CHAPITRE Xn
On (lirait une ballade chantée par les mille voix de la tempête, et les vers inégaux, souvent bizarres, ont les allures et les sonorités de la mer en démence. Victor Hugo a voulu rendre les bruits de la mer, qui excitent la surprise et la terreur.
Quels sont ces l)riiils sourds?
Ecoutez vers l'onde
Celle voix profonde
Qui pleure toujours,
Et qui toujours gronde,
Quoiqu'un son plus clair
Parfois l'interrompe... —
Le veut de la mer
Souffle dans sa trompe (1),
Ailleurs, il cherche le sens philosophique de ces magnifiques scènes, et sa capricieuse imagination se joue parmi les vagues, au milieu des vents déchaînés, y voyant les drames et les désespérances de la vie humaine.
L'homme est sur nn flot qui gronde.
L'ouragan tord son manteau.
11 rame en la nuit profonde, Et l'espoir s'en va sur l'onde Par les fentes du bateau (2).
Il y reconnaît aussi la puissance divine, car on
(1) Les Voix intériemex :\]ne nuit qu'on entendait la mer sans la voir.
(2) Les Voix intérieures : Soirée en mer.
274 PllOPOS LITTERAIRES.
ne saurait la nier en présence de la mer qui élève l'homme vers Dieu :
Ainsi je rêvp, ainsi je songe :
Tandis qu'aux yeux des matelots La nuit sombre â chaque instant plonge Des groupes d'astres dans les flots.
Moi que Dieu tient sous son empire, J'admire, humble et religieux, El par tous les pores j'aspire Ce spectacle prodigieux.
Entre l'onde et les vents, bercée.
Et le ciel, gouffre éblouissant, Toujours pour l'œil de la pensée Quelque chose monte ou descend.
Goutte d'eau pur^ ou jet de flamme.
Ce verbe intime et non écrit Vient se condenser dans mon âme Ou resplendir dans mon esprit.
Et ridé3 à mon cœur sans voile, A travers la vague ou l'éther.
Du fond des cieux arrive étoile, On perle du Ibnd de la mer (I) !
Une autre fois, Victor Hugo fait parler la mer elle-même; il lui prête des sentiments et les interprète avec l'inépuisable fécondité de son génie
Je suis funeste et salubre.
Je suis le fileur lugul)re
(1) Les Rayons et les Ombres ■ Cœrulcum mare.
CHAPITllE \II. 275
Des noirs vallons Que l'orage sans fin mouille £t qui file ù sa quenouille
Ses aquilons...
Ma plaine est le grande plaine; Mon soufHe est la grande haleine;
Je suis terreur; J'ai tous les vents de la terre Pour passants, et le mystère
Pour laboureur...
L'aurore, avec épouvante, Regarde mon eau vivante,
Mes rocs ouverts, Mes colères, mes batailles. Et les glissements d'écaillés
Sous mes flots verts...
Hommes, vous rêvez de croire Que vous vaincrez mon eau noire,
Aux: fiers bouillons.
Ma vague aux mille étincelles, En pendant à des ficelles
Qiicbjues baillons (1) !
Ne pouvant tout citer, l'etiibarras est de choisir. La mer est la grande inspiratrice, et ce n'est jamais en vain que Victor Hugo s'adresse à elle. Il dépense pour elle les trésors de son imagination, sans jamais s'appauvrir. Plus il revient à ce sujet, moins il l'épuisé. Quelle magnificence n'ya-t-il pas encore dans ces vers :
(l) La Légende des siècles : III. L'Océau.
L'abîme : on ne sait quoi de terrible qui gronde ;
Le vent : l'obscurité vaste comme le monde;
Partout les flots; partout où l'œil peut s'enfoncer,
La rafale qu'on voit aller, venir, passer;
L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;
Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe.
Les nuages ayant l'aspect d'une forêt.
Un esprit qui viendrait planer là ne pourrait
Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne,
Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne.
Faite de cécité, de stupeur et d • bruit.
Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit (l).
Toutes les sensations qui viennent de la mer, sous un ciel sans étoiles, on les a en lisant ces vers d'une si grandiose simplicité.
Le sort du marin, du pêcheur est intimement uni à l'océan. On ne peut guère parler de l'un sans l'autre. Le cri du poète devient alors un cri de pitié; il peint les naufrages, les victimes, l'anxiété, les deuils, les désespoirs :
Les pauvres gens de la côte, L'hiver, quand la mer est haute
Et qu'il fait nuit, Viennent où finit la terre Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.
Us sondent la mer sans bornes; Us pensent aux écueils mornes
(l) La Légende des siècles, t. IV/: Pleine mer.