‹ Propos littérairesChapitre 43 sur 95 · CHAPITRE VII. 12a · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. 12a

d'une sociélé choisie cl lelliée, el, sans diminuer la part qu'y eut La Rochefoucauld, l'on peut dire que ce petit livre, si achevé par la forme, est l'œuvre d'une élite autant que celle d'un homme. Il est né des conversations, des réflexions, des conseils d'un cercle de beaux esprits et de personnes de qualité.

Le noble duc, devenu auteur, se préoccupa de la publication et n'épargna rien pour le succès. L'ouvrage parut d'abord sans nom d'auteur; mais un avis au lecteur le laissait deviner. On y vantait « son esprit, son rang^ son mérite " , qui « le mettent au-dessus des hommes ordinaires j? .

Mme de Sablé fut priée de faire dans le Journal des savants^ dont les débuts étaient récents, un article qu'elle envoya à La Rochefoucauld et que celui-ci ne trouva pas assez élogieux. 11 n'hésita pas à le refaire, en retranchant tout ce qui pouvait atténuer l'éloge ou exprimer une crilique.

Segrais nous dit qu'il y a des maximes qui ont été remaniées jusqu'à trente fois. Tant d'éludé et de recherche pour formuler des pensées qui tiennent en quelques lignes, devait dégénérer en subtilité. Mais le style n'y pouvait que gagner en perfection, et c'est ce qui a classé ce livre au rang des meilleures productions de la prose française. 11 est plus discutable au point de vue de l'esprit dont il est animé. La morale en est amère et décourageante.

130 PROPOS LITTEUAIHES.

Les vertus ne sont que des vices déguises. L'intérêt est le mobile de toutes nos actions. Le bien n'est qu'apparent ; le mal est partout, et on le trouve au fond de ce qui semblait devoir inspirer l'admiration. Telle est, en résumé, l'idée dominante de ce livre qu'eut pu signer Alceste.

te Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer « , dit La Rochefoucauld. En d'autres termes, il n'y a pas de vertu désintéressée.

« Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s'ils n'étaient dupes les uns des autres. »

Cette remarque paraît justifiée par les intrigues de Cour dont l'auteur des Maximes avait eu le spectacle sous les yeux, et dont il avait lui-même pris sa part. Il lui était permis d'être sceptique, quand il observait le théâtre du monde oii il avait vu passer tant de mensonges et de dissimulation. Mais son scepticisme va jusqu'à nier les sentiments qui existent dans la nature, et dont il y a plus d'un exemple. Il ne croit pas à l'amitié; il ne croit pas à la reconnaissance, ni à la pitié.

" Ce que les hommes ont nommé amitié, dit-il, n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; ce n'est, enfin, qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. »

CHAPITUE VII. 131

Est-il une défînilion plus fausse et qui montre plus lie sécheresse de cœur?

« La plupart des amis dégoûtent de Tamitié, et la plupart des dévots dégoûtent de la dévotion » , dit-il ailleurs. C'est là encore un propos de blasé, de sceptique en matière d'atTection. Mais la maxime suivante exprime un sentiment plus révoltant et contre nature :

« Dans l'adversité de nos meilleurs amis, il y a quelque chose qui ne nons déplaît pas, «

Se réjouir du malheur de son meilleur ami ou en ressentir une légère satisfaction! Pour le penser et pour l'écrire, il fallait être incapable de comprendre et de ressentir les pures et nobles affections qui honorent la nature humaine. La Rochefoucauld n'avait connu que les passions éphémères, et il ne restait plus de place dans son àme désenchantée que pour le pessimisme qui s'exhale de son livre eu mots injustes et amers. 11 ne faudrait pas toutefois juger, d'après l'écrivain et le moraliste, l'homme privé qui connut des affections profondes et durables comme celles de Mme de La Fayette et Mme de Sévigné. Nous devons croire que s'il a médit de l'amitié, il était capable de l'inspirer et sut la mériter. Mais il est regrettable qu'il ne se soit pas souvenu, dans des maximes si contraires à ce sentiment, des fidèles attachements qui ont

honoré et consolé sa vie. En faisant le procès de l'amitié, il a fait le sien. Il n'est pas moins sceptique au sujet de la gratitude.

« Il en est, dit-il, de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands; elle entretient le commerce, et souvent nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui prêtent. »

« La reconnaissance dans la plupart des hommes n'est qu'une forte et secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. ^

Sur la compassion il a une pensée conforme à sa doctrine qui nie toutes les vertus et ne les considère que comme des moyens. Elle est pour lui une des formes de l'égoïsme :

« La pilié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions, et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, un bien que nous nous faisons à nous-mêmes. «

L'excuse de La Rochefoucauld, c'est qu'il ne connut riiumanilé qu'à travers les vanités de la Cour. La véritable humanité lui demeura étrangère. Ce privilégié du rang et de la fortune a regardé autour

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