CHAPITRE XI
Rochers, dans ses bois où elle se plaisait à piauler elle-même des arbres et à tracer des allées (1). Elle jouit du chant de oiseaux (:2), d'une journée de printemps à Livry, d'où elle écrit :
« Nous avons tempéré le brillant de Carême prenant avec la feuille morte de celte forêt. Il y a fait le plus beau temps du monde; les jardins fort propres, la vue belle et un bruit d'oiseaux qui commencent déjà d'annoncer le printemps qui nous a paru plus beau que les vilains cris des rues de Paris (3). ^
Elle admire les nuances variées des feuilles d'automne :
« Je suis venue ici (à Livry) achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres; elles n'ont fait que changer de couleur: au lieu d'êlre vertes, elles sont aurores^ et de tant de sorte d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer (4). 55
(1) t -Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante... Tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître. « (I^ettre du 31 mai 1671.)
(2) a Je vins ici (à Livry) où je trouvai le triomphe du mois de mai... Le rossignol, le coucou, la fauvette.
Dans nos forêts est ouvert le printemps.
(Lettre du 29 avril 1071.)
(3) Livry, mercredi des Cendres, 1680.
(4) 2 novembre 1677.
232 PROPOS LITTKItAIItES.
C'est encore de Livry qu'elle adresse ces lignes à Mme de Grignan :
« Je quitte ce lieu à regret, ma fille; la campagne est encore belle; celte avenue et tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années ; les petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur profit; les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées ; la campagne en gros est encore toute riante... (1) 5'
Au milieu même de F hiver, en Bretagne, le spectacle de la nature est un plaisir pour ses yeux : « Ces bois sont présentement tout pénétrés du du soleil quand il en lait ; un terrain sec et une place madame où le midi est à plomb, et au bout d'une grande allée où le couchant fait des merveilles (2). 1' a Ne vous représentez point que je suis dans un bois obscur et solitaire avec un hibou sur ma léte ; ce n'est point ce qu'on pense; rien ne se passe pins insensiblement qu'un hiver à la campagne; cela n'est affreux que de loin (3). «
« Point de neige, point de verglas, un beau
(1) 2 novembre 1679.
(2) 30 novembre 1689.
(3) 4 décembre 1689.
f, HAPITUK XI. 23:5
soleil, je me promène lous les jours; rien n'est défiguré dans ces bois : tout y est si bien planté, si bien rangé qu'il semble que les feuilles ne soient tombées que pour faire que le soleil éclaire toutes ces allées(l). 5)
Les voyages lui fournissent l'occasion d'observer et de décrire les contrées qu'elle parcourt es paysages normands la ravissent :
« 11 y a onze lieues de Rouen à Pont-Auderaer; nous y sommes venues coucher. J'ai vu le plus beau pays du monde ; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette Seine pendant quatre ou cinq lieues, et les plus agréables prairies du monde; ses bords n'en doivent rien à ceux de la Loire; ils sont gracieux, ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière; en vérité, cela est beau; je ne connaissais point la Normandie ; je l'avais vue trop jeune (2). •'
La P'outaine et Aime de Sévigné peignent la nature avec des couleurs vraies ; ils l'ont vue et aimée telle qu'elle est. Ce n'est pas cette impression que donne la lecture de Fénelon dans ses descriptions où domine la recherche littéraire, et où il s'est visiblement inspiré des anciens :
« Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu,
(1) 18 décembre 1689.
(2) 2 mai 1089.
malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. Des fontaines coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal. Mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée. Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur qui se renouvelle dans toutes les saisons répand le plus doux de tous les parfums. Ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là, on n'entendait jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d'un ruisseau qui, se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros bouillons pleins d'écume, et s'enfuyait au travers de la prairie.
" La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là ou découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers où elle se brisait en gémissant et élevait ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs tètes superbes dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne. Les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité ;