XI
Querelles entre Galllot le Bridé et Phelipot rEnfuipé.
Du village de Yindelles fut élu pour franc arcber Guillot le Bridé, tant pour sa hardiesse, même au plat, que pour la grandeur de corps : car beau mfttin étoit, s'il eût voulu mordre et courir après le loup, et crois aussi quMl étoit gentilhomme, à cause d'un pré que son père vendit, et portoit en ses armes une esculée * de choux, biiletée* de lard. Ce vénérable et discret Guillot, un jour
* Ecuellée.
' Billetee, terme blason. La billctte est une pièce d'armoirie en forme de petit carré long.
étant à sa garnison (pour ce que les Ganarriens faisoient mine de descendre), et là ne fit pas grands armes, et ne servit que de nombre, s^avisa que si le décours passoit, que sa porrée tarderoit beaucoup à planter, en quoi seroit trop lourdement intéressé : et pour obvier à tous et chacun les inconvénients qui en eussent pa Tenir, sans prendre congé de son capitaine, alla faire sa besogne, et payer quelques arrérages qu*il de voit à sa femme, ou pour rien ne se vouloit laisser encourir : car il les eût payés à double usure et intérêt, s'il n'eût voulu être battu. Après qu'il eut achevé son £ait, qu'il entendoit, disoitp-il, comme un autre, retourna à sa garnison, ses souliers bien mignonnement pendants à la ceinture , à laquelle étoit aussi sa rapière. Et arrivé conta si bien les raisons de son absence à son capitaine Tir'avant, et de si bonne grâce, car gracieux fut l'homme de bien, qu'il fut clamé * quitte et dit absous. Or, voici le point de la querelle. Phelipot TEnfumé, aussi franc archer de Flameaux , voyant que Guillot étoit quitte, et qu'il n'avoit point payé d'amende, s'appliqua fort et ferme du contraire : et en colère, disant en son clein, que d'une même raison, et pareil fondement s'en iroit achever la plate-forme de son four, ou tailler sa vigne, attendu qu'autant étoit privilégié que lui, et en rien ne se sentoit inférieur à Ini : car autant bien que lui et mieux s'étoit gouverné, le tout avantageusement, et selon l'assise au côté Geoffroy, concluant comme dessus : et que s'il avoit tort, vouloit payer quelque bonne chose à l'égard de toute la compagnie, de tout quoi demandoit réponds, sauf à passer du parsus*. Guillot ne dit mot, sinon que bien, et détacha une de ses aiguillettes, et en bailla un bout à Phelipot, lui disant : Tu m'entends bien? Oui-dà, répondit Phelipot, et t'assure que je ne te crains. Voici un point de difficulté, que je ne veux laisser en doute. Ck)uper l'aiguillette, ainsi que disent les maîtres, est une manière de défi, ou bien d'un cartel, qu'ils faisoient anciennement, coupant une aiguillette par la belle moitié, et tandis qu'ils étoient sans la renouer, comme un signe et renouvellement de colère, ils se combattoient, la part où ils se trouvoient, sans dire, qui a perdu, ou qui a gagné. Et n'étoit loisible la couper que pour justes, grandes, et favorables causes, comme de n'avoir payé son écot, ains sans dire mot à l'hôte s'en être fui , faisant semblant de
■ Proclamé , déclaré.
' Surplus.
s'enallert^lsser; n'avoir plegé* aucun quand il avoit bti à Itil; avoir joué de fausse compagnie, comme dire, Attendez-moi ici, je reviendrai tantôt, pour le sur, et n'y aura point def^ute; avoir tiré la langue sur aucun, puis lui venir rire en la bouche; avoir dtné sans son compagnon^ que premier n'eût été appelé trois fois sons la table; avoir entré en une taverne, sans avoir baisé la chambrière, qui étoit vilainement fait, et n'y avoit propos autrement; avoir parlé du vieux jeu^ intimation Ou ancien métief, devant l'hôtesse, qu'elle ne l'eût entendu, ou eu quelque distribution après dîner. Foui* toutes lesquelles causes se ttouva Cette coutume, qu'on appeknt Vulgairement et notoirement incision, division, coupement, ou coupation d'aiguillette. Retenus quelque temps après de leur garnison, pour retourner à nos moutons, se portèrent toujours mauvais visage, mêmePhelîpôt, lequel ayant pris les pourceaux de son ancien ennemi Guillot, qui mangeoient sei naveaux en son jardin derrière, ne leur voulut jamais faire mal, ni pis qu'aux siens, ains les traiter comme appartient à bêtes de telle ou semblable gravité. Auquel comme Guillot eut envoyé son fils aîné Tredouille, le remercier du bien et honnêteté que de sa grâce avoit fait à ses porcs, dont lui restoit bien obligé, répondit : Ce que j'en ai fait , ce n'est l'occasion de chercher amitié avec ton père, mais mon naturel, qui ne consiste, dont je remercie Dieu, à me venger sur une bète, bien sachant ce ne provenir que de ton père, premier ârgtlment de notre débat. Au reste, assure-' le de par moi, ce qu'il sait assdz toutefois, d'une pefpêtdeïle inimitié, et qu'il n'avoit que faire rompre ma haie, pour furtivement prendre mes chouX, le larron; et me nier un unzairt, que j'avançai pour lui au faiseur de roues, qui totts les jours me menace de me faire ajournef. Aussi que ses porcs sont continuellement sous mes poiriers, dont je me sens fort îtitéressé; et ne faut qu'il allègue mes champs être mal clos, car je suis celui , possible, qui regarde autant de près à les bien clore et hayer*î mais que ferez-vous à tin larron? Ha, dit lôrs Tredouille, j*ai ouï dire à mon père que vous lui printes Une bécasse à un collet* qu'il avoit tendu près la rivière, et près de Caillette; ne vous en
» Piéger ou pîeiger quelqu*un , c'est-â-dire, cautionner, se rendre garant, répondre pour quelqu'un.
' Entourer de haies.
' Filet, piège.
souvient-il? Il fiiudrait donc. Hai? trut avant, dit Phelipot, debout, que je ne vous voie jamais. Voire mais , contesloit Tmdûuille, qui étoit aussi mauvais qu'un oison, si les étrilles et coDdusions. Bo bo, vertu ma vie, fit Phelipot, par la dague saint chose, s'il faut que Martin bâton trotte? et qu'est ceci à dire? je ne* serai donc le maître k ma maison? Alison : crois hardiment qu'il m'en souviendra, et fût à cent ans d*ici; et dis à ton père, que haste, et qu'un bon coup payera tout : à qui pense^il avoir affaire? sont des contes cela, tu Dieu! Vraiment, dit Anselