CHAPITRE I
Le bûcheron, père du Pelit Poucet, est un villageois du temps de Louis XII . Il n'y a pas moins de sept enfants dans ce pauvre intérieur, et la scène se passe aux jours sombres qui couvrent d'un nuage l'astre que le grand Roi avait pris pour emblème, avec l'orgueilleuse devise : Nec pluribus hnpar.
a 11 vint, nous dit le conteur, une année très lâcheuse, et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : «Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant nos yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé : car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.
(■<■ — Ah ! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants? 5) Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère.
« Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant. «
Il y a dans cette navrante peinture la note humaine,
attendrie . L'acte d'abandonner ses enfants n'est plus celui de parents dénaturés ; c'est un acte de désespoir causé par la misère.
Ailleurs, Perrault décrit des palais oii l'on peut reconnaître une image des splendeurs de Versailles.
Dans la Belle au bois dormant , les fées invitées au baptême de la jeune princesse par le roi et la reine prennent part à un festin servi avec une richesse digne de la cour de France :
« On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique avec un étui d'or massif où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis, «
La toilette de Cendrillon, lorsqu'à l'insu de ses sœurs, et grâce à sa marraine la fée, elle se rend au bal, dans un superbe carrosse, est celle des princesses et des grandes dames qui se croisaient dans la galerie des glaces : «Ses habits furent changés en des habits d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries. 5'
Qui ne se souvient de la beauté de la robe de /*^«?/ d'Ane, robe qu'elle avait voulu avoir couleur du soleil, et qui en avait l'éclat, tant elle était couverte de pierreries? « Jamais on n'avait vu rien de si beau et de si artistement ouvré. "
Barbe-Bleue est un homme riche qui a « de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle
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d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés, j? Son intérieur est somptueux connue celui d'un fermier général. On ne peut se lasser d'y admirer ule nombre et la beauté des tapisseries, des lils, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs oii l'on se \^oyait depuis les pieds jusqu'à la tète, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. >'
Telle est la peinture du luxe dans les Contes. Perrault s'est inspiré de ce qu'il voyait à Paris, à Versailles, chez les grands et les riches qu'il fréquentait.
V a-t-il une morale dans ces Contes? Certainement, et cette morale est conforme à celle que l'on doit présenter à l'enfance. Tout s'arrange, tout finit bien. C'est une permission qu'on accorde aux romanciers et dont on doit user largement dans les contes de fées. Perrault n'y a pas manqué. 11 a soin de récompenser la vertu, de proléger l'innocence et de punir le coupable. On ne saurait l'en blâmer.
Le Petit Poucet très intelligent, très adroit, très déluré, est parvenu à amasser du bien. 11 est revenu chez ses parents, qui l'ont reçu avec des transports de joie. Il est devenu le bienfaiteur de sa famille. « 11 acheta des offices de nouvelle création pour son
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père et pour ses frères, et par là il les établit tous et lit parfaitement sa cour en même temps. »
Ses descendants auront continué de faire leur chemin, et obtinrent peut-être des lettres d'anoblissement.
Les méchantes sœurs de Cendrilion sont punies par la haute fortune de celle qu'elles avaient voulu humilier. Devenue princesse, Cendrilion, « aussi bonne que belle 5) , ne songe pas à se venger des mauvais traitements qu'elle avait reçus. « Elle fit loger ses deux sœurs au palais et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour. »
Riquet à la Houppe^ c'est la supériorité de l'esprit sur la beauté. Deux sœurs, deux princesses, ont l'une la beauté sans l'esprit, l'autre l'esprit sans la beauté.
« Leurs défauts, lisons-nous dans le conte, augmentèrent avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour : ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle répondait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu'elle n'eût pu ranger quatre porcelaines sur une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits.
« Quoique la beauté soit d'un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette
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remportait toujours sur son aînée dans toutes les compagnies. D'abord on allait du côte de la plus belle pour la voir et l'admirer; mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables ; et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua fort bien; et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur. »
Il y a presque toujours un prince dans les contes de fée. Il est ordinairement beau comme le jour. Mais il n'en est pas de même de Riquet à la Houppe qui est d'une laideur désagréable; désireux de connaître la princesse dont la beauté lui a été révélée par ses portraits, il vient à elle et demande sa main. Il possède un secret précieux : celui de donner de l'esprit à qui n'en a pas. La princesse, désolée de sa bêtise, devient un peu moins bête dès qu'elle s'attache à lui. loilà le premier miracle; il est l'ouvrage du cœur. Plus elle aime son mari, plus elle acquiert de l'esprit. La marraine de Riquet à la Houppe lui avait accordé le pouvoir de donner de l'esprit, et lui avait promis qu'il cesserait d'être laid quand il serait parvenu à se faire aimer. Sa prédiction s'est accomplie. La princesse reste belle.
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en cessant d'être bête, et Riquet à la Houppe a perdu sa laideur, en gardant son esprit. Il a fallu sans doute l'intervention d'une fée pour en arriver là; mais cette fiction n'est autre que le triomphe de l'amour conjugal.
Perrault nous reporte au merveilleux, sans lequel la vie est triste et décolorée. Le bonheur de l'enfance se compose de chimères. Plus on a voulu donner aux hommes le goût du réalisme, plus on les a rendus malheureux.
Voltaire, dans un de ses contes, déplore en termes poétiques la disparition de ces gracieuses légendes, de ces fables qui peuplaient le monde au temps des simples et des primitifs :
On a banni les démons et les fées;
Sons la raison, les grâces étouffées,
Livrent nos cœurs à l'insipidité;
Le raisonner tristement s'accrédite;
On court, hélas! après la vérité.
Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite (1).
Ce regret trahit le désenchantement des époques civilisées. Nous ne pouvons ajouter foi aux aventures fabuleuses, aux récits mensongers. Il faut cependant laisser quelquefois revenir les fées proscrites par la raison. Voilà pourquoi le livre de
(1) Ce qui plaît aux dames.
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Perrault, en les ressuscitant, nous rappelle l'âge heureux où nous demandions à la fiction les plaisirs que ne procurent pas les réalités. Gardonsnous donc de dédaigner ce vieux livre qu'ont feuilleté nos doigts d'enfant. S'il ne nous rend pas les années disparues, il nous ramène vers les chères illusions que le temps emporte avec lui, et nous présente l'image de la vie dans ce qu'elle a de meilleur : les souvenirs d'enfance.