‹ Propos littérairesChapitre 80 sur 95 · CHAPITRE XI. 2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. 2i

u L'aurore un matin me parut si belle que, m'étant hai)ilié précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir se lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme. C'était la semaine d'après la Saint-Jean. La terre dans sa plus grande parure était couverte d'herbes et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux faisaient en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été(l). "

Il ne s'éprend pas avec moins d'ardeur de la campagne aux environs de Paris, à Montmorency, où il arrive à la fin de l'hiver :

« Quoiqu'il fit froid et qu'il y eût même encore de la neige, la teire commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait à la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'écriai dans un transport : Enfin, tous mes vœux sont accomplis! Mon premier soin

(I) Les Confessions, i" partie, liv. IV^

fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de la demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. 11 avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes, et jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris (1). ^i

La misanthropie, le dégoût de la société devaient augmenter l'amour du philosophe pour la nature; mais ce sentiment inné en lui était profond et sincère. Pendant son séjour à l'île Saint-Pierre, l'aspect du lac de Bienne renouvelle en lui les impressions qu'il ressentait si vivement :

« J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé. Je ne manquais point, à mon lever, lorsqu'il faisait beau, de courir sur la terrasse humer l'air frais et salubre du matin, et planer des yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont

(1) Les Coit/essio/is, U" partie, iiv. IX.

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les rives et les montagaes qui le bordent encliaiitaieut ma vue. Je ne trouve point de plus digne hommage à la divinité que cette admiration muette qu'excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne s'exprime point par des actes développés. Je comprends comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des crimes, ont peu de foi; mais je ne puis comprendre comment des campagnards et surtout des solitaires peuvent n'en point avoir. Comment leur âme ne s'élèvet-elle pas cent fois le jour avec extase à l'auteur des merveilles qui les frappent (1)? »

Il était réservé à Bernardin de Saint-Pierre d'inaugurer avec éclat la littérature descriptive dont il a donné de brillants modèles, de marcher le premier dans la voie où le suivit l'auteur cVAia/a. En éveillant le goût de ses contemporains [)Our les choses de la nature, en montrant tout le parti qu'un écrivain pouvait en tirer par de fidèles peintures, il découvrit un horizon resté longtemps inaperçu. Mais il eût, sans doute, été moins bien compris s'il ne s'était adressé aux lecteurs de Jean-Jacques Rousseau. La X'OUveUe Hcloïse et V Emile avaient préparé les imaginations françaises aux Eludes de la nature.

(1) Les Confessions, II' partie, liv. XII.

La vie de l'homme influe sur l'œuvre de l'écrivfaiu et détermine souvent sa vocation littéraire. C'est sur l'Océan que tombèrent les premiers regards de lîernardin de Saint-Pierre, qui naquit au Havre. Ses voyages à la Martinique, en Hollande, en Russie, en Pologne, en Saxe, à l'île de France, développèrent en lui l'admiration des grands spectacles de l'univers et des merveilles de la création.

Jean-Jacques Rousseau était mort quand parurent les Etudes de la nature et Paul et Virginie. Le premier de ces ouvrages avait valu à Bernardin de Saint-Pierre un éclatant succès ; le second fut pour lui un triomphe, et c'est celui qui a le mieux servi sa renommée, en la rendant populaire. Il eut le mérite non de découvrir la nature, mais d'en parler comme personne ne l'avait fait avant lui. Il osa se proclamer religieux à une époque d'incrédulité. Au lieu d'apporter dans la description des merveilles que riiomme a sous les yeux Félégante correction des imitateurs de l'antiquité ou la banalité du genre pastoral, il y mit à la fois l'exactitude et l'émotion dont il était animé. Il entraîna parce qu'il était luimême entraîné. L'enthousiasme fut le secret de son talent et celui de son succès.

Il ne fut pas seulement un enthousiaste de la nature; il l'étudia avec le soin minutieux d'un historien qui collectionne des documents.

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