CII.AIMTUK \ll. 2G
« Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait en lie les cordages du uavire, au milieu des espaces sans bornes. On eiit dit, parles balancements de la poupe, que l'aslre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
« 11 eût été bien à plaindre celui qui dans ce spectacle n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôlant leurs chapeaux goudronnés, vinrent entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de Bon Secours,. patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient le soleil couchant sur les Uots ! Comme elle allait à l'àme, celte invocation du pauvre matelot à la Mère de Douleur ! La conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux, saisi d'admiration et de
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crainte, un prêtre auguste en prière, Dieu penché sur l'abîme, d'une niain retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient, et prêtant à travers l'immensité une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir. «
La noblesse de l'expression et l'élévation des idées rivalisent avec la grandeur des images. Ce ne sont pas des vers ; mais c'est de la poésie.
Lamartine obéit à des inspirations différentes et nous présente d'autres tableaux. 11 se rapproche de Chateaubriand par le sentiment religieux; il s'en éloigne par la nature de son talent. Il peint la mer en poète, mais en poète qui cherche la grâce et la mélodie, au milieu même du tumulte des éléments. Aussi a-t-il choisi le calme d'un beau soir sur le golfe de Baïa :
Vois-tu comme le flot paisible Sur le rivage vient mourir?
Vois-lu le volajje zéphyr liider, d'une haleine insensible,
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L'onde qu'il aime à parcourir? ^Fontons sur la barque lé<]ère Que ma main guide sans efforts, Et de ce golfe solitaire Rasons timidement les bords...
Dieu! quelle fraîcheur ou respire!
Plongé dans le sein de Tétbys,
Le soleil a cédé l'empire
A la paie reine des nuits;
Le sein des fleurs demi-fermées
S'ouvre, et de vapeurs embaumées
En ce moment remplit les airs;
Et du soir la brise légère,
Des plus doux parfums de la terre,
À son tour embaume les mers (1).
Même mélodie dans la pièce intitulée Adieux à la mer (2), et où la barque du poète n'est pas agitée par la vague en fureur, mais mollement bercée sous l'azur du ciel.
Murmure autour de ma nacelle, Douce mer dont les flots chéris, Ainsi qu'une amante fidèle.
Jettent une plainte éternelle Sur ces poétiques débris !
Que j'aime à flotter sur ton onde, A l'heure où du haut du rocher L'oranger, la vigne féconde, Versent sur ta vague profonde Une ombre propice au nocher !...
(1) Premières et nouvelles tnédilatiotis poétiques. Le golfe de Baïa.
(2) Premières et nouvelles méditations voétiques.
268 PROPOS LITTEIIAIUKS
Le Dieu (|ui décora le monde
De ton élément gracieux,
AQn qu'ici tout se réponde,
Fit les cieux pour briller sur l'onde
L'ond^ pour rcflécliir les cieux.
Aussi pur que dans ma paupière, Le jour jiénèlre Ion flot pur; Et dans la brillante carrière Tu semblés rouler la lumière Avec les flots d'or et d'azur.
Aussi IU)re que la pensée.
Tu brises le vaisseau des rois, Et dans la colère insensée, Fidèle au Dieu qui t'a lancée, Tu ne t'arrêtes qu'à sa voix.
De l'infini, sublime image.
De flots en flots l'œil emporté Te suit en vain de plage en plage; L'esprit cherche en vain ton rivage Comme ceux de l'éteinilé.
Ta voix majestueuse et douce Fait trembler l'écho de tes bords, Ou sur l'herbe qui te repousse Comme le zéphyr dans la mousse Murmure de mourants accords.
L'océan que se plaît à célébrer Lamarline n'est pas un élément furieux ; c'est « l'élément gracieux 5) . Sa voix n'est pas un grondement, mais un murmure. 11 n'y a point de tempête sur la mer chantée par l'auteur des Méditations ; elle a le
charme l)erceiir de ses vers, et jusque sur les flols, Lamartine reste le poète du Lac.
Tel n'est pas Victor Hugo. Ce qu'il aime de l'océan , ce sont ses agitations, ses bruits formidables, ses vagues furieuses, l'horreur de ses abîmes et les dangers courus. La mer, envisagée sous ses sombres aspects, convient à l'àpreté de son génie. Aussi lui doit-il ses plus magnifiques inspirations. L'exil qui le relégua dans une île le mit en face des spectacles qu'il a décrits avec des accents si énergiques et si variés.
« Il y a entre l'imagination de Victor Hugo et la mer, observe un écrivain dans l'étude de sa vie et de son œuvre, une harmonie de nature dont luimême n'avait pas encore conscience lorsqu'il cherchait, au nord et au midi, des lieux de pèlerinage : son œil, avide de formes puissantes et précisi^s, se plaisait alors aux aspects de la montagne qui lui suggéraient d'innombrables métaphores ; mais la matière était épuisée lorsqu'il découvrit l'océan.
« C'est dans la solitude de Jersey qu'il fît celte découverte ; il comprit aussitôt que seule cette immensité mouvante, qui est par elle-même une perpétuelle antithèse, avec ses caprices, ses bonds subits et ses brusques délentes, sa mollesse aussi et sa grâce azurée, pouvait rassasier son excessive et poétique imagination. La mer, c'est à la fois la
montagne et la forêt, la plaine et la ravine. C'est le fleuve, l'étang et le ruisseau, c'est toute la terre que le flot baigne, c'est tout le ciel qu'il reflète (1). » Victor Hugo eut pour la mer l'attrait du penseur et du poète; dans ses révoltes, il crut entendre l'écho de ses propres colères. Il se mit à écouter ses voix et à converser, pour ainsi dire, avec elle.
La mer me plaît; on sent la vertu dans son fiel. Elle assainit la terre à force d'amertume. Je l'aime. Aussi l'aller trouver est ma coutume, Quand je sens dans mon cœur monter sous le ciel bleu L'âpre indignation qui questionne Dieu.
Les proscrits sont des gens qui content leurs affaires Aux vagues dans l'orage et dans la nuit aux sphères : Nous ouvrons nos cœurs fiers et forts, quoique mourants, A ces premiers venus farouches, tous les vents, Et l'on finit par prendre une allière habitude Du tutoiement avec la sombre solitude.
De là l'apaisement, ô vastes cieux vainqueurs ! L'antan passe, arrachant l'écume de nos cœurs; Et quand sur notre haine et sur notre colère S'est répandu d'en haut l'immense bruit polaire, Quand la foudre nous a regardés dans les yeux. Que reste-t-il d'un homnie honnête et furieux? Un sage. On sonde mieux le mystère où nous sommes Devant ces grands flols noirs moins troubles que les
[hommes... (2)
(i) Les grands écrivains français. Victor Hugo, par Léopold Mabilieau, p. Sk.
(2) Lettre de l'Exilé. Toute la lyre, IIÎ, 1)3.