliez-vous qu'il fît ? Il s'est bien conduit. Il a épargné bien des ennuis à Frédérique. Frédérique pleura, au départ, un peu plus, parait-il, que Gœthe. Il est bien possible. On ne saurait mesurer ces choses-là très exactement. Mais, tout compte fait, Gœthe fut-il si cruel en cette circonstance ? Il fut plutôt un brave garçon. 11 ne fut pas un héros de roman ; mais il fut un très brave garçon.
Plus tard il « lâcha », comme on dit, — et ce n'est pas M. Rod qui se sert de ce terme, — il lâcha M""^ de Stein. Oh !
Ce n'est pas vrai. Tout porte à croire que ce n'est pas vrai. Tout porte à croire qu'il n'y eut entre M'"^ de Stein et Gœthe qu'une liaison spirituelle, — très spirituelle. M'"'^ de Stein et Gœthe s'écrivaient tous les jours ; et Gœthe avait des liaisons d'un caractère moins littéraire dans tout Weimar, et M'"<= de Stein ne l'ignorait pas et ils continuaient à s'écrire et à se voir. Dans ces conditions, rompre, à un
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moment donné, avec une femme, n'est nullement la trahir. C'est... c'est vieillir, c'est cesser d'aimer à sortir et cesser d'aimer le genre épistolairc; ce n'est rien du tout.
Et encore, comment Gœthe a-t-il rompu ? Il s'en va en Italie, y reste deux ans, revient, fait une visite, puis deux ou trois autres, à M'"^ de Stein. Celle-ci, malade, un peu morose, vieillie (quarante-six ans), le reçoit assez mal, très froidement. Une lettre de Gœthe (bien maladroite, du reste, j'en conviens) en témoigne. Gœthe ne casse rien; mais il installe sa petite bouquetière chez lui, sort peu, se confine, et laisse le lien se dénouer de lui-même. Rien d'héroïque là-dedans ; mais rien de cruel ; rien même de dur.
Et la petite bouquetière, le petit érolicon, comme Gœthe l'appelle, un peu trop à la païenne? — Ici, il s'est très bien conduit, en très bon cœur. 11 l'a « plantée dans son jardin », comme il dit d'une façon charmante, pour s'en amuser, comme d'une jolie fleur. Elle n'était pas autre chose. Elle était très ordinaire. Gœthe pouvait lui dire, comme Rivarol à la sienne :
Ayez toujours pour moi du goût comme un beau fruit, Et de l'esprit comme une rose.
Eh bien ! Il l'a gardée. Il Ta toujours gardée. Il a même fini par l'épouser. Songez au mariage étourdissant que pouvait faire Gœthe vers 1790, chargé
de gloire et d'honneurs ! Quand un homme comme Gœthe garde une grisette, qui n'a jamais eu d'esprit, après que sa beauté est passée, et celle de M'"'' Gœthe passa très vite; soyez sûr qu'il ne le fait que par sentiment du devoir et surtout par une douce pitié, par très bon cœur et dans un esprit d'humanité où il entre un peu d'esprit de sacrifice. Ce n'est pas' héroïque; mais c'est très gentil.
Et plus tard, à cinquante-huit ans, le pauvre diable, — mais n'en raillons pas, cela peut nous arriver à tous, — il est profondément troublé par cette gamine de Minna. Eh bien, cela ne prouve pas du tout qu'il fût sensible, pas du tout ! Mais cela ne prouve pas le contraire. Cela ne prouve rien. Voyons seulement comment il se conduisit en cette aventure. Fort bien. lien fît un roman. Il n'avait que cela à en faire.
Un sage, je vous dis, toujours un sage. Mais un sage égoïste, non; dur, non ; insensible aux souffrances des autres, non ; indélicat, non ; incapable de tendresse, non, non, non ! — Savez-vous bien que son amitié avec Schiller est infiniment touchante? Un auteur qui communique à un autre auteur toutes ses idées, toutes ses ébauches, tous ses projets littéraires ! Mais c'est d'une confiance évangélique ; c'est de la fraternité. De la fraternité entre auteurs ! Gœthe n'a jamais été romanesque; mais ici il le devient. Remarquez que dans cet échange d'idées, dans cette collaboration transcendante, ne
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descendant jannais ;\ la collaboration matérielle, entre Scliillcr et (lœthe (et elle dura longtemps), (jlœtlie avait évidemment plus à perdre et Schiller plus à gagner, (iœtlie, donc, fut généreux. Certainement, sous r <( olympisme », qui était plutôt une attitude qu'autre chose, il y avait assez de générosité dans cette nature-lù.
