CHAPITRE X
dans toutes les langues, ses œuvres comj)l('tes ont eu cinquante éditions, et ses Fahlcs seules ont eu cent fois les lionneuis de la réimpression. C'est par elles surtout qu'il a survécu, car on ne lit plus guère ses romans, et ses comédies (1) sont oubliées.
Comme fabuliste, il a conquis une place qu'il serait injuste de lui contester. Il a eu la mauvaise fortune de venir après La Fontaine. Parler de la fable, c'est nommer celui qui, sans créer le genre, l'a illustré par ses chefs-d'œuvre et restera sans rival. Ou ne peut comparer Florian à son redoutable devancier que pour l'humilier, et pour reconnaître à La Fontaine une supériorité qui n'a pas besoin d'être démontrée. Il y a entre eux toute la distance du génie au talent, toute la différence de deux caractères opposés, de deux époques dissemblables.
La Fontaine est l'homme de la nature; Florian est bomme de cour ; il a les défauts du dix-huitième siècle; il n'a ni la saveur originale, ni la gaieté malicieuse de l'immortel « bonhomme » . Les bètes de La Fontaine parlent; celles de Florian raisonnent. La Fontaine connaissait les animaux qu'il met en scène; il avait vécu près d'eux, il les avait
(1) Les Deux Bille/s, — Le hou Ménage, — Le bon Père, — La bonne Mère et le bon Fils, — Jeannot et Colin, — Les Jumeaux de liergame, — Hêro et Léanrlre, — Le Baiser, — Blanchs et Vermeil.
206 ruOPOS LITTEUAIRES.
étudiés avec amour. Florian ne les a vus qu'avec les yeux d'un gentilhomme ordinaire de la chambre ; il les a moins bien compris et moins aimés. Ses meilleures fables ne sont pas celles où il fait figurer les bêtes, maison il introduit les hommes.
Dans un certain nombre d'entre elles, il vise les institutions, la société, car de son temps le goût des réformes envahissait la littérature. Ce sont celles qu'on pourrait appeler les fables politiques, comme, par exemple, le Calife^ leçon faite aux rois qui seraient tentés d'abuser de leur puissance, fable qui, sous des noms différents, est l'histoire du grand Frédéric et du meunier de Sans-Souci. Telle encore la fable le Rossignol et le Prime. Un jeune prince s'étonne de voir fuir devant lui, dans les bois, le mélodieux rossignol, tandis que son palais est rempli de moineaux. Son gouverneur en tire une morale appropriée à l'héritier d'un trône :
Les sots savent tous se produire.
Le mérite se cache, il faut l'aller trouver,
L^Ecliication du lion nous montre le roi des animaux donnant pour précepteur à son fils un chien qui, nouveau Mentor, instruit le nouveau Télémaque dans l'art de régner vertueusement. Le lionceau ne se sert de ses griffes que pour sauver la vie à son pédagogue, attaqué par un tigre, et le chien
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ramène au roi son élève dont il se sépare en pleurant, mais avec l'espoir que sou règne sera celui du meilleur des lions.
Le roi Alphonse est aussi une fable humanitaire. Un roi astronome, tout occupé de découvrir des habitants dans la lune, est suivi par un pauvre qui, renouvelant eu vain sa requête, le tire à la fin par son manteau, et lui dit :
Ce n'est pas d.9 là haut, c'est des lieux où nous sommes
Que Dieu vous a fait souverain.
Regardez à vos pieds : là vous verrez des hommes,
Et des hommes manquant de pain.
Même morale dans le Lahoureur de Castille, où l'on conseille aux rois de fonder leur pouvoir sur l'amour de leurs sujets. Un prince errant et détrôné rencontre un laboureur qui, reconnaissant en lui les vertus d'un monarque, lui offre sa personne et ses douze fils pour reconquérir son trône. Ils s'embrassent, en versant des larmes d'attendrissement, et la fortune se déclare en faveur du prince, qui, remonté sur le trône, n'oublie pas ce qu'il doit à l'homme des champs.
Le Renard déguisé ai un peu parent de ceux de La Fontaine. Il a beaucoup d'esprit, et, fatigué de vivre à la cour, oii l'on ne rétribuejamais ses services, il s'en va trouver son grand-père, un vieux renard,
208 PROPOS MTTÉKAIRES.
plein d'expérience, qui lui conseille de retourner à la cour, affublé de la dépouille d'un blaireau. Le stratagème réussit. Personne ne le reconnaît, et il tarde pas à obtenir les faveurs qu'on lui avait refusées. Il revient en grand équipage chez son grandpère, qui le félicite de sa haute fortune et lui dit :
Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire, Doit d'abord cacher son esprit.
On a souvent discuté la morale de La Fontaine. Il n'est pas difficile de trouver et de comprendre celle de Florian. Loin de se cacher, elle se montre, et l'on pourrait dire qu'elle se montre trop, tant l'intention de moraliser est évidente.
Florian, fabuliste, est volontiers prédicateur. Il nous prêche les vertus, la bonté, l'humanité. Sa morale, un peu langoureuse, s'exprime par des sentences comme celle-ci :
L'asile le plus sur est le sein d'une mère (1).
Dans une de ses fables (2), le chien dit à la brebis :
Va, ma sœur, il vaut encor mieux Souffrir le mal que de le faire.
Un autre chien ne s'est pas conformé à ce pré-
(1) La Mère, l'Enfant et les Sarigues (2j Les Brebis et le Chien.