LES FABLES DE FLORIAN
Dans la classification littéraire, on assigne à Florian un rang inférieur. Il n'est le premier que parmi les seconds. Ce n'est ni un grand écrivain, ni un poète de génie; c'est un talent aimable et facile, et, après plus d'un siècle, il apparaît encore avec une gracieuse auréole. Il reste la personnification d'un genre, d'une époque, et dans une galerie de portraits on peut suspendre son image parmi les pastels aux couleurs à demi-effacées, auprès d'une de ces bergères dont un bouquet de roses fleurit le corsage et qui garde, d'un œil distrait, des moutons trop bien peignés. 11 appartient par la date de sa naissance, par son tour d'esprit, à ce monde brillant et factice du dix-huitième siècle où les paysages ressemblent à un joli décor d'opéra, où la nature est artificielle comme les personnages, fami-
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liers de Tiianon, monde qui commeuce par une idylle et finit par une tragédie.
C'est le règne des utopies, des rêves humanitaires, de la régénération universelle, la vision de l'âge d'or, la préface douce et tendre d'un livre dont les pages furent tachées de sang. Voltaire était roi, et enseignait le rire moqueur à toute une génération convertie à l'incrédulité par la séduction de son esprit. Jean-Jacques Rousseau prêchait à autrui la morale qu'il outrageait par sa vie, et, dangereux apôtre, détruisait tout en voulant tout réformer. La société, hercée par des chimères, s'avançait, souriante, vers le précipice que l'illusion et le mensonge avaient couvert de fleurs.
Florian est le poète inoffensif de cette société dont le pinceau de Lancret et de Watteau nous représente les élégances et les grâces maniérées. Il reflète les idées et les aspirations de son temps, sans exercer sur elles une iuûuence , une direction. Pourquoi la Révolution vint-elle l'éveiller dans ses rêves et troubler son repos? Il ne demandait qu'à couler d'heureux jours, au milieu d'hommes paisibles et vertueux. On lui reprochait de ne pas mettre de loup dans ses bergeries. Les loups sont venus en 93, et Florian a eu le sort de l'agneau.
Son existence fut courte, mais assez digne d'envie, et il n'eut pas trop à se plaindre de la fortune. Issu
200 PUOPOS I.ITTKRAIKKS.
d'une famille noble et appauvrie, il naquit en 1755 à Florian, dans le château de ses pères, au pied des Céuenues. Sa mère, Gilelte de Salgues, d'origine espagnole, mourut en lui donnant le jour. Il ne se consola jamais de l'avoir perdue, et la privation des sollicitudes maternelles jeta sur sa vie une ombre mélancolique.
Un mot naïf de sou enfance peint les sentiments de son cœur ouvert aux affections, à la tendresse. Un petit paysan, son Irère de lait, vint se plaindre à lui d'avoir été maltraité par sa mère. " Que tu es heureux, lui dit-il, de pouvoir être battu par ta mère! 5)
Son oncle, le marquis de Florian, avait épousé une nièce de Voltaire. Conduit par lui à Ferney, il reçut les encouragements de celui quifasciuait son siècle. Voltaire loua la précoce intelligence de l'enfant, qu'il appelait en badinant Florianet. Ce surnom aurait pu lui convenir à un âge plus avancé; il exprime la gentillesse de sa nature et la gracilité de son œuvre.
En 1768, Florian entra au service du duc de Penthièvre, en qualité de page. L'excellent prince passait sa vie à faire le bien. Dans sa petite cour de Sceaux et d'Anet, on aurait pu se croire revenu au temps des bonnes fées qui interviennent dans les affaires humaines, et d'un coup de baguette arran-