CHAPITRE Vn
Nous avons entendu Molière. Écoutons maintenant Fénelon.
Les Femmes savantes furent jouées pour la première fois en 1672, et le Traité de l'éducation des Jilles \iarut en 1687. Quinze ans s'étaient écoulés; Molière était mort, et l'on avait outrepassé le but de sa comédie en lui donnant une interprétation qu'elle n'avait pas dans sa pensée. Aux précieuses et aux pédantes avaient succédé les ignorantes. Fénelon s'en plaignait et en était réduit à dire :
« x'^pprenez à une fille à lire et à écrire correctement. Il est honteux mais ordinaire de voir des femmes qui ont de l'esprit et de la politesse ne pas savoir bien prononcer ce qu'elles lisent... elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour la manière de former ou de lier des lettres en écrivant... Il faudrait aussi qu'une fille sût la grammaire... 55
Le bonhomme Chrysale avait fait école; mais Bélise, Philaminte et Armande auraient pu Iriompher, et leur pédantisme était presque justifié par cet excès d'ignorance.
1(34 PliOrOS LITTKItAIIîES.
Fénelon trace nettement le rôle de la femme dans la vie familiale :
« Elle est chargée de l'éducation de ses enfants : des garçons, jusqu'à un certain âge; des filles, jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent religieuses; de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du délail de la dépense, des moyens de lliire tout avec économie et honorablement. »
La femme est éducatrice. Comment donc seraitelle vouée à l'ignorance, sous peine de manquer à une de ses fonctions les plus essentielles? Elle doit être instruite, mais Fénelon, nous le dit, cette instruction sera proportionnée à sa condition et ne lui fera pas négliger ses devoirs d'état.
L'archevêque de Cambrai, dans son programme d'études, est moins exigeant qu'on ne l'est aujourd'hui. Il recommande l'histoire, ne fut-ce que pour détourner des comédies et des romans; la littérature, en se bornant aux livres d'éloquence et de poésie qui ne soient pas de nature à " ébranler trop les imaginations vives v . Il n'est pas favorable à la connaissance des langues étrangères, et déconseille l'italien et l'espagnol, ti ces deux langues ne servant guère qu'à lire des livres dangereux et capables d'augmenter les déffiuts des femmes : il y a beaucoup plus à perdre qu'à gagner dans cette étude. Celle du latin serait bien plus raisonnable;
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car c'est la langue de TEglise ; il y a un finit et une consolation inestimables à entendre le sens des paroles de Foftiee divin où l'on assiste si souvent. » Mais, prévoyant la pédanterie à laquelle le latin pourrait donner lieu, Fénelon a soin d'ajouter : « Je voudrais ne faire apprendre le latin qu'aux filles d'un jugement ferme et modeste, qui ne sauraient prendre cette étude que pour ce qu'elle vaut, qui renonceraient à la vaine curiosité, qui cacheraient ce qu'elles auraient appris, et qui n'y chercheraient que leur éducation. » Qui cacheraient ce qu'elles auraient appris! C'est le précepte que formulait tout à 1 heure Clitaudre quand il disait de la femme instruite :
Et j'aime que souvent auv questions qu'on fait Elle saclie ijinorer les choses qu'elle sait.
