CHAPITRE IV
i 111 mérité, c'était vouer les lettres françaises à une inéiiiédiable infériorité.
Il y avait quelque courage à entreprendre la lutte contre de nombreux écrivains qui, loin d'être obscurs, comme ils le sont à présent, étaient goûtés du monde et puissants à l'Académie. Boileau , qu'on ne l'oublie pas, était âgé de vingt-quatre ans lorsqu'il débuta dans la critique (1), et cette critique devait paraître singulièrement hardie. Elle attaquait des réputations établies, elle touchait parfois à des auteurs qui n'avaient pas seulement beaucoup de lecteurs, mais beaucoup d'amis, et dont le mérite semblait hors d'atteinte.
Boileau, se faisant leur exécuteur, au nom de la raison et du goût, s'est-il trompé dans le choix de ses victimes? Il suffit, pour le savoir, de les passer en revue, et cet examen, loin d'ébranler son autorité, devra l'affermir, en confirmant ses jugements qu'a ratifiés la postérité recueillant l'héritage du grand siècle où il exerça une maîtrise incontestée.
Chapelain, qu'il a criblé de ses traits, était la personnification la plus éclatante et la plus respectée de la littérature dont les défauts méritaient la critique. Il était, pour ainsi dire, le chef de l'école. Il importait de diriger contre lui les premiers coups.
Richelieu, qui le consultait volontiers, l'avait
(!) I^a première de ses salires parut en 1660.
66 PROPOS LITTÈHAIUES.
nommé membre de l'Académie récemment fondée. Colberl le chargea de dresser la liste des savants ( t des auteurs dont Louis XIV se proposait de récompenser le mérite par des pensions. On voit quel personnage le grand satirique prenait à partie. Très goûté à la cour, Chapelain n'avait ni l'indépendance du caractère, ni la fermeté du jugement. 11 avait été, sans conviction, l'adversaire de Corneille dans la mémorable querelle du Cid, et avait tenu la plume, au nom de l'Académie, qui subissait les rancunes et les erreurs littéraires du cardinal. Son poème de la Ihieelle, auquel il travailla pendant trente ans, déçut tous ceux qui attendaient de lui un chef-d'œuvre, après un si long labeur; il le fit tomber du piédestal où l'avait placé l'admiration de ses contemporains, et fournit matière aux épigrammes deBoileau, qui n'épargnait pas l'écrivain, mais rendait justice aux qualités de l'homme privé:
Attaquer Chapelain! Ah! c'est un si honhonime!
Dalzac en fuit l'éloge en cent endroits divers.
Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eut point fait de vers.
Il se tue à rimer. Qtie n'êcrit-il en prose?
Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose?
En blâmant ses écrits, ai-je d'un style affreux
Distillé sur sa vie un poison dancjereux?
Ma muse en l'attaquant, charitable et discrète,
Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète (1).
(1) Satire i\.
CIIAIMTUK IV. CI
Celait atU'uuer la critique; mais elle n'en restait pas moins sensible à l'amour-propre d'auteur, et Chapelain ne pouvait guère pardonner à Boileau de l'avoir dépossédé de l'empire qu'il avait si longtemps conservé. S'il a perdu sa cause, il a néanmoins dans l'histoire littéraire deux litres de réhabilitation. II a fait trancher en foveur des unités dramatiques une question souvent débattue, et il a engagé l'Académie à commencer le fameux d/clionnaire, continué depuis avec une lenteur devenue souvent un sujet de plaisanterie.
L'abbé Cotin n'a pas été le moins maltraité par Boileau. Mais il avait été le provocateur, et h l'hôtel de Rambouillet avait tenu contre lui les propos les plus malveillants. Académicien, aumônier du roi, il avait du crédit et de la fortune. Son savoir était étendu, et il se livrait non sans quelque succès à la poésie. Mais il était, paraît-il, d'humeur querelleuse. \on content d'attaquer Boileau, il s'attira l'inimitié de Molière, qui le mit eu scène, dans les Femmes savantes^ sous le nom de Trissotin, et y introduisit le Sonnet à hi princesse U?'anie, dont il est l'auteur. Il succomba sous le ridicule jeté sur lui au théâtre et dans la satire. Qui ne connaît les vers :
Avant lui Jiivénal nvail dil en lalin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Colin.
68 r 11 OrOS LITTERAIRES.
Le nom de Colin reiienl plus d'une fois sous la plume de Boileau, qui aurait dû, ce semble, s'en prendre à l'écrivain, au lieu d'attaquer le prédicateur. L'abbé Cotin prêchait avec succès, et la plaisanterie manquait de justice; mais elle était facile, et Boileau excusable de céder à la tentation de confondre le poète avec l'homme d'église. En mêlant le ministère sacré aux vers galants, et en attachant leurs noms à des productions aussi profanes que médiocres, ces ecclésiastiques subissaient les inconvénients de voir leurs sermons critiqués à l'égal des œuvres par lesquelles ils avaient recherché l'attention et la faveur du public.
Tel était aussi l'abbé Boyer, prédicateur sans talent, mauvais poète, content de lui-même, auteur de froides tragédies, et dont Boileau dit dédaigneusement :
Boyer est à Pinchêne (1) égal pour le lecteur.
L'Eglise ne protégeait pas contre la critique ces écrivains prétentieux que raillait impitoyablement le législateur du Parnasse, depuis l'abbé de Pure(2)
(1) Neveu de Voiture.
(2) Si je veuï d'un (jalanl dépeindre la figure, Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure.
Sat. ir.
Les souris et les rats, Semblent pour m'cieiller s'entendre avec les chats,