E SEMIMENT RELIGIEUX CHEZ RACIXE
On oppose volontiers Racine à Corneille, comme Bossuel à Fénelon. Comparer, c'est presque toujours déprécier, et lorsque les hommes diffèrent par la nature de leur génie, par le caractère de leur talent, ces comparaisons manquent à la justice, car elles tendent à établir une prééminence, h proclamer une supériorité. C'est ce qui arrive à Racine et à Corneille; on les traite en rivaux, en ennemis, au lieu d'accorder à chacun la part qui doit leur revenir dans noire admiration. Si l'on veut toutefois faire enire eux un parallèle, on peut se reporter à celui de La Bruyère, qui marque d'une main sûre les traits distinctifs de ces deux génies sans chercher à élever l'un au-dessus de l'autre.
«Corneille, dit-il, nous assujettit à ses caractères et à ses idées ; Racine se conforme aux nôtres ;
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celui-là peint les hommes comme ils devraient être ; celui-ci les peint tels qu'ils sont. 11 y a plus dans le premier de ce que l'on admire et de ce que l'on doit imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénèlre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier ; et par l'autre ce qu'il y a de plus flatteur et de plus déUcat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles, des préceptes; et dans celuici du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine (1\ "
Ce jugement définit exactement les deux grands poètes tragiques et les sentiments qu'inspirent leurs œuvres. Les personnages de Corneille paraissent au-dessus de l'humanité ; ils montrent le devoir triomphant des senliments de la nature et les passions dominées par la grandeur du sacrifice. Ceux de Racine ont les faiblesses humaines, non les vertus héroïques. Ils sont faits à notre image. S'ils remportent des victoires sur eux-mêmes, ils laissent voir les déchirements que leur coûtent ces
(1) Les Cavaclères. Des ouvrages de l'esprit.
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liilles inléiieurcs et qui l'ont parfois couler leurs larmes. Par là, ils nous intéressent et nous émeuvent, en nous présentant le spectacle de la vie réelle.
Il est beau de voir le génie, s'élevant au-dessus des mesquines et jalouses rivalités, juger avec une sereine impartialité ses devanciers ou ses contemporains, et rendre la justice que leur refusent les détracteurs et les envieux. Racine parler de Corneille, dont la gloire semblait diminuer la sienne! Racine le louer et l'admirer comme devait le faire la postérité, c'est un noble exemple donné par lui aux amours-propres qui arment les uns contre les autres les hommes les plus supérieurs.
Le grand Corneille venait de mourir, et l'Académie française n'avait pas cru pouvoir mieux honorer sa mémoire qu'eu lui choisissant pour successeur son propre frère, Thomas Corneille, qui avait mérité d'occuper, au-dessous de l'auteur du Cid., un rang distingué sur la scène tragique. Racine, chargé de répondre à son discours de réception, rappela les titres impérissables que s'était acquis à l'admiration celui dont il venait occuper la place :
« Vous savez, lui dit-il, les obligations que lui a notre poésie ; vous savez en quel état se trouvait la scène française, lorsqu'il commença à travailler.
Quel désordre ! Quelle irrégularité I Nul goût, nulle connaissance des vérilables beautés du théâtre. Les auteurs aussi ignorants que les spectateurs. La plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance. Point de mœurs, point de caractères. La diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement. En un mot, toutes les règles de l'art, celles même de l'honnêteté et de la bienséance, partout violées. »
Proclamer ce que Corneille a fait pour le théâtre, c'était dire ce que lai doivent tous ceux qui, après lui, abordèrent la tragédie, dont il avait donné les premiers modèles. Énumérant ses chefs-d'œuvre qui, disait-il, « vivront à jamais dans la bouche des hommes 55 , Racine ajoutait à l'éloge du grand poète :
« Personnage véritablement né pour la gloire de son pays, comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyles, aux Sophocles, aux Euripides dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocles, des Périclès, des Alcibiades qui vivaient en même temps qu'eux (i). 5)
(l) Recueil des harangues prononcées par MM. de l Académie française, in-V', 1098, p. VTV-VTO.
C H A r IT H n H .
Ou a remarqué combien avait été prompte la décadence du génie de Corneille, qui ne retrouva dans aucune de ses pièces l'inspiration à laquelle on doit le Cld^ Horace, Cinna, Pohjewte. La carrière dramatique de Racine fut bien différente. Son talent, formé lentement, ne fit que croître avec Tàge, et c'est à la fin de sa vie qu'il a brillé du plus grand éclat. La Thehaï(le[\()CA) et Alexandre (16G5), oii il reste imitateur de Corneille, ne font présager ni Est/ier, ni Atlialie, que Voltaire appelle « le cbef-d'œuvre de l'esprit humain 5? .
Il n'avait encore que vingt -sept ans lorsqu'il fit jouer Andromaque (16G7 ), où il apprit à toucher les cœurs, au lieu de frapper seulement les esprits, et trouva le secret d'un art inconnu avant lui dans la tragédie.
Britannicus, Bérénice, Baj((zet, Mithridate, Iphigénie et enfin Phèdre marquèrent les étapes du chemin parcouru en treize années. Mais l'envie et la médiocrité le guettaient; elles lui livrèrent, à propos de Phèdre, un combat d'où il sortit non vaincu, mais découragé.
La jalousie avait tenté de faire échouer le Cia. A la Phèdre de Racine, elle opposa celle de Pradon. La douce Aime Deshoulières, si connue par les moutons de son idylle, se laissa entraîner dans cette cabale, où le duc de Xeversel la duchesse deBouil-
26 PROPOS MTTER AIRES.
Ion dépensèrent quinze mille francs pour retenir les loges aux six premières représentations de Phèdre^ qui furent couvertes par le bruit des sifflets.
On ne peut s'expliquer aujourd'hui les succès de Pradon au théâtre, et sa victoire passagère, que par les puissantes protections qui réussirent à triompher de Racine.
Sa pièce de Régulus eut vingt représentations, chiffre considérable pour l'époque. Mais ses tragédies n'étaient remarquables que par le mauvais goût et l'insipidité. Son ignorance était connue. Dans sa pièce de Tamerlan et Bajazet, il avait placé en Europe une ville d'Asie, et, le prince de Conli lui en faisant l'observation, il répondit : «Je prie Votre Altesse de m'excuser ; je ne sais pas bien la chronologie. "
Voilà l'horanie qu'on ne rougit pas de placer au-dessus de Racine, dont la défaite est un des plus grands scandales de l'histoire littéraire.
Elle l'atlrisia au point de le plonger dans un silence qui dura douze ans. En suspendant l'inspiration de la muse de Racine, Pradon et ses amis ont commis un véritable crime contre la poésie. Les malheureux! Ils nous ont volé des chefs-d'œuvre.
On a souvent parlé du style soutenu de Racine, de la perfection et de Pharmonie de ses vers. S'il n'avait été qu'harmonieux et tendre, il aurait été