Fénelon estime que les arts d'agrément, comme la musique et la peinture, conviennent aux femmes, mais avec la mesure et les précautions dont on ne doit pas se départir dans l'éducation. Il donne à la peinture la préférence sur la musique, i Elle se tourne, dit-il, plus aisément au bienj d'ailleurs, elle a un privilège pour les femmes; sans elle leurs ouvrages ne peuvent être bien conduits. Je sais qu'elles pourraient se réduire à des travaux simples qui ne demanderaient aucun art; mais dans le des-
sein qu'il me semble qu'où doit avoir d'occuper l'esprit eu même temps que les mains des femmes de condition, je souhaiterais qu'elles fissent des ouvrages où l'art et l'industrie assaisonnassent le travail de quelque plaisir. De tels ouvrages ne peuvent avoir aucune vraie beauté, si la connaissance des règles du dessin ne les conduit : de là vient que presque tout ce qu'on voit maintenant dans les étoffes, dans les dentelles et dans les broderies, est d'un mauvais goût : tout y est confus, sans dessin, sans proportion. «
Les femmes du temps de Louis XIV étaient, sans doute, d'un autre avis que l'archevêque de Cambrai, qui censure ainsi les productions auxquelles donnait naissance le caprice de la mode. Mais ces remarques prouvent sa sollicitude pour les moindres détails qui intéressent le perfectionnement de la vie morale. On ne lui reprochera pas de négliger dans ses recommandations les devoirs dont l'accomplissement importe au bien-être et à la sécurité de l'existence matérielle. Il y insiste en ces termes :
« Les femmes courent risque d'être extrêmes eu tout; il est bon de les accoutumer, dès l'enfance, à gouverner quelque chose, à faire des comptes, à voir la manière de faire les marchés de tout ce qu'on achète, et savoir comment il faut que chaque chose soit faite pour être d'un bon usage. Mais c rai-
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gnons aussi que l'économie n'aille en elles jusqu'à l'avarice... Il ne faut relrancher les dépenses supeiilues que pour être en état de faire plus libéralement celles que la bienséauce, ou l'amitié, ou la charité vous inspirent. Souvent c'est faire un graud gain que de perdre à propos : c'est le bon ordre, et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. Xe manquez pas de représenter l'erreur grossière de ces femmes qui se savent bon gré d'épargner une bougie, pendant qu'elles se laissent tromper par un intendant sur le gros de toutes leurs affaires...
« Accoutumez les filles à ne souffrir rien de sale ni de dérangé; qu'elles remarquent le moindre désordre dans une maison ; faites-leur même observer que rien ne contribue pins à l'économie et à la propreté que de tenir toujours chaque chose en sa place. 5)
A l'époque où écrivait Fénelon, on n'aurait peutêtre pas eu besoin de faire ces recommandations en province, où l'ordre et l'économie régnaient ordinairement au milieu de fortunes modiques. Mais l'archevêque de Cambrai voyait le luxe, l'opulence entraîner souvent à la ruine la noblesse de Cour, et ce n'est pas sans raison qu'il prêchait les vertus bourgeoises à celles qui avaient le tort de les dédaigner dans la conduite de leur maison et de leurs affaires.
168 PROPOS LITTKKAIUE S
Dans Télémaque (1), il (ait de la jeune fille uu portrait où ces vertus sont proposées eomnie modèles :
" Antiope est douce, simple et sage; ses mains ne méprisent point le travail; elle prévoit de loin, elle pourvoit à tout, elle sait se taire et agir de suite sans empressement; elle est à toute heure occupée; elle ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout, et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font presque haïr les femmes) , elle s'est rendue aimable à toute la maison... D'un seul regard elle se fait entendre, et l'on craint de lui déplaire : elle donne des ordres précis, elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et, en reprenant, elle encourage. ■>•>
Ces lignes renferment le code d'une maîtresse de maison. Fénelon ne nous vante pas le savoir d'Antiope, mais son esprit d'ordre, car c'est plus pour les vertus du foyer qu'une femme mérite d'être louée que pour son instruction. Lorsqu'elle est de condition élevée, ce n'est pas non plus par son ignorance qu'elle obtiendrait des éloges.
(1) Livre XXII.
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Au temps de Molière et de Fcnelon, la préciosité, les prétentious au beau lan<{age cl à rérudition, l'amour mal réglé, mal eutcndu des choses de l'esprit, chez les femmes, avaient frappé les éducateurs et les peintres de mœurs. Ces défauts avaient conquis assez d'empire et de faveur pour être condamnés dans les livres et raillés au théâtre. On croyait utile de rappeler aux femmes les principes inhérents au gouvernement des choses qui leur sont confiées.
C'est pour les avoir oubliées que les femmes savantes furent livrées sur la scène au blâme et au ridicule que leur infligea la comédie de Molière.
L'illustre archevêque de Cambrai et le grand poète comique nous ont appris, chacun à leur manière, ce que nous devons penser des femmes instruites et des femmes pédantes. Henriette, la jeune fille de Molière, apparaît comme l'exemple des unes et la censure des autres. Elle n'est pas la rivale, mais l'amie et la sœur aînée de la jeune fille de Fénelon.