LAMARTINE
M. de Lamartine vient de publier l'histoire de sa vie politique... .le veux dire que Lamartine avait publié, à la fin de ses œuvres complètes en quarante volumes, une autobiographie très détaillée, qui va de sa naissance à l'année 1848 ; que cette autobiographie, ainsi enfouie, était très peu connue, et que l'éditeur Lemerre vient de la mettre en un volume, très accessible, qui constitue une quasi première édition.
Ce volume est tout à fait agréable à lire et est un livre très sérieusement fait. Ce n'est pas du tout dans le genre des Conjidencc^,^ des Nouvelles confidences et de Raphai'l. Ce n'est pas du tout romanesque. C'est l'histoire de Lamartine garde du corps, attaché d'ambassade, candidat député et député. 11 n'y est pas du tout question de Graziella, à peine d'Elvire, et à peine, même, des Méditations. On voit que c'est un livre de Lamartine à tout le moins très original.
U est instructif aussi. Il contient des choses vraies
qui sont bien inattendues. Saviez-vous que Lamartine a été maire ? Cela n'a rien d'étonnant. Non, mais maire à dix-huit ans, cela est plus singulier. Il l'a été. C'a été son moyen d'échapper à la conscription aux dernières années de l'Empire. Il s'est fait nommer maire de Milly, sans être majeur, par mesure exceptionnelle. Il administra Milly avec beaucoup de sagesse. Il était né pour le gouvernement. Quand on débute si jeune d'une manière si satisfaisante...
On trouvera dans ce volume des détails curieux sur les salons de la Restauration, celui de M"^^ de Montcalm, celui de M"^^ de Saint-Aulaire, celui delà duchesse de Broglie. On y trouvera aussi tout un tableau de l'Italie vers 1820, qui intéressera beaucoup et étonnera un peu. Cette Italie de la Sainte- Alliance que nous voyons, d'après Stendhal et autres, sous des couleurs assez noires, Lamartine Ta vue tout à fait en beau et en bien. Presque tous ces petits souverains italiens lui ont paru aimables, généreux et libéraux. Je ne discute pas, je remarque, et dis que ceci est à considérer. Après tout, Lamartine, à trente ans, n'est pas un sot. Je reconnais du reste qu'il fut toute sa vie bien optimiste.
De très jolis portraits, çà et là : celui de Pozzo di Borgo, celui de Talleyrand, celui de Mole, celui de Thiers. Très juste, celui de Thiers, à mon avis, plus serré de près et plus net qu'il n'est dans les habitudes de Lamartine ;
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« J'ai toujours aiinO beaucoup M. Tliiors, malgré nos opinions souvent opposées... Céiaii le premier des esprits justes, résolus, exécutifs ; le plus intéressant et le plus persuasif des orateurs, qu'on ne se lassait jamais d'entendre, parce (ju'onle voi/ait penser à travers sa peau ; bon, du reste, parce qu'il n'était jamais gêné en rien par l'ampleur souple de sa magnifique intelligence... »
Il me semble que le voilà bien, en quatre lignes, dans ses grands traits essentiels.
Que ce Lamartine, en prose surtout, écrivait bien, et écrivait mal ! C'était au petit bonlieur. Il réussissait également dans les deux, et il semble qu'il n'eût pas de préférence. Dn trouve dans ce volume des phrases comme celles-ci : « Ce juste sentiment de moi-même, celte proportion exacte entre mes facultés et mes ambitions me j)oussaient donc invinciblement vers la politique, où je pouvais en déployer une plus grande dose » ; ou comme celle* ci : « Tous les hommes politiques qui avaient appartenu au gouvernement du duc de Richelieu étaient fidèles à ce salon et cultivaient avec désintéressement sa sœur. » — Et à côté on rencontre des lignes comme celles que je vous citais à propos de Thiers, ou comme celles-ci, surTalleyrand : « Partout où j'ai eu à en parler ou à en écrire, je l'ai fait avec indulgence, admiration et respect. Plus j'ai vécu, plus j'ai apprécié cet ami de Mirabeau, qui l'appréciait comme moi, et qui lui laissa en mourant toutes ses
grandes vues, sans sa grande parole. M. de Talleyrand n était au fond que Mirabeau à demi-voix. » — Est-ce bien dit? Et c'est qu'aussi c'est à peu près vrai .
Avez-vous reproché à Lamartine son voyage en Orient? Non ; mais je me souviens presque que de son temps on le lui reprochait beaucoup. Ce faste de sultan, ces deux vaisseaux, ces cortèges en hommes et chevaux, l'or pleuvant sur toutes les routes d'Orient scandalisèrent fort les bons bourgeois de 1832. Lam.artine a tenu à s'en expliquer, et il nous a fait ses comptes. Lamartine faisant ses comptes, on s'attend à ce que ce soit piquant. Ce l'est en effet:
<( Mon grand voyage en Orient, exécuté avec l'apparente somptuosité d'une fortune sans limites, en réalité 7ie me coûta rien. (Il va aller beaucoup plus loin tout à l'heure.) Voici comme. J'avais alors quatre-vingt mille livres de rente ; deux années de mon revenu formaient donc cent soixante mille francs. Je vendis à mon retour, à mon éditeur, les quatre volumes de mes notes de voyage quatre-vingt mille francs. Je rapportais de plus en armes, tapis, chevaux arabes, éloffes d'Orient, pour environ quarante mille francs de valeurs. Total des recettes : deux cent quatre-vingt mille francs. Or, la totalité de mes dépenses, pendant ces deux ans, ne dépassa pas cent vingt mille francs. 11 en résulte que ce voyage m'a laissé un bénéfice de cent soixante mille francs. »
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Très exact. C'est égal, la comptabilité de Lamartine, il ne faut s'y fier qu'après pièces à l'appui, ,1e n'étais pas fAché, cependant, de vous montrer Lamartine commerçant, ou se donnant pour teL C'est un point de vue nouveau.
Tout ce volume de Lamartine est amusant, et très utile, même après tout ce que nous savions de lui.
Avril 18U2.