‹ Propos littérairesChapitre 44 sur 95 · CHAPITRE vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE vil

de lui; il n'a pas regardé au-dessous de lui. Il a borné son horizon à un monde arlilîciel, et le spectacle des grandeurs, des ambilions, des amourspropres lui a caché les souffrances les plus dignes d'attention et d'intérêt. Témoin des corruptions de sa sphère et de son temps, il a douté du bien et des vertus qui existent dans toutes les conditions et à toutes les époques. N'apercevant que le mal, il en a gardé l'impression desséchante qui se communique à ses Maximes.

M. Legouvé, dans ses Fleurs d'hiver., qui attestent la fraîcheur d'un esprit resté jeune et exempt de pessimisme, raconte que, se promenant un jour avec une vieille dame, dans un potager, ils s'arrêtèrent devant un espalier couvert de pêches magnifiques. Il les lui fit remarquer. Elle les considéra longtemps, puis elle en désigna une qui était gâtée. Celle-là seule avait attiré son attention et lui avait fourni l'occasion d'une critique en la dispensant d'admirer.

La Rochefoucauld ressemble à la vieille dame. Sur l'espalier du genre humain, il n'a vu que les fruits gâtés.

La Bruyère diffère sur plus d'un point de l'auleur des Maximes. C'est un moraliste qui censure volontiers, mais qui loue et admire quelquefois. Il n'est pas dépourvu d'émotion, de sensibilité. Ses critiques s'adressent moins à l'homme qu'à la société.

On a ignoré longtemps le lieu de sa naissance. On sait maintenant qu'il naquit à Paris, en 1645. De souche bourgeoise assez ancienne, il complait parmi ses ascendants d'ardents ligueurs qui moururent exilés. Son aïeul avait dissipé ses biens par sa mauvaise administration et ses goûts de dépense. Son père était contrôleur des rentes à l'Hôtel de ville, et sa mère appartenait à une famille de commerçants parvenue à la bourgeoisie. Le ménage habitait la Cilé, près de Notre-Dame ; il vivait de la charge de contrôleur et d'un capital de 12,000 livres, lis eurent huit enfants, dont trois moururent en bas âge. Jean de La Bruyère, le futur auteur des Caractères, fut l'aîné de tous, et il est probable que son éducation eût été négligée sans son oncle et parrain, Jean de La Bruyère, qui avait fait fortune,

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et vint en aide à tous les siens. Grâce à lui, ils ne connurent pas la gêne, et celui qui devait illustrer la famille fut élevé chez les oratoriens, où il apprit le latin, le grec, l'allemaud, l'espagnol et l'italien.

Il ne fut pas de ceux qui connaissent promptemeut leur vocation. Il chercha d'abord la sienne du côté de l'Eglise et s'exerça à la prédication, puis il se destina au barreau et fut reçu avocat; mais il ne tarda pas à quitter le droit pour la médecine, où il ne persévéra pas davantage.

Il n'avait décidément pas trouvé encore sa vraie vocation : celle d'observer et d'écrire. L'oncle Jean était mort eu 167 I , et La Bruyère avait recueilli une portion de son héritage. Elle lui avait permis d'habiter une chambre carrelée à neuf et ornée d'une belle tapisserie de Flandre.

En 1673, il achète, moyennant 18,000 livres, la charge de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Caen, qui rapportait 2,300 livres, et sur ce revenu il payait une pension de 900 livres à sa mère, pour laquelle il fut toujours un fils dévoué. Il ne passa pas plus de deux mois enXormandie. Nous savons ce qu'il pensait de la province par le tableau qu'il a fait de la petite ville (1). Parisien de naissance, de goûts et d'habi-

(1) tt J'approche d'une petite ville et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre... Je descends dans la ville oîi je n'ai pas

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tudes, il ne pouvait vivre hors de la capitale, où il revint, en continuant de toucher les revenus de sa charge. Il s'installa avec ses livres dans un logement que décrit ainsi Vigneul-Marville, pseudonyme qui cache le nom du chartreux Bonaventure d'Argon ne :

« Il n'y avait qu'une porte à ouvrir et une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courait au-devant de ceux qui arrivaient, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riant et bien content d'avoir l'occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixirde sesmédilations. »

Nous voyons La Bruyère dans celte vie de célibataire et de savant. Son sort n'était pas brillant; mais il avait l'honnête médiocrité, l'indépendance, et pouvait se livrer à ses goùls d'homme studieux et lettré, s'enfermant dans le cabinet de travail où il n'était pas à l'abri des courants d'air, y préparant le livre qui le conduisit à la célébrité.

II ne serait pas sorti peut-être de l'obscurité sans la protection de Bossuet, dont il avait fait la connaissance et qui avait discerné son mérite.

Le grand Condé cherchait alors un précepteur

couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en ueux sortir, » [De la société et de la conversation.)

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