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CHAPITRE vil

chère, leurs riches ameubleiiienis, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs iiaiiis, leurs fous et leurs tlalleurs ; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et l'esprit, et qui les passent quelquefois. " Il y en a de tels que, s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se connaître eux-niêmes, ils auraient honte de primer (1 ). :'

En d'autres termes, les grands valent moins que leurs inférieurs, que leurs domestiques.

L'auteur des Caractères est plus dur encore quand il écrit :

" Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux : l'un ne se forme et ne se s'exerce que dans les choses qui sont utiles, l'autre y joint les pernicieuses ; là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous 1 écorce de la politesse ; le peuple n'a guère d esprit et les grands n ont point d'àme : celui-là a un bon fonds et n'a point de dehors, ceux-ci n ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter"? Je ne balance pas, je veux être peuple (2). -^

Ces ligues ne sont pas pour déplaire aux démo-

(1) Des grands.

(2) Ibid.

lii ruOPOS LITTEHAIHES.

crates, et La Bruyère y laisse percer des souffrances dont lexpression est anière. S'il est sévère pour la noblesse de Cour, il n'est pas indulgent pour les gentilshommes de province dont il signale la morgue et l'oisiveté :

« Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habits, sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu il est gentilhomme... (1) »

Sur les anoblis il a des jugements sarcastiques, des mots railleurs :

« Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles...

a II y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles.

« Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles.

« Tel abandonne son père qui est connu, et dont on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise. II montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble il ne lui manque que des titres (2). j»

« Si certains morts revenaient au monde, et s'ils

(1) De l'homme.

(2) De quelques usages.

CHAPITllE VII. lia

voyaient leurs grands noms portés el leurs terres les mieux titrées, avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des <{ens dont les pères étaient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle (!)? »

Peut-on mieux exécuter un nouveau noble que dans ces quelques lignes?

« Si/lv(iin, de ses deniers, a acquis de la naissance et un autre nom. 11 est seigneur de la paroisse où ses aïeux payaient la taille : il n'avait pu autrefois entrer page chez Cléohule, et il est son gendre (2). "

Les hommes d'argent, les parvenus, les enrichis sont fort malmenés par le moraliste, qui, passant de l'ironie à l'indignation, prend plaisir à rabaisser l'orgueil de la richesse, le plus haïssable de tous.

« Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants (3). «

La disproportion qui existe souvent entre la forlune et le mérite personnel est indiquée en termes dédaigneux et méprisants :

« Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établis-

(1) Des biens de /'ortnne.

(2j Ibid.

(3) Ibid.

146 PKOPOS LITTERAIRES.

sements et autres biens, que la dispensation qu'il en fait et le genre d'hommes qui en sont pourvus (1). 55

Le genre d'hommes. Ce n'est pas qualifier les individus; c'est les désigner aux qualifications qui ne sont pas sous la plume, mais dans la pensée de l'écrivain.

Quelle véhémente satire dans le parallèle entre le riche et le pauvre !

Ci Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, Toeil fixe et assuré... il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre... il s'arrête et l'on s'arrête ; il continue de marcher et l'on marche.. . n

Après avoir longuement décrit sou encombrante personne, après avoir étalé sa présomption, ses vices, ses ridicules, sa nullité, son orgueil, son insolence, La Bruyère achève en disant : « Il est riche. •>•> Puis il lui oppose l'image du pauvre diable :

« Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec... il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu... il se met à peine sur le bord d'un siège... il parle bas, il articule mal... »

(1) Des liens de fortune.

CUAI'ITRE vil. 147

u Le malheureux! il est dédaigné de tous, et Ja raison en est bien simple : Il est pauvre (1). »

Tout à l'heure La Bruyère était démocrate. Alaintenant le voilà presque socialiste. A force de faire le procès des riches, on dirait qu'il fait celui de la richesse. Mais ce serait outrepasser son intention. Dans ces Caractères savamment étudiés, il y a surtout un grand arl littéraire, et il s'agit moins d'émettre une théorie que de produire un effet voulu et cherché.

La Bruyère est toutefois un juge sévère du monde et des classes élevées, et ce qui domine eu lui, c'est l'esprit de censure etdecritique. Plus disposé à voir le mal que le bien, il a été très frappé des inégalités sociales dans un temps où elles s'accusaient par des marques distinctiies, par des privilèges et des honneurs ardemment convoités de ceux qui en étaient privés. La Cour, qu'il a été amené à étudier, n'était pas faite pour le réconcilier avec des abus, des travers qu'on y rencontrait plus que partout ailleurs. S'il fût demeuré dans son obscurité première, dans son modeste logis exposé à tous les vents, il n'eût pas connu ce qu'il a voulu nous faire connaître. Ses Caractères y auraient perdu de leur intérêt; ils y auraient gagné en bienveillance.

(1) Des biens de fortune.

Ironiste, La Bruyère excelle à peindre en traits ineffaçables. Sa plume est un burin qui grave ce qu'elle dessine. C'est plus encore comme écrivain que comme moraliste qu'il a conquis un rang supérieur, et son livre reste un des chefs -d'œuvre de la langue française.

Nous venons de voir dans La Rochefoucauld et dans La Bruyère deux pessimistes. Dans Vauvenargues, au contraire, nous trouvons l'optimisme des natures généreuses et confiantes. Moraliste et observateur comme ses devanciers, il ne leur ressemble ni par le tour d'esprit, ni par le caractère, ni par les aspirations. Il appartient à une autre époque et à un autre milieu. Fils du dix-huitième siècle, il en partage les espérances et les rêves de perfectibilité sociale, sans en adopter la philosophie et l'incrédulité.

Luc de Clapiers, marquis de l auvenargues, d'une bonne noblesse de Provence, était né en 1715, à Aix, et avait fait ses études au collège de celte ville. A seize ans, la lecture des Hommes illustres Ae Plu-

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