‹ Propos littérairesChapitre 31 sur 95 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'hôtel de Rambouillet, il avait composé de jolis vers sur la violette pour la Guirldude de Julie. Mais ses pièces de théâtre le classaient au rang le plus inférieur, et il était l'ennemi de l'antiquité classique, si ardemment défendue par lîoileau.

Deux autres académiciens, poètes tous deux, Jean et Mathieu Montreuil, pouvaient se croire désignés à la fois par ce trait dirigé contre la déplorable facilité de certains rimeurs :

On ne voit point mes vers, à l'envi de Alonlreiiil, Grossir impunément les feuillets d'un recueil (1).

Brébeuf, auteur d'une parodie de VEnéide et d'une mauvaise traduction de la Pharsale de Lucain, reçoit un coup de griffe dans la vm'' épitre, et il est cité comme un exemple de style prétentieux dans VArt pcélique. 11 ne manquait pas de mérite et de savoir, et si ses œuvres ne se recommandent pas par la qualité, elles sont plus consi-

Qn'i! était faux que Saint-Sorlin Contre Arnauld eut fait uu ouvrage.

a 11 en a fait, j'en sais le temps, Dit un des plus fameux libraires, Attendez... C'est depuis vingt ans, , On en tira cent exemplaires.

— C'est beaucoup, dis-je en m'approchant, La pièce n'est pas si publique.

— Il faut compter, dit le marchand ; Tout est encor dans ma boutique, i

(1) Sat. VII.

dérables par la quantité que ne le ferait supposer une courte existence. Il mourut à quarante-trois ans, après avoir été vingt ans malade. Il fit, par gageure il est vrai, cinquante épigrammes contre les femmes fardées. Le jugement de Boileau a pu paraître sévère à ses contemporains; mais il serait sans doute ratifié aujourd'hui si Brébeuf avait encore des lecteurs.

L'énumération des victimes de Boileau pourrait durer longtemps. Elle risquerait de fatiguer l'attention. Plutôt que de lire les tragédies de Coras, on aimera mieux souscrire à cet arrêt de la ix' satire :

Le Jonas inconnu sèche dans la poussière.

Le même oubli recouvre à la fois les livres et les auteurs. Qui connaît maintenant Bardin, Alauroy, Motin, Bonnecorse, Titreville ? Boileau pouvait dire de son temps :

On ne lit auère plus Rampale et Menardière Que Magon, du Souhait, Corbin et la Morlière (l).

On le dirait avec plus de raison encore de nos jours. Ces personnages ne sont plus connus que par Boileau ; il leur a donné une immortalité peu enviable, et il a pu se vanter malignement de leur

(1) Art poétique.

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avoir rendu le service de faire passer leurs noms à la poslérilé :

Leur talent dans roubli demeurerait caché,

Va qui saurait sans moi que Cotin a prêché (1)?

11 s'est donné le plaisir de faire de nouvelles hécatombes d'auteurs dans le Lutrin, où les deux partis rivaux, en venant aux mains, se jettent à la tête les livres de Georges et de Madeleine de Scudéry, et oii Brébeuf roule dans la mêlée avec Coras, Bounecorse et la Alothe le \ ayer.

Il ne faudrait pas croire que les victiiues de Boileau ne lui aient opposé aucune résistance et aient tendu la gorge au couteau. Mais elles se défendirent mal, sans esprit, par des insultes et des libelles où Boileau fut traité de '^ jeune dogue » , de « bouffon 5) , de « laussaire » . On imprima dans une de ces diatribes qu'il <■<■ ne faisait rien que les mouches ne fassent sur les glaces les plus nettes >^ . De Pradon à Cotin, la phalange des rimeurs et des écrivains combattit avec une violence qui hâta la défaite et servit à mieux mettre eu évidence l'infériorité des hommes dont la satire ridiculisait les défauts.

