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CHAPITRE Vlll. ir

Chrysalc, au contraire, est le prosaïsme poussé jusqu'à l'excès. Pour lui une bonne ménagère est lidéal delà femme, et toute la science féminine doit se réduire aux préceptes de la Cuisinière bourgeoise. Il nous fait sa profession de foi :

Former au'c bonnes mœurs l'esprit de ses enfants.

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie,

Doit être son élude et sa philosophie.

Xos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient (|u'une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.

Les leurs ne lisaient point; mais elles vivaient bien;

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,

Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles,

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles (1).

La femme rêvée par Chrysale, c'est la femme ignorante; et rien de plus naturel, puisque la sienne, Philamiute, est une pédante insupportable, puisque Armande, une de ses filles, et que Bélise, sa sœur, partagent le travers dont il a tant à souHrir. Quand sa servante, Martine, est congédiée pour avoir offensé la grammaire, on comprend qu'il perde patience et s'écrie :

Je vis de bonne soupe et non de beau langage. (1) Acte II, se. vu.

160 PROPOS LITTEUAIUES.

Son horreur des livres et de l'inslruclion est justifiée; mais elle n'est pas juste. A un excès il oppose un excès contraire. Pas plus que les femmes pédantes qui sont le supplice de son exislence, il n'est dans le vrai.

Le type de la femme, telle qu'elle doit être, a été défini par Clitandre dans des vers qui pourraient servir d'épigraphe à un traité d'éducation :

Je consens qu'une femme ail des clarlésde tout;

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante, afin d'èlre savante,

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fail,

Elle sache iofnorer les choses qu'elle sait;

De son étude enfin je veux qu'elle se cacha,

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,

Sans ciler les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos (1).

Il était impossible de mieux préciser une question controversée, de tracer avec plus de mesure et de bon sens les limites assignées à l'instruction féminine. \e pas étaler son savoir, être instruite sans chercher à le paraître, éviter également l'ignorance et la pédanterie, posséder ce degré de culture intellectuelle qui permet de ne pas rester étrangère à la science d 'autrui, avoir des clartés de tout, voilà bien la femme que l'on doit proposer pour modèle.

(1) Acte I, se. m.

CIIAPITUK VIII. 161

Lorsque Philaminle accuse Clilaudre de «chérir rignoiance 5' et de « haïr l'esprit et la science 5' , il lui répond :

Celle véiité veut quelque adoucissement.

Je m'explique, madame, et je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes; Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants Que de me voir savant comme certaines gens (1).

L'ignoiance est, en effet, préférable à la fiiusse science et à la pédanterie. Les défauts du bel esprit orgueilleux et dépourvu de bon sens apparaissent dans les caractères, dans la conduite et les propos de Philaminte, de Bélise et d'Armande.

Henriette, au contraire, joint la sagesse et la raison aux grâces et aux vertus de la jeune fille. Il y a une fine ironie dans la façon dont elle répond aux théories d'Armande, sa sœur, dont les prétentions au savoir lui font mépriser les occupations et les devoirs de la vie domestique :

Le ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant, Pour différents emplois nous fabri(|ue en naissant; Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe Qui se trouve taillée à faire un philosophe. Si le vôtre est né propre aux élévations Où montent des savants les spéculations,

(1) Acte IV, se. m.

162 PROPOS LITTEliAlliES.

Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à lerre. Et dans les petits soins son faible se resserre (1).

A sa mère, qui lui reproche de ne pas aimer les choses de l'esprit, elle répliquera encore :

Les docles entretiens ne sont pas mon affaire; J'aime à vivre aisément, et dans tout ce qu'on dit Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit; C'est une ambition que je n'ai point en tète. Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bêle (2).

Henriette a plus d'esprit que ceux qui l'accusent d'en manquer; elle a aussi plus de jugement. Rien ne nous autorise à penser qu'elle soit ignorante. Mais elle ne cherche pas à nous éblouir de ce qu'elle sait. Elle se défend contre le mari qu'on voudrait lui imposer, contre ce Trissotin à qui elle tient tète avec une fermeté que traduisent des paroles courageuses et mordantes. Elle finit par se marier selon son cœur et par épouser Clitandre, le seul personnage de la pièce qui soit digne d'elle, et qui a si bien défini la femme dont elle offre le type accompli.

(1) Acte L se. I.

(2) Acte III, se. VI.

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