CHAPITRE VII
|)Our son pclit-fils, le duc de Bourbon. L'évéque de Meaux lui indiqua La Bruyère. Une telle recommandation ne pouvait demeurer stérile, et c'est sous cet illustre patronage que le philosophe, qui n'avait encore vu le monde que du haut de sa chambre, « proche du ciel " , put étudier la Cour, à Versailles et à Chantilly, dans la maison des Coudé, où il devait finir ses jours. Quelle bonne fortune pour un observateur, avide de documents humains !
Voilà donc La Bruyère éducateur d'un prince, mais quel prince !
Saint-Simon a tracé un portrait effrayant du duc de Bourbon, fils de celui qu'on appelait Monsieur le duc, petit-fils du vainqueur de Rocroy :
« Sa férocité était extrême et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en sûreté, tantôt par des plaisanteries cruelles en face et des chansons qu'il savait fliire sur-le-chauq) qui emportaient la pièce et qui ne s'effaçaient jamais. »
11 fut, ajoule-t-il, u le fléau de son plus intime domestique » , et « il n'y eut personne qui n'ait regardé sa mort comme un véritable soulagement 5' .
Ou conçoit ce que La Bruyère dut avoir à souffrir d'un si terrible élève. Il cultiva, non sans succès, son esprit, mais il ne put réformer son caractère.
L'intérieur devait être orageux, si Ton en juge
par le poète Sauteul, auquel AI. le duc et son fils donnaient parfois des coups de poing et que Mme lii duchesse soufilela un jour, parce qu'il ne l'avail pas célébrée dans ses vers. Elle lui jeta ensuite un verre d'eau à la figure en lui disant : « C'est la pluie après le tonnerre. "
La Bruyère, installé dans la maison avec son élève de seize ans, sut toutefois se faire estimer et respecter, et ce qui prouve qu'on lui garda un souvenir reconnaissant de la manière dont il remplit sa tâche, c'est que, l'éducation finie, il resta chez les Condé. C'est dans leur hôtel, à Versailles (1), qu'il mourut eu l(j96. Le logement qu'il y occupait se composait d'une mansarde assez grande, dont la fenêtre s'ouvrait sur les plombs d'une gouttière ayant accès sur deux pièces ou cabinets qu'il fallait traverser.
Son traitement de précepteur s'élevait à 1,500 livres, et lorsqu'il eut cessé ses fonctions, il fut conservé en qualité « d'homme de lettres 55 , avec mille écus de pension.
11 est intéressant de connaître le caractère de La Bruyère, qui a défini lui-même tant de caractères. Il avait toujours mené la vie rangée d'un homme uniquement consacré à l'étude. Vieux garçon, il
(1) Cet liôtel existe encore et porte le n° 14 de la rue des Réservoirs.
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n'épousa que ses livres, et la publication du sien fut le seul événement de son existence. Son altitude chez les princes lut modeste, mais digue. Saint- Simon, si avare d'éloges, et qui l'avait connu assez, dit-il, pour le regretter, le dépeint comme « un fort honnête homme, de très bonne compagnie ; simple, sans rien de pédant, et fort désintéressé (1). »
Nous pouvons nous représenter la figure morale de La Bruyère d'après le témoignage de ses contemporains : caractère sérieux et un peu triste, nature discrète et réservée, observateur attentif du monde brillant dont le spectacle était si nouveau pour lui, obligé à la contrainte par l'infériorité de sa position, tenu en respect par les hauts personnages qui fréquentaient la cour de Versailles et de Chantilly; annotant les défauts, les travers, les vices, les ridicules de ceux dont il pouvait avoir à souffrir.
L'amitié de Bossuet est un honneur pour sa mémoire. A sa mort, en inventoriant son mobilier, on ne trouva pour tout ornement sur les murs de sa chambre que le portrait du grand évêque deMeaux, qui en le faisant entrer dans la maison de Condé avait assuré le repos de ses vieux jours.
Les Caractères, publiés en 1G88, eurent huit éditions du vivant de l'auteur.
(1) Mémoires, édit. ClicrucI, in-12, I, 200.
140 PROPOS LITTERAIKES.
En 1693, La Bruyère entre à l'Académie, et trois ans après, il meurt frappe d'apoplexie. Sa carrière lilléraire fut aussi courte que le succès de son livre a été durable. 11 est demeuré un classique par la perfection de la forme, par le tour incisif. Les Caractères ont un autre titre à l'intérêt ; ils ne sont pas seulement une étude morale, mais un document historique. On peut, grâce à eux, reconstituer la société du dix-septième siècle, voir revivre le monde de la Cour, les personnages du temps.
La Bruyère, censeur si dur et si amer des riches et des grands, n'a pas le froid scepticisme et la dureté de cœur de La Bochefoucauld. Il est humain, compatissant, croit à la reconnaissance et vanle l'amitié.
a II y a, dit-il, du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner, jj
« C'est assez pour soi d'un fidèle ami ; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré. »
« 11 y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres (1). »
11 ressent, à l'aspect des soulfrances humaines, une pitié qui s'exhale en accents tour à tour pathétiques et indignés :
(c II y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères (2). »
(1) Du cœur.
(2) Ue l'homme.
c H A r rr R E \- 1 1 . i ', i
« II y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur ; il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments ; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités : je ne veux être, si je le puis, heureux ni malheureux; je me jette et je me réfugie dans la médiocrité (1). "
Dans la préface de la quatrième édition de son livre, il écrit « qu'il n'est pas permis de négliger le peuple » .
La page si connue sur les paysans : « L'on voit certains animaux farouches (2) » , dont on a tant abusé contre l'ancien régime, est empreinte d'exagération et vise à l'effet littéraire; mais elle a pour but d'attendrir et d'émouvoir, et c'est moins un cri de révolte qu'un cri de pitié.
Le chapitre sur la Cour est d'un bout à l'autre une satire qui abonde en traits mordants, acérés :
« La Cour est comme un édifice bàli de marbre : je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais polis. «
(1) Des biens de fortune.
(2) De l'homme.
« L'eu se couclie à Ja Cour et l'eu se lève sur l'intérêt... ?)
u 11 faut des fripons à la Cour auprès des grands et des ministres même les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir les mettre en œuvre... Honneur, vertu, conscience, qualités toujours respectables, souvent inutiles : que voulezvous que l'ou fasse d'un homme de bien? »
« La Cour ne rend pas content; elle empêche qu'on le soit ailleurs. ;'
('La ville dégoûte de la province; la Cour détrompe delà ville et guérit de la Cour. »
Ou serait tenté de voir dans ces noires peintures les boutades d'un esprit atrabilaire, et de les attribuer aux secrètes rancunes de l'amour-propre humilié. Mais Saint-Simon ne trace pas de la Cour un portrait plus flatteur ; il en a impitoyablement décrit, auprès des magnificences, les laideurs morales. Le duc et pair est d'accord avec le bourgeois, avec l'écrivain qui, dans une condition subalterne, nous monfje sous de si sombres aspects l'entourage de Louis XII'.
Les grands, la noblesse de Cour ne sont pas ménagés, et La Bruyère leur consacre tout un chapitre qui est un réquisitoire :
« L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit. Je leur cède leur bonne