CHAPITRE XII
aspect, il présente en même temps l'image du danger. C'est le « péril de la mer » qu'évoque perpétuellement le Mont Saint-Michel, cette merveille de la France, ce monument de la foi de nos pères.
Qui n'a vu, sur nos côtes, ces humbles chapelles placées sous l'invocatioa de la Mère de Dieu, si poétiquement appelée 1'" Etoile de la mer «? Les ex-voto, les navires suspendus à la voûte du sanctuaire, redisent la reconnaissance des matelots échappés au naufrage.
La vie du marin et celle du pêcheur sont un combat incessant contre les éléments^ une lutte; perpétuelle contre les vents et les flots; elle se passe sur un gouffre toujours prêt à l'engloutir. La mer est le seul gagne-pain de ces familles qu'une tempête peut priver de leurs soutiens, et qui attendent avec inquiétude le retour de la barque portant non la fortune, mais l'indispensable salaire des rudes journées et des sombres nuits.
Cette existence est faite du courage inhérent aux fortes races, nées sur les rivages de l'Océan avec lequel l'enfant se familiarise, de bonne heure, en l'associant à ses rêves et à ses jeux. Le corps y acquiert et y conserve une rare vigueur. Toutefois, la jeunesse s'efface vite de ces visages hàlés sur lesquels se lit l'énergie de l'àme habituée à la privation et à la résistance.
Dans l'œil du marin se reflètent la mer et le ciel qu'il interroge souvent. Les oncles sans cesse en mouvement renferment Je secret de son orageuse destinée.
Les pensées que fait naître la mer sont graves, souvent tristes. Les exils et les naufrages s'inscrivent sur les pages de ce grand livre qui ne raconte pas tous les drames dont il est rempli.
Si la religion était bannie de la terre, elle se retrouverait encore sur les hautes falaises d'où l'on aperçoit l'horizon sans limites, dans les pays où résonne le bruit de la mer, dont les voix confondent l'incrédulité, et à laquelle Dieu seul a dit : « Tu n'iras pas plus loin! j)
Là, tout est si grand que tout y paraît petit. Le navire aux dimensions colossales n'est plus qu'un point imperceptible dans l'immensité. L'œil y perd la notion de la distance; les choses y prennent des couleurs indéfinissables et des formes imprécises. Le temps s'y écoule sans se faire sentir, dans une sorte de rêve et de méditation contemplative.
La poésie, qu'éveillent les magnificences de la nature, devait être attirée par la mer. Comment n'eût-elle pas cherché à exprimer les sentiments qu'inspire un tel spectacle? Le sujet, poétique par lui-même, devait tenter aussi la prose des observa-
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leurs doués de la faculté de sentir cl de penser poéliquement.
Qualre écrivains célèbres, à des litres différenls, ont parlé de la mer ou plutôt l'ont chantée dan? des œuvres connues de tous : Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo et Pierre Loti • deux prosateurs et deux poètes.
Nous allons leur emprunter des pages qui, sans se nuire les unes aux autres , se complètent et analysent les idées, les sensations, les sentiments qu'inspire la majesté de l'Océan.
Chateaubriand, poète par l'imagination, eut l'amour passionné de la mer, dans laquelle il se plaisait à voir l'image des agitations de sa vie, A Sainl- Malo, sa ville natale, ses premiers vagissements se mêlèrent au bruit des vagues et de la tempête. 11 voulut, suprême coquetterie de la gloire davant la mort, avoir pour tombe un rocher battu des flots.
« Je reposerai, a-t-il dit, sur les bords de la mer que j'ai tant aimée (1). 5
(J) Mémoires d'outre-tombe, AvanI -propos.
11 a souvcut parlé de soti invincible attrait pour rOccau qui berçait sa mélancolie, et qui eut sa dernière pensée, après avoir eu ses premiers regards.
Racontant son séjour à Dieppe, oii il s'était retiré en 1812 pour obéir au gouvernement impérial qui l'éloignait de Paris, il écrit dans ses Mémoires d' outre-tombe :
« Lorsque je restais chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis, je contemplais cette mer qui m'a vu naître et qui baigne les côtes de la Grande-Bretagne oii j'ai subi un si long exil : mes regards parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en Europe, et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut, ô mer, mon berceau et mou image I Je veux te raconter la suite de mon histoire : si je mens, tes ilols mêlés à mes jours m'accuseront d'imposture chez les hommes à venir (1). «
Ailleurs, il raconte, avec la magie de son style, sa traversée sur le vaisseau qui l'emportait vers l'Amérique :
« Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire une idée des sentiments qu'on éprouve lorsque du bord d'un vaisseau on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme.
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Il y a dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui vient de l'absence de la lerre : on laisse sur le rivage les passions des hommes ; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté.. . La langue même des matelots n'est pas la langue ordinaire ; c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau parmi des créatures dont le vêtement, les goîits, les manières ne ressemblent point aux peuples autochtones : elles ont la rudesse du loup marin et la légèreté de l'oiseau; on ne voit point sur leur front les soucis de la société ; les rides qui le traversent ressemblent aux plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'càge que par la brise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures, imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de 1 ecueil battu de la lame —
« Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont différentes, il est vrai : le matelot a mené une vie errante, le laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons
« Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel ou n'aperçoit ni arbres, ni villages, ni villes, ni tours.
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ni clochers, ni tombeaux ; sur celte route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux
« Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se l'ait un signe de loin : Adieu, va! Le port commun est l'Éternité (1). «
Dans le Génie du christianisme (2), il a consacré quelques-unes de ses plus belles pages à la description de la mer :
« Le vaisseau sur lequel nous passions en Amérique s'étant élevé au-dessus du gisement des terres, bientôt l'espace ne fut plus tendu que du double azur de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint semblable à celle du verre liquide. Une grosse houle venait du couchant, bien que le vent soufflât de l'est ; d'énormes ondulations s'étendaient du nord au midi et ouvraient dans leurs vallées de longues échappées
(2) Liv, IV', cil. XII : Deux perspectives de la nature.
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de vue sur les déseils de l'Océan. Ces mobiles paysages changeaient d'aspect à toute minute : tantôt une multitude de tertres verdoyants représentaient des sillons de tombeaux dans un cimetière immense; tantôt des lames, en faisant moutonner leurs cimes, imitaient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères : souvent l'espace semblait borné, faute de point de comparaison ; mais si une vague venait à se lever, un flot à se courber comme une côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon, l'espace s'ouvrait subitement devant nous. On avait surtout l'idée de l'étendue lorsqu'une brume légère rampait à la surface de la mer et semblait accroître l'immensité même. Oh! qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Xord, au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les mers du Midi à des îles de repos et de bonheur ! « Il nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart et quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence. Pour tout bruit on entendait le froissement de la proue sur les flots, tandis que les étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens ! c'est surtout dans les
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eaux de l'abîme et dans les pioiondeurs des cieiix que tu as gravé bien forteuienl les traits de ta toutepuissance ! Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivages, l'infini dans le ciel et sur les flots 1 Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds !
« Je ne suis rien ; je ne suis qu'un simple solitaire; j'ai souvent entendu les savanis disputer sur le premier Etre, et je ne les ai point compris : mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue des grandes scènes de la nature que cet Etre inconnu se manifeste au cœur de l'homme. Lu soir (il faisait un profond calme), nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie, toutes les voiles étaient pliées; j'étais occupé sous le pont, lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière; je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux; les matelots étaient répandus pêlemêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau qui regardait l'occident.