CHAPITRE II
capable do faire parler une Monime, une Bérénice; il n'eût pas su peindre des caractères aml)itieux, indomptables comme ceux d'Agiippine et d'Allialie.
Ses conceptions dramatiques n'étaient pas subordonnées à l'inspiration poétique, car avant de composer les vers de ses tragédies, il les écrivait en prose. Il avait coutume de dire, lorsque ce premier travail était terminé : « Maintenant^ je n'ai plus à faire que les vers. 55
L'œuvre des grands écrivains est le reflet de leur caractère; ce sont eux que nous retrouvons eu elle. Ils n'y ont pas mis seulement leur talent; ils y ont laissé quelque chose de leur àme. Celle de Racine était tendre. Cette tendresse de cœur fut la source des malheurs comme des consolations de sa vie. Si elle le livra aux erreurs des passions, elle lui fit connaître aussi les saintes affections de la lamille et les vertus du foyer. Elle le disposa aux émotions douces, à la résignation, dans laquelle sa piété trouva un refuge contre les épreuves.
Le sentiment religieux est pour ainsi dire gravé dans l'âme de son époque; il la domine par la voix de Bossuet, par la plume de Pascal, et va de la chaire au théâtre, prenant tour à tour les accents de Bourdaloue et ceux dePolyeucte. C'est le temps oii d'illustres repentirs rachètent des fautes éclatantes, où Rancé converti porte la réforme à la
Trappe, où Mme de la lallière expie la faveur royale par les auslcrilés du Carmel.
Ces croyances, qui lurent celles de Racine, il ne les devait pas seulement aux exemples si souvent donnés par son temps, mais à son éducation, qui avait été profondément chrétienne. Il eut pour maîtres les solitaires de Port-Royal, et les enseignements de ces hommes rigides déposèrent dans son esprit les semences d'une foi que ne purent altérer les fautes de sa vie.
L'Eglise le disputa d'abord au théâtre. Il avait en Languedoc un oncle chanoine, qui l'attira chez lui dans l'espoir de lui résigner son bénéfice. Il menait chez lui une existence sévère dont on peut juger par les lignes suivantes : « Je passe mon temps avec mon oncle, saint Thomas et Virgile. Je fais force extraits de théologie, et quelques-uns de poésie. Mon oncle a de bons desseins pour moi ; il m'a fait habiller de noir des pieds à la tète (1). »
La poésie l'emporta sur la théologie 5 la Somme de saint Thomas fit place à des lectures plus profanes, et au lieu de rester de noir vêtu dans la maison d'un chanoine de province, Racine retourna à Paris, la bourse légère, mais la tête remplie de beaux rêves et de poésie , et suivi de cette riante
(1) Mémoires sur la vie de Jean Racine, par son ûls.