LES VICTIMES DE BOILEAU
Le uom de Boileau éveille l'idée d'un censeur morose, d'un critique sévère, d'un homme méchant dont le seul plaisir était de railler ses semblables.
Poète de la raison, il apparaît comme un tuteur incommode, un magister pointilleux, et puisqu'il n'a guère pratiqué l'indulgence, on en manque envers lui. On lui fait expier la tâche qu'il s'est donnée de régenter le Parnasse et de tenir en main la férule dont les coups sont tombés sm' des doigts tachés d'encre,
11 n'a ni la grâce qui désarme, ni la séduction qui attire. 11 ne cherche pas à plaire, mais à corriger. Il forme le jugement et ne laisse pas l'imagination errer dans les sentiers capricieux de la fantaisie. Défenseur attitré de la règle et de l'autorité, il nous ramène sans cesse à l'observance de la loi,
62 PROPOS LITTEHAIRES.
à la ligne droite, à la symétrie, et ses vers s'aligiieut solennellement, taillés à la façon des ifs dn parc de Versailles. Beaucoup sont devenus maximes et Iranchent comme des arrêts.
Boileau est un juge. Du haut de son tribunal il prononce, il condamne, et c'est presque toujours en accusés, en coupables que les poètes comparaissent devant lui. Il censure souvent; il loue rarement. Il est difficile de le contredire et de le trouver en défaut. Il ne l'est pas moins d'avoir pour lui l'attrait qu'inspirent les poètes favoris. On l'estime et on le craint plus qu'on ne l'aime.
L'impression qui resie de son œuvre et de sa figure morale explique ces sentiments que pourrait justifier son buste exécuté par Girardon et conservé au musée du Louvre. Il y a dans les lignes du visage quelque chose d'allier, de dédaigneux, et de la lèvre railleuse on croit entendre tomber les sentences qu'aimait à rendre le grand satirique.
S'il fallait l'en croire lui-même, il ne mérite pas la réputation dont on le gratifie si volontiers. Dans l'épitre où il demande à ses vers de prendre sa défense contre ses détracteurs, il cherche à effacer les sombres couleurs sous lesquelles on s'est plu à le représenter :
Déposez liardiment qu'au fond cet liomme liorriôle, Ce censeur qu'ils ont peint si noir et si terrible,
CliAPITRK IV. 63
Fut un espril doux, simple, ami de l'équilé,
Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité.
Fit sans être malin ses plus grandes malices,
Et qu'enfin sa candeur seule a fait tous ses vices.
Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs.
Jamais blessant leurs vers, il n'effleura leurs mœurs :
Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage,
Assez faible de corps, assez dou\ de visage.
Ni polit, ni trop grand, très peu voluptueux^
Ami de la vertu plutôt que vertueux (I).
Nous avons ici, au lieu d'un Boileau irascible et plein de fiel, un Boileau presque charilable et « bonhomnie » . Il est vrai qu'à la date de cette épître (1695), il touche à la soixantaine. Les infirmités sont venues le visiter dans sa retraite d'Auteuil. Le « vieux lion », comme il s'intitule lui-même, est devenu « doux et trailable (2) v . Il récite dans un cercle d'amis, devant Bossuet, son épître sur YAmou7' (le Dieu, que le grand évêque de Meaux qualifie de « céleste (3) " .
11 est permis, pour juger Boileau, de ne pas s'en rapporter à son propre témoignage. Mais nous
(1) Epître X.
(2) Epître v.
(3) « Si je me lusse trouvé ici quand vous m'avez honoré do votre visite, écrit en 1695 Bossuet à l'abbé Rcnauilot, je vous aurais proposé le pèlerinafçe d\^uteuil, avec M. l'abbé Boileau, pour aller entendre de la bouche inspirée de M. Despréaux l'hymne céleste de V Amour de Dieu. »
devons nous méfier de la sévérité des portraits qu'on fait de lui généralement. Le satirique fait tort à l'homme, et le critique, qui domine en lui le poète, prévient contre lui. Le succès du genre en est aussi l'écueil. On y obtient ])]us d'honneur que de sympathie. Gardons-nous toutefois de médire de Boileau. Ce serait manquer à la justice et oublier les services qu'il rendit à la littérature et à l'esprit français. La satire ne fut pour lui que l'arme employée contre une école qui menaçait de corrompre le style et de faire régner souverainement le mauvais goût.
Tandis que, dans les Pr'érieuses ridicules , Molière apprend à rire de l'affectation du langage et du bel esprit dont Voiture fut l'oracle à l'hôtel de Rambouillet, Boileau poursuit avec persévérance toute une littérature qui est l'ennemie et l'antithèse des plus belles productions du siècle de Louis XIV, et qui a pour elle la faveur du public. Il s'agissait de la vaincre, d'en signaler les défauts, les ridicules, de frayer la voie où s'avançaient, avec l'assurance du génie, Racine et Molière. Que d'œuvres aujourd'hui décriées ou tombées daus l'oubli conservaient des partisans au milieu d'une génération restée fidèle à des admirations de jeunesse ! Combien d'autres suivaient leur trace et continuaient de pervertir le goût! Les laisser conquérir un succès