CHAPITRE XI
de jusliGer la Providence en la faisant intervenir dans les moindres choses conduit l'autenr aux puérilités et aux sophismes. L'observation y est poussée parfois jusqu'à la minutie, et en relisant aujourd'hui ce livre, on est forcé de convenir qu'il a beaucoup perdu de l'attrait qu'il sut inspirer à toute une génération pour laquelle ces pages avaient la valeur d'une révélation. Il n'en reste pas moins une époque dans l'histoire littéraire, et a créé une langue dont il n'y avait pas de modèles avant lui chez nos écrivains et dans les récits de voyages. Bernardin de Saint-Pierre sut peindre ce qu'il voyait, et a mérité l'éloge que lui adressait Napoléon qui, étant alors premier consul, lui écrivit : « Votre plume est un pinceau, ^i
Les lignes suivantes montrent avec quel soin minutieux il observait la nature :
« Dans une belle nuit d'été, quand le ciel est serein et chargé seulement de quelques vapeurs légères propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil, lorsqu'ils traversent les extrémités de notre atmosphère, transportez-vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de l'aurore. Vous verrez d'abord blanchir, à l'horizon, le lieuoîi elle doit paraître; et cette espèce d'auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube, du mot lal'iiialhn, qui veut dire blanche. Cette blan-
cheur monte insensiblement au ciel, et se teint en jaune à quelques degrés au-dessus de l'horizon; le jaune, en s'élevant à quelques degrés plus haut, passe à l'orangé, et cette nuance d'orangé s'élève au-dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point, vous apercevez au ciel, derrière vous, le violet à la suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo, et enfin le noir tout à fait à l'occident (1). «
Voilà bien indiquée toute la gamme des couleurs dans un lever de soleil, et l'on voit par là le procédé de Bernardin de Saint-Pierre appliqué à l'étude de tous les spectacles de la nature. Mais si l'on veut de vrais paysages, c'est dans Paul et Virginie (\\i'\\ faut aller les chercher. L'imagination poétique n'y enlève rien à l'exactitude et au scrupule de l'observation. Voici comment est décrit un des sites de l'île de France :
u Un sentier conduisait dans un bosquet d'arbres sauvages, au centre duquel croissait, à l'abri des vents, un arbre domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette avenue on apercevait les maisons, par cette autre les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de talamaques entrelacés de lianes, on ne
(1) Etude dixième, des couleurs,