.le n'ai (ju'à louer pour toutes les observations d'ordre purement littéraire que contient le volume de M. Itldouard llod. M. Uod ne s'est nullement attaché à tracer la ligne exacte, la courbe précise, le « graphique » mathématique du développement du génie de (lU'the. 11 ne Ta pas montré, par exemple, ce qu'on pourrait faire, d'abord romantique sous l'influence de Shakspeare, de Rousseau et de la cathédrale de Strasbourg ; puis classique, sous Tintluence de l'Italie; puis revenant au romantisme plus large et comme fécondé par le commerce et le culte de l'antiquité. Il ne l'a pas montré, comme je remarquais qu'on le faisait l'autre jour, se développant (( du dehors au dedans » par opposition à Henri Heine qui s'est développé du « dedans au dehors ». Je soupçonne que M. fidouard Rod a un certain dédain pour ces formules et ces scfunnala. Pour moi, sans en avoir mépris, j'en ai défiance, et nous voilà bien d'accord. Surtout avec un homme comme Goethe, il y aurait grand péril à vouloir employer des formules qu'il briserait, si larges qu'elles fussent, dès qu'on voudrait le faire entrer dedans.
Si l'on voulait, à toute force, mon avis sur ce point, je dirais peut-être que Gœthe me paraît avoir été pénétré d'esprit romantique depuis le commencement jusqu'à la lin, ayant été tout imagination, et son imagination ayant toujours eu le besoin ou le goût de partir d'une émotion personnelle pour se déployer ; et pour moi, ce sont là précisément les deux marques essentielles de l'esprit romantique. Il était l'homme qui a dit que toutes les œuvres poétiques sont des ouvrages de circonstances, et toutes les siennes l'étaient, à bien peu près, peut-être absolument toutes. Il était l'homme qui d'un léger incident de la vie la plus calme, tirait un poème de passion ou un poème qui devenait comme le miroir du monde ; mais il avait besoin du petit incident personnel. Il était l'homme qui, même écrivant un poème sur le Tasse, songeait à lui et à sa vie propre : « La cour de Ferrare et la cour de Weimar, c'est la même chose. »
Oui, tout cela, malgré l'horreur de Gœthe pour les romantiques, est du romantisme, un esprit romantique, à la vérité très large et très élevé et qui n'a rien à voir avec le petit romantisme médiéval ou clair -de-lunesque . Et c'est pour cela que même cette formule « état d'esprit romantique » est encore trop étroite.
De même V « objectif » et le <( subjectif » perdent leur temps avec Gœthe. On peut bien essayer de dire qu'il a commencé par être subjectif avec Wer-
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thcr et fini par être formidablement objectif avec le Second Faust. Mais ne voilà-t-il pas qu'à cinquantehuit ans il vcril les Affinités électives j qui sont tout ce qu'il y a de plus subjectif et même de plus intimement personnel ! Ne voilà-t-il pas que Goethe se découvre subjectif à soixante ans, comme avec surprise, comme s'il ne l'avait jamais été, et fait lionneur à Schiller de cette prétendue métamorphose de lui-même : « Vous m'avez ramené à moi en me détournant de l'observation trop exacte des choses extérieures. Par vous j'ai appris à contempler les différentes pliases de l'Iiomme intérieur... »
La vérité est que ce double don, il l'a eu toujours, comme aussi bien son œuvre miraculeuse, aussi étonnante comme psychologie profonde que comme faculté d'embrasser d'un regard tout l'univers, Faust première et seconde partie, à travers tous ses divertissements intellectuels, a occupé sa pensée toute sa vie.
Il faudra lire très attentivement les cinquante pages trop courtes que M. Edouard Rod a consacrées au Faust. Elles sont pleines d'idées, comme pleines de goût. La conclusion m'en a causé un plaisir pe/sonnel : «... Tout cela me ramène à dire qu'après avoir parcouru le monde de la pensée (ses recherches de savant avant le lever du rideau), celui du sentiment (la tragédie de Marguerite), celui de la pensée et du rêve (symboles historiques et philosophiques de la seconde partie) et celui de la volonté
(son rôle auprès de l'Empereur), Faust en revient à faire de l'action immédiatement utile le but de son dernier effort et le meilleur lot de son acquis. »
Je suis flatté et ravi. C'est, littéralement, ce que, à propos du Faust de Lenau, j'avais écrit autrefois sur le Faust de Gœthe. Cette coïncidence parfaitement fortuite m'enchante. Je ne ferai pas à M. Rod un compliment de penser comme moi ; mais je m'en fais un, de tout mon cœur, de penser comme lui.
12 septembre 1898.