‹ Propos littérairesChapitre 40 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

et ne peut se dire que dans une histoire véritable; mais quand on en l'ait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment aussi extraordinaire... La lettre écrite au vidame de Chartres est encore du style des lettres de roman, obscure, trop longue et point du tout naturelle. Cependant dans ce second tome tout y est aussi bien conté, et les expressions en sont aussi belles que dans le premier (1). »

Mme de Sévigné, en répondant à Bussy, adhère à ce jugement, malgré sa sévérité. « Votre critique de la Prmcesse de Clèves est admirable, mon cousin. Je m'y reconnais et j'y aurais même ajouté deux ou trois petites bagatelles qui vous ont assurément échappé (2). »

Elle entretient sa connaissance de la langue italienne par la lecture des poètes : le Tasse, qui la charme par «son clinquant (3) « ; Pétrarque, l'Arioste, Guarini dans le Pastor fido.

La littérature espagnole occupe une moindre place dans la bibliothèque oîi elle est représentée par Cervantes et son immortel Don Quichotte.

(1) 29 juin 1678.

(2) 27 Juillet 1678.

(3) 26 août 1677. a Xous achevons le Tasse avec plaisir; nous y trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on n'a qu'une demiscience. » 12 juillet 1671.

Voici maintenant l'histoire. Mme de Sévigné en fait cas et la recommande à Pauline de Grignan.

« Qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce goût qui peut si longtemps consoler son oisiveté; il est à craindre qu'en retranchant cette lecture elle ne trouve plus rien à lire (1). 5»

Mme de Sévigné ne manque jamais de ces aliments qui sont la nourriture de son esprit. Elle a la Vie du grand Théodose, de Fléchier, V Histoire des Croisades, du P. Maimbourg, les Vies duducd^Epernon et de Du Giiesclin, par Hay du Chastelet, celle de Saint Louis par Tillan de la Chaise.

« La Vie de saint Louis m'a. ietéc dans la lecture de Mczeray ; j'ai voulu voir les derniers rois de la seconde race, et je veux joindre Philippe de Valois et le roi Jean dont Fabbé de Choisy a fait un livre qui se laisse fort bien lire (2). 5)

Après Phistoire de France, l'histoire étrangère : Mahomet II, la Conjuration de Portugal, V Histoire des Vizirs, la Béforniation d'Angleterre par Burnet, les Guérîmes civiles de Flandre, par le cardinal Bentivoglio, la Découverte des Indes (de l'Amérique), la Béunioîi de Portugal par Connestaggio , les ouvrages de Guichardin, de Davila, etc.

Mme de Sévigné avait lu les vieux auteurs fran-

(1) 11 janvier 1690.

(2) .5 janvier 1689,

çais, dej)uis le Roman de la /j'ose jusqu'à Rabelais et à Marot.

Elle possède les grands écrivains de son (enips ; elle a nourri son esprit de leurs œuvres. Ses préférences sont pour Corneille. Il résume les admirations de sa jeunesse, et son enthousiasme pour lui la rend injuste envers Racine. A propos de Dajazet, elle écrit à Aime de Grignan : «Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ala fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin (\\\ lleocandre et (\vi Indromaque . . . Racine fait des comédies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir... Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi; et, en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y (1). «

Heureusement pour Mme de Sévigné, elle en a appelé elle-même de son jugement sur Racine, jugement empreint de la partialité dans laquelle l'entraî-

(1) Il mars 1672. — ^ Cruycz que jamais rien n'approchera (je ne dis pas surpassera), les divins endroits de Corneille, t 15 janvier 1672.

118 PROPOS LITTElîAIlîES.

Dail son adniiratioii pour Corneille. Eslher lui fournit l'occasion de rendre une justice éclatante à celui qu'elle avait d'abord méconnu. Elle n'hésite pas à le proclamer : « C'est un chef-d'œuvre de Racine ( 1 ) . "

Les éloges se succèdent sans interruption : « Racine s'est surpassé... tout est beau, tout est grand, tout est traité avec dignité (2). '' Et lorsqu'elle a pu assister à une des représentations données à Saint- Cyr, son enthousiasme ne connaît plus de bornes , il se traduit de mille manières et ne trouve pas de termes assez élogieux pour s'exprimer :

« Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de celte pièce j c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée j c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien... tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l'Histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles qui sont tirées des Psaumes ou de la Sagesse et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes ; la mesure de l'approbation qu'on donne h celtepièce ,c'estcelledu goùtetderadmiration(3). 5>

(1) 31 janvier 1689.

(2) 7 février 1G89.

(3) 21 février 1689

C II A r I T R E \' 1 . 119

II est difficile de rien ajouter à un tel éloge sous une telle plume.

« Racine, écrit-elle encore, aura de la peine faire jamais quelque chose d'aussi agréable, car il n'y a plus d'histoire comme celle-là. C'était un hasard et un assorliment de toutes choses qui ne se retrouvera peut-être jamais... Racine a pourtant bien de l'esprit : il fout espérer (1). »

Athalie vint deux ans après réaliser cette espérance. Deux chefs-d'œuvre en deux années, c'était la réponse de Racine à ceux qui doutaient de son génie.

