CHAPITRE XI
se précipite de différents étages de roclier et forme à sa chute une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise en tombant en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses, et dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se raf-proclient tous à la fois et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air, sans CL'Sse renouvelé par le mouvement des eaux, entrelient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une Iraîclieur qu'on trouve rarement dans cetle île, sur le haut même des montagnes. "
L'impression vive de la nature éclate dans ces descriptions, qu'on ne croirait pas datées du dixhuilième siècle, mais d'une époque voisine de la nôtre. C'est par l'étude attentive et par le caractère de vérité que Bernardin de Saint-Pierre se distingue de son temps et de ses devanciers. Là est son originalité. Avant lui, on avait souvent fardé la nature dans des images d'où la froideur et la correction bannissaient la réalité.
Bernardin de Saint-Pierre sut être peintre et poète ; il décrivit en observateur et en artiste. Enfin, il associa dans ses tableaux les vérités religieuses et morales aux grands spectacles qu'il apprit à mieux voir et qu'il fit admirer. Il a donc des litres d'honneur qu'on ne saurait, sans ingratitude, lui contes-
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ter. Le voile du temps, qui va toujours s'épaississaut sur les hommes et sur les choses, n'a pas encore recouvert celte figure de penseur et d'écrivain dont le nom mérile de vivre, car nul n'aima davantage la nature, et ne contribua plus puissamment à lui donner dans la littérature la place qu'elle méritait d'y occuper.
Nous venons de suivre, pour ainsi dire, les étapes du genre descriptif à travers deux siècles. Nous avons assisté à ses développements, à ses progrès, et le caractère des écrivains, comme celui de leur temps, s'est révélé dans la peinture des choses de la création.
Si le sentiment de la nature peut paraître absent à certaines époques, il convient d'observer que la nature a dû êtrej alors aimée et comprise, mais qu'elle n'était pas,Jcomme elle l'est devenue depuis Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, un sujet littéraire, un thème familier. On la sentait, on ne la décrivait pas.
De nos jours, le réalisme a donné au genre la