C H A P I T II E I V
Taut qu'il censure les mauvais vers et le mauvais goût, Boileau est dans son rôle et remplit la mission qu'il s'est donnée, celle de défendre la cause des lettres menacées par l'invasion d'une littérature qui tombait parfois dans le ridicule, et qu'accueillait trop facilement un public dont les beaux génies du siècle de Louis XIV n'avaient pas encore éclairé l'esprit et formé le jugement. Il pouvait se permettre une plaisanterie sur Faret (1), au risque de lui infliger une réputation d'ivrognerie que rien ne justifie. Mais on est en droit de se montrer plus sévère quand il reproche sa pauvreté à Colletet, qui,
Crollé jusqu'à l'échiné^ S'en va cliercher son pain de cuisine en cuisine (2).
François Colletet fut un poète plus que médiocre. Ses œuvres, complètement oubliées aujourd'hui, durent mériter Tanathème de Boileau. Mais si ses
(i) Ainsi tel aulrcfois on vit avec l'^aref,
Charbonner autrefois les murs d'un cabaret. (2) Sat. I.
PROPOS LITTliRAlRES.
vers tombaient sous les coups de la critique, il était aussi cruel qu'injuste de l'humilier en rappelant qu'il était pauvre. La description de la misère de Saint-Amand avait le tort d'être une invention poétique. Sans être riche, il n'avait pas connu le dénuement qui lui est attribué dans ces vers :
Saint-Amnnd n'eut du ciel que sa veine en partage.
L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage;
Un lit et deux placels composaient tout son bien,
Ou pour en mieux parler Saint-Amand n'avait rien.
Mais quoi! las de traîner une vie importune,
Il engagea ce rien pour chercher la fortune,
Et tout chargé de vers qu'il devait mettre au jour.
Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour.
Qu'arriva-t-il enfin de sa muse abusée?
Il en revint couvert de honte et de risée;
Et la fièvre, au retour, terminant son destin.
Fit par avance en lui ce qu'aurait fait la faim (1).
11 n'y a rien d'exact, dans cette peinture, que la triste mort de Saint-Amand, dont l'aventureuse existence fut marquée par des désordres auxquels mit fin une conversion sincère, mais où s'était engloutie sa modique fortune. Son poème de Moïse sauvé élait plus digne de la satire que de l'Académie, oii la faveur le fit entrer. Il avait composé, en l'honneur de Louis XIl/, un poème intitulé : la Lune parlante^ sur lequel il fondait les plus grandes
(1) Sat. I.