Boileau aurait eu peu de mérite à engager la

(1) Sat. IX.

lutte contre des auteurs déjà discrédilés, tandis qu'il y avait de sa part autant de clairvoyance que de courage à déclarer la guerre aux puissances établies. On a pu remarquer qu'il prit à partie presque tous les littérateurs de l'époque et une fraction importante de l'Académie. Il ne craignait pas d'attaquer avec la même indépendance la noblesse et la Cour, où le mauvais goût littéraire avait trouvé des appuis. C'est par ces vers qu'il termine le premier chant de VArt poétique :

Notre siècle est fertile en sots admirateurs, l'it sans ceux que fournit la ville et la province Il en est chez le duc, il en est chez le prince, î/ouvrage le plus plat a chez les courtisans De tout temps rencontré de zélés partisans. Et pour finir enfin par un trait de satire, Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

S'il a donné dans ses satires un libre cours à sa critique, il essaye de l'atténuer parfois dans ses préfaces et d'adoucir ce qu'elle pourrait avoir de blessant pour les personnes, en rendant justice aux écrivains qu'il avait censurés.

« Je n'ai pas prétendu, écrit-il dans une de ces préfaces (1), que Chapelain, quoique assez méchant poète, n'ait pas fait autrefois, Je ne sais comment, une assez belle ode, et qu'il n'y ait point d'esprit

(1) Éditions de 1683, 1685 et 169V.

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ni d'agrément dans les ouvrages de AI. Ouinaulf, quoique si éloignés de la perfection de Virgile... Je veux bien aussi avouer qu'il y a du génie dans les écrits de Saint-Amant, de Brébeuf, de Scudéry et de plusieurs autres que j'ai critiqués, et qui sont en effet d'ailleurs aussi bien que moi digues de critique. En un mot, avec la même sincérité que j'ai raillé ce qu'ils ont de blâmable, je suis prêt à convenir de ce qu'ils peuvent avoir d'excellent, 5>

C'était couronner de ileurs ses victimes, non sans y mêler quelques épines. Boileau peut alors, du reste, déposer les armes, sans danger pour la cause dont il s'est constitué l'avocal. Il a (riomplié, et il lui sied de se réconcilier avec ceux qu'il a voués à un ridicule éternel.

Paix générale cette lois !

Les battus eurent, sans doute, plus de peine à oublier les coups dont la trace reste, ineffaçable, sur leurs noms et leurs écrits. Alais on peut dire que la mission de Boileau est remplie. Qui songerait à lui reprocher sa victoire ? Elle est celle de la raison, du bon goût, et il a largement contribué à délivrer la littérature de la pédanterie, de l'affectation, des faux brillants du bel esprit dont l'invasion allait lui devenir funeste. Aucun des écrivains llagellés par l'auteur des Satires n'a pu, dans

de tardives réhabilitations, retrouver une laveur posthume. La postérité a confirmé les jugements de Boileau. Nous avons beau nous regimber contre son autorité, nous restons de son avis, parce que nous gardons la juste admiration du siècle de Louis XIV, oii il occupe la place de censeur, d'ua censeur sévère, mais éclairé. On s'est révolté parfois contre lui. Le romantisme a hrisé avec éclat, et non sans gloire et sans profit, le joug des règles classiques, franchissant le cercle oii elles eussent enfermé l'esprit, étouffé l'imagination. Mais après les écarts auxquels se livrent les disciples inconsidérés des novateurs illustres, on écoute volontiers les sages préceptes de Boileau :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. Avant donc que d'écrire apprenez à penser. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Il a mis en garde les versificateurs contre le penchant qui les entraîne vers des productions trop spontanées. Il leur a enseigné le prix du travail, la nécessité de l'effort, l'art de « faire difficilement des vers faciles ^' ,

C'est en vain qu'on annonce de temps en temps les funérailles de Boileau. Le grand satirique n'est pas mort. Il continue de montrer son visage grondeur aux jeunes poètes et de leur prêcher la défiance d'eux-mêmes.

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