CHAPITRE in
Mais elle sciait peut-être moins osée si elle ne se sentait soutenue par Mme Jourdain.
Martine est une autre servante, à l'àme rustique, ayant avec Nicole plus d'un trait de ressemblance. Seulement elle a contre elle sa maîtresse, et Chrysale qui la défend n'est pas le maître chez lui.
Philamiute, une femme savante, élevée à l'école des précieuses, veut la chasser parce qu'elle offense la grammaire et fait des solécismes. Si ses locutions sont villageoises, elle ne manque à aucune des règles de la cuisine. Elle est l'image de la vie réelle opposée aux chimères du bel esprit, du pot-au-feu très nécessaire même à ceux qui font profession de le dédaigner.
Dorine combat Tartuffe avec les armes de Tinlelligence et de la raillerie. Martine lutte contre Trissotin avec sa simplesse et son ignorance du beau langage. Elle exprime naïvement des idées justes. l'oici comment elle expose, à sa manière, sa conception du mariage :
Les savants ne sont bons que pour prèclier en chaise;
Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit,
Je ne voudrais jamais prendre un homme d'esprit.
Ij'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage.
liCS livres cadrent mal avec le mariage,
Et je veux, si jamais on engage ma foi,
Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi (1).
(1) Les femmes savantes, acte V, se. nr.
Martine raisonne avec l'esprit de sa condition. Ne nous étonnons pas de la voir plaider la cause de l'ignorance. Par opposition à Pliilaminte et aux femmes savantes jusqu'à l'affeclation et à la pédanterie, elle représente le bon sens; sans éducation et sans orthographe, elle est supérieure aux beaux esprits ridiculisés par Molière sous les traits de Philaminte, de Bélise et dMrmande, et à la fausse science, au savoir prétentieux, on préférera toujours le jugement, la raison, même avec la rusticité que leur prêtent les conditions inférieures.
Moins villageoise et plus délurée que Martine, Toinetle sert un malade imaginaire. Employant tantôt la ruse, tantôt l'autorité, elle le contredit en riant, le contrecarre dans ses volontés, s'oppose à ce qu'il marie sa fille à un homme qu'elle n'aime pas. La scène oîi elle déclare à Argan qu'Angélique, sa fille, ne sera pas la femme de Diafoirus, rappelle celle de Dorine et d'Orgon que je viens de citer.
ToixETTE. — Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là; je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari; elle n'est point faite pour être madame Diafoirus ..
Argax. — Et je veux, moi, que cela soit
ToiXETTK. — Hé! fi ! ne dites point cela.
Argax. — Comment ! que je ne dise pas cela?
ToixETTE. — Hé, non.
Argax. — El pourquoi ne le dirais-je pas ?
CIIAI'ITUE m. 57
ToiXETTE. — On (lira que voas ne songez pas à ce ((ue vous dites.
Argax. — On dira ce qu'on voudra; mais je vous dis ([ue je veuv qu'ell' exécute la parole que j'ai donnée.
ToixKTTK. — \on, je suis sûre qu'elle ne le fera pas.
Argax. — Je l'y forcerai bien.
ToixKTTE. — Elle ne le fera pas, vous dis-je.
Argax. — Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent.
ToiXETTE. — Vous?
Argax. — Moi.
ToiXETTE. — lion !
Argax. — Comment ! hon !
ToiXETTE, — Vous ne la mettrez pas dans un couvent.
Argax. — Je ne la mettrai pas dans un couvent ?
ToiNETTE. — Xon.
Argax. — Xon ?
ToiXETTE. — \on.
Argax. — Ouais ! Voici qui est plaisant ! Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent, si je veux?
ToiXETTE. — \on, vous dis-je.
Argax. — Qui m'en empêchera?
ToiXETTE. — Vous-même.
Argax. — Moi?
ToiXETTE. — Oui, vous n'aurcz pas ce cœur-là.
Argax. — Je l'aurai.
ToiXETTE. — Vous vous moqucz.
Argax. — Je ne me moque point.
ToiXETTE. — La tendresse paternelle vous prendra.
Argan. — Elle ne me prendra point.
ToiXETTE. — Lue petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un : « Mon petit papa mignon », prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.
Argax. — Tout cela ne fera rien.
ToiXETTE. — Oui, oui.
Argax. — Je vous dis que je n'en démordrai point.
ToixETTE. — Bagatelle.
Arga\. — Il ne faut pas dire bagatelle.
ToiXETTE. — Mon Dieu ! je vous connais ; vous êtes bon naturellement.
Argav, avec emportement. — Je ne suis point bon et je suis méchant quand je veux.
ToiXETTK. — Doucement, monsieur; vous ne songez pas que vous êtes malade.
AuGAX. — Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
ToiXETTE. — Et moi, je lui défends absolument d'en rien faire.
Argax. — Où est-ce que nous en sommes? Et quelle audace est-ce là, à une coquine de servante, de parler de la sorte devant son maître ?
ToiXETTE. — Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser (1) .
C'est ainsi que Toinelle définit les devoirs de la domesticité, le role d'une servante fidèle et dévouée. Ces servantes-là, on les injurie, on les traite de « coquine » , de « chienne » , mais on se garde bien de les renvoyer. Elles sont identifiées à la maison ; elles font partie de la famille. Leur audace vient de leur zèle ; elles ne sont insolentes qu'à force de dévouement.
Toinette est une de celles-là. Comme Lisette, elle est l'ennemie de la Faculté et pousse l'effronterie jusqu'à se déguiser en médecin pour donner
(I) Le malade imaginaire , acte I, se v.
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une consullaliou à son maître qui ne la reconnaît pas, tant elle joue bien sou rôle. Elle fait plus : elle soumet à une double épreuve Angélique et sa belle-mère, la seconde femme d'Argan, en leur annonçant la mort de celui-ci, qui, entendant tout, est renseigné sur les sentiments de chacune d'elles.
Toinette, ainsi que Dorine, dirige l'aclion, prépare le dénouement. Elle a dans la pièce un rôle capital. Son intervention est bienfaisante et décisive. Tartuffe eût triomphé sans Dorine. Angélique serait sacrifiée sans Toinette. L'une démasque la fourberie j l'autre dispute au charlatanisme une de ses dupes. Toutes deux ont servi la cause du mariage d'inclination et protégé le foyer domestique contre la perfidie et la crédulité.
Molière a donné ainsi aux servantes une place importante, un caractère sympathique. Dans ses pièces, elles ont tour à tour le franc éclat de rire, la riposte, le bon sens, l'instinct de ce qui est juste et vrai. Elles ne se prêtent pas à de coupables intrigues, mais favorisent des sentiments honnêtes, travaillent à l'accomplissement de vœux légitimes. On ne les voit pas prendre le parti de la tyrannie, de l'oppression, de l'injustice; elles sont du côté de l'innocence, du bon droit, de la raison, de l'équité.
De pareilles servantes sont précieuses et assez rares, sans doute. Elles ont existé au temps de
Molière; elles existent aujourd'hui cucore. Mais nous n'accorderions peut-être plus à Lisette, à Dorine, à Nicole et à Toinelte les libertés qu'on leur laissait prendre; nous ne leur permettrions pas de se mêler de nos affaires. Nous aurions tort. Elle nous serviraient avec zèle, nous parleraient avec franchise, et il y aurait souvent avantage pour nous à consulter leur opinion, à profiler de leurs avis.