Avec son enjouement, son esprit ouvert à tout ce qui amuse en instruisant, et assaisonne les choses sérieuses des grâces du style, du sel de la gaieté, Mme de Sévigné devait aimer La Fontaine. Ou voit par ses lettres combien elle goûtait ses fables; elle les cite souvent ou y fait des allusions qui montrent combien elles lui étaient familières.

« Il y a des fables qui vous raviront, « écrit-elle à sa fille (2). Elle signale avec de vifs éloges l'apparition des cinq derniers livres qu'elle recommande à Bussy-Rabutin :

« Faites-vous promptement envoyer les fables de La Fontaine, lui écrit-elle le 26 juillet 1079;

(1) 21 mars l(i8[>.

(2) 6 mai 1671.

elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes, et à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style auquel on ne s'accoutume point. «

Boileau était le maître de la critique, un maître incontesté devant lequel on était tenu de s'incliner. Mme de Sévigné n'est pas réfractaire; elle reconnaît la supériorité de son talent, la sûreté de son goût. Elle parle d'un dîner qui eut lieu chez son ami, M. de Pomponne, où l'on fut « enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la /'ocV/^we(l) de Despréaux (2). " Maïs elle ne pouvait oublier que le grand satirique avait maltraité beaucoup de beaux esprits, d'écrivains auxquels elle restait altachée parles souvenirs de sa jeunesse, ou par la reconnaissance, comme Chnpelain et Ménage, dont elle avait été l'écolière. Elle en gardait rancune à Boileau, qui désira rentrer en grâce. On ménagea un rapprochement, et chacun d'eux y déploya son esprit, Boileau se montra très désireux de plaire; mais ce désir n'alla pas jusqu'à promettre de retrancher des nouvelles éditions les vers qui infligeaient aux auteurs incriminés une fâcheuse célébrité. Il est à présumer qu'il n'aurait pas tenu ses promesses. Il fit toutefois assez de frais d'ama-

(Ij L' Art poétique .

(2) 15 janvier 1674.

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bilité pour que Mme de Sévigné lui dît : « Vous êtes tendre en prose, mais cruel en vers. »

Nous devons croire qu'il ne fut pas le poète favori de Aime de Sévigné; elle avait bien des raisons de lui préférer La Fonlaine. Elle savait gré à Molière u d'avoir corrigé les ridicules (1 ) " . Elle fait de fréquentes allusions à ses pièces, et aimait trop à être divertie pour ne pas partager les sentiments de ses contemporains à l'endroit de l'immortel comique.

Nous venons de voir combien elle admirait les grands esprits de cette grande époque, ce qu'elle pensait de Corneille, de Racine, de Bossuet, de Pascal. Leurs œuvres avaient certainement dans sa bibliothèque des places de choix. Dans cette bibliothèque, nous retrouverions aussi beaucoup de ces livres reliés en veau qu'on n'ouvre plus, et que cette femme remarquable lisait, parla raison qu'elle n'en avait pas d'autres.

Les publications étaient loin d'être alors aussi nombreuses qu'à présent. On relisait volontiers, ce qu'on fait rarement à notre époque fiévreuse et agitée. Les journaux ne tenaient pas, il s'en faut de beaucoup, la place qu'ils occupent dans la vie actuelle. Mme de Sévigné recevait le Mercure galant, chronique mensuelle des événements littéraires et

(3) 19 juin 1695.

mondains, el elle était abonnée à la Gazette de France, journal officiel qui paraissait seulement une lois par semaine. Elle pouvait donc accorder à la lecture des livres les heures de loisir qu'absorbent souvent parmi nous les revues et les feuilles politiques. De son temps, on lisait moins de livres; mais on les lisait mieux, el l'on relirait plus de profit des chefs-d'œuvre dont le siècle de Louis XIV a été prodigue.

La bibliothèque de Mme de Sévigné pourrait paraître insuffisante à bien des gens. Et cependant elle supposerait la connaissance de toute l'antiquité classique, familière à la célèbre marquise. Parmi les femmes instruites de nos jours, en est-il beaucoup qui, comme elle, liraient Virgile dans le texte latin ?

En voyant quelles étaient les lectures de Mme de Sévigné, on est frappé de l'étendue de son savoir sans pédanterie, et l'on admire une érudition qui n'ôte rien aux grâces légères de son esprit.

Cet esprit s'échappe de ses lettres à la fois si fines et si sensées, modèles du genre et inimitables en ce genre où elle a excellé. Après les avoir lues, on les relira encore, et elles paraîtront toujours nouvelles. Quoiqu'elles portent la marque d'une époque, elles n'ont rien d'antique et de suranné; elles ont la jeunesse des choses ailées qui traversent les siècles.

Mme de Sévigné n'est pas une femme auteur, car elle u'a pas composé d'ouvrages destinés à la publicité; mais c'est un grand écrivain. Elle est devenue, sans y prétendre, une de nos gloires littéraires; elle a conquis, en se jouant, l'immortalité.

De tous les livres qu'elle aimait à lire, il n'en est pas de j)lus attrayant que celui qu'elle a écrit, sans le savoir. Et quand on voudra passer des heures agréables et se procurer de délicates jouissances, on ira chercher, sur les rayons de la bibliothèque, ces aimables volumes qui s'appellent les Lettres de Mme de Sévi g né.

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