‹ Propos littérairesChapitre 35 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

une des habitudes du temps, et comme un reste des audaces du vieil esprit français survivant au milieu de la majesté et des mœurs polies du siècle de Louis XIl.

Née en 1627, Mïiie de Sévigné est parvenue à la maturité de l'âge lors de la floraison littéraire du grand règne, oii Racine, Molière, La Fontaine prennent possession d'eux-mêmes et donnent leurs chefs-d'œuvre.

Elle reste de l'époque de Corneille, qui eut toujours ses prédilections. Ayant brillé à l'hôtel de Rambouillet, elle y a connu les beaux esprits si fort maltraités par Boileau, et Tonne s'étonnera pas qu'elle n'ait pas partagé à leur égard les sévérités du célèbre satirique. Toutefois, elle a trop d'esprit et de goût pour ne pas admirer les grands écrivains qui élèvent si haut la gloire des lettres françaises, et pour ne pas subir l'influence de leurs œuvres.

Mme de Sévigné a un titre considérable dans l'histoire littéraire; elle est créatrice d'un genre devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom : le genre épistolaire. Balzac, avant elle, s'était lait remarquer par ses lettres; mais l'éloquence y dominait. Ce n'était pas le style familier, c'était le style pompeux. Voiture avait apporté à cette manière d'écrire une recherche poussée jusqu'à l'alfectation. Mme de Sévigné donna au genre sou

vrai caractère : le naturel. On lui a contesté ce mérite ; on Ta accusée de songer au public et à la renommée. Mme de Sévigné n'ignorait pas la réputation dont elle a joui de son vivant. Ses lettres étaient lues dans des cercles choisis; elle le savait, et ses succès devaient être présents à son esprit lorsqu'elle tenait la plume. Cependant, rien de ce qu'elle a écrit ne sent l'apprêt et la préoccupation d'avoir de 'ecteurs, excepté peut-être quelques-unes de ses lettres restées classiques oii elles affectent la forme de la narration, comme, par exemple, le mariage de Mlle de Montpensier, la mort de Vatel, et encore celle où, à propos du renvoi de Picard, le laquais récalcitrant, elle définit en badinant ce que c'est que faner. Si ces lettres sont célèbres et souvent citées, ce n'est pas par elles que l'on apprend le mieux à la juger et qu'on subit le charme de son style.

11 faut distinguer dans sa correspondance les lettres écrites à Coulanges ou à Bussy-Rabutin, qui ne les gardaient pas pour eux seuls, des lettres adressées à sa fille, dans l'intimité de la causerie. Celles-là sont certainement son meilleur et son véritable titre aux yeux de la postérité. Son cœur s'y épanche en même temps que s'y répandent les grâces de son esprit, et par là surtout elle mérite de faire et de garder les conquêtes qui ne lui ont pas

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manqué. Les lettres écrites des Rochers ont un agrément supérieur à celui des lettres datées de Paris, et oii se reflètent la vie du monde, le voisinage de la Cour. Nulle part Mme de Sévigné n'est plus attrayante, plus elle-même que dans les pages où elle décrit avec sa verve habituelle les spectacles de la campagne et les petits événements de la vie de province. Il est impossible, après les avoir lues, de ne pas apprécier le naturel qui constitue le mérite du genre dont Mme de Sévigné a donné le premier modèle.

Après elle, nous avons eu des épistoliers et des épistolières célèbres. Les lettres de Voltaire sont ce qu'il y a peut-être de meilleur dans sou œuvre littéraire, par le ton aisé, la souplesse, la variété. Aime du Deffand s'est distinguée à sou tour par les qualités d'un style qui la place non loin de Mme de Sévigné. Mais ni l'un ni l'autre ne rivalisent avec elle et n'exercent la même séduction. Il ne faut pas en chercher la raison seulement dans la manière d'écrire, mais dans le caractère moral. Les lettres, en effet, sont le miroir qui réfléchit nos idées, nos sentiments, notre existence. Nous y parlons de nous aux autres, et par là nous nous faisons connaître, en nous racontant nous-mêmes au jour le jour, avec les impressions que nous ressentons. L'infériorité de Voltaire et de Mme du Detfaud auprès

de Mme de Sévigné ne peut donc surprendre . Voltaire a l'esprit de Voltaire; sa plaisanterie tourne volontiers au sarcasme, il a souvent le méchant sourire qu'a fixé sur ses lèvres le statuaire Houdon dans le beau marbre conservé au Théâtre-Français.

Aime du Deffand porte dans ses lettres Taincr découragement d'une âme fatiguée de la vie. Bien différente, Mme de Sévigné a l'enjouement, la bonne humeur, le contentement facile, et c'est ainsi qu'elle a sur nous une influence salutaire, une action bienfaisante.

11 y a plus eu elle qu'un charmaut esprit ; il y a un esprit capable des choses sérieuses, une inlelligence très cultivée, nourrie des plus solides lectures et formée par une forte éducation. Ses maîtres furent Ménage, qui possédait un vaste savoir; le bonhomme Chapelain, dont l'érudition un peu lourde ne gâta pas en elle les qualités qu'elle tenait de sa nature indépendante, le discernement qui la préservait des erreurs du mauvais goût. Sous cette savante direction, elle apprit l'italien, l'espagnol, le latin; dans la société des gens de lettres, elle s'initia aux choses de l'esprit, à la manière de penser et d'écrire. Elle eut enfin la passion de la lecture.

« Je plains, disait-elle, ceux qui n'aiment point à lire... La lecture apprend aussi, ce me semble, à

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