‹ Propos littérairesChapitre 65 sur 95 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

qui n'avait rien à craindre de lui. Alais à cette époque, tout le monde était suspect. Florian avait été le serviteur et le familier d'un prince; par sa naissance il appartenait à l'aristocratie. C'était assez pour le désigner. La popularité dont il jouissait à Sceaux, où il s'était retiré, ne le protégea pas contre la tyrannie jacobine. Il fit vainement une profession de foi républicaine dans une chanson intitulée le Xom de frère, sur l'air de la Carmagnole^ oîi on lit, entre autres couplets :

Sur ma guitare assez longtemps J'ai chanté les tendres amants; Chantons la liberté, La sainte égalité, Et le doux nom de frère.

Soyons unis, Mes amis.

Disparaissez, titres si vains Qu'enfanta l'orgueil des humains.

Le seul que l'on chérit.

Le seul qui nous suffit, C'est le doux nom do frère.

Soyons unis, Mes amis (I).

On ne s'attendait pas à trouver en Florian un héros. Mais on regrette de voir sa muse, coiffée du

fl) C.-A. D.UBAX, Paris en 179V d en IT95, p. 413.

204 PIîOI'OS LITTERAIRES.

bonnet rouge, afficher un civisme dicté par la peur. Il faut convenir que la fraternité, la liberté, l'égalité ont inspiré à l'auteur A^ Estelle ses plus mauvais vers. 11 a beau vouloir hurler avec les patriotes, sa voix n'exhale qu'un son triste et doux comme un bêlement plaintif.

On douta de la sincérité de ses sentiments républicains, et un ordre signé Saint-Just le fit incarcérer dans la prison de Port-Libre, dont le nom était une ironie. Arrêté au mois de juin 1794, il fut délivré après le 9 thermidor, par l'intervention de Boissy d'Anglas. Sa captivité avait duré deux mois à peine; mais sa santé élait mortellement atteinte par les émotions. En proie à d'horribles hallucinations, il voyait passer et repasser les spectres des victimes immolées sur l'échafaud, la tête charmante et ensanglantée de l'infortunée princesse de Lamballe, belle-tille du duc de Penthièvre, et dont il avait vu de près le filial dévouement et la grâce touchante- Redevenu libre, il se croyait encore dans la sombre nuit des prisons et entendait retentir l'appel des condamnés.

Pauvre Florianet! Il ne put résister à tant de secousses, et s'éteignit à Sceaux, le 13 septembre 1794, âgé de trente-neuf ans.

Sa vie littéraire avait été féconde. Il a beaucoup écrit, et les lecteurs ne lui ont pas manqué. Traduit

Page 1