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CHAPITRE XII

Et triomphants ; L'orpheline, pâle et seule, Crie : 0 mon père ! et l'aïeule

Oit : iMcs enfants ! ...

L'une frémit, l'autre espère.

Le vent semble une vipère.

On pense à Dieu Par qui l'esquif vogue ou somhre, Et qui change en gouffre d'oml)re Le gouffre bleu (l).

La pièce de vers qui a pour titre Les pauvres gens (2) est célèbre. C'est une des plus belles de Victor Hugo. Nous assistons à un drame. Nous en suivons les actes émouvants. L'existence du pêcheur, ses hasards et ses dangers sont décrits avec tout ce que la poésie peut mettre dans la peinture de la réalité.

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,

Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille.

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir,

Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.

11 gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

Sa femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,

Surveillant l'àlre où bout la soupe de poisson.

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Lui seul, battu des flots (|ui toujours se reforment,

(1) La Légende des siècles, {. III : Les paysans an bord de la mer.

(2) Ihid., t. IV.

IG

278 ruOI'OS MTTEUAIllES.

II s'en va dans ral)îino, il s'en va dans la nuit.

Dur labeur ! Tout est noir, tout est froid, rien ne luit.

Il faut s'arrêter. Cédons toutefois à la tentation de reproduire en entier une pièce de vers dont l'inspiration s'élève avec le sujet, et où la plainte éternelle de l'océan, dans la sombre nuit, redit la détresse et l'horreur des naufrages. C'est peut-être la plus achevée par la perfection de la forme et la poésie des idées.

Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! Combien ont disparu, dure et triste fortune ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune. Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !

Combien de patrons morts avec leurs équipages ! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages, Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée; L'une a saisi l'esquif, j'aulie les matelots!

Nul ne sait votre sort, pauvres tètes perdues ! Vous roulez h travers les sombres étendues. Heurtant de vos fronts morts les écueils inconnus. Oh! que de vieux parenls, qui n'avaient plus (pi'un rêve. Sont morts en attendant Ions les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !

On s'entretient de vous pirfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,

CHAPITHE XII. 210

Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts, Au\ rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures. Tandis que vous dormez dans vos goémons verts.

On demande : Oiî sont-ils? Sont-ils rois dans quelque ile? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile? — Puis votre souvenir même est enseveli.

Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa cbarrue ? Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur cœur !

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,

Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre

Dans l'étroit cimetière où Técho nous répond,

Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne,

Pas même la cbanson naïve et monotone

Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont!

Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires?

0 flots, que vous avez de lugubres histoires !

Flots profonds, redoutés des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant les marées,

Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées

Que vous avez le soir quand vous venez vers nous (1) !

(l) Les Rayons et les Ombres : Oceano iiox.

Après la prose majestueuse de Chateaubriand, l'harmonie caressante de Lamartine et l'éblouissement des vers de Victor Hugo, l'on peut lire, sur le même sujet, ia prose musicale de Pierre Loti, qui est, lui aussi, un poète de la mer. Les pages qu'il a écrites marquent dans la littérature descriptive un genre nouveau ; ce sont de vraies peintures qui nous mettent en présence de la réalité.

Laissons-nous transporter dans la barque des pêcheurs bretons qui voguent sur la mer d'Islande :

K Dehors, il faisait jour, éternellement jour.

« Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.

« L'œil saisissait à peine ce qui devait être la mer : d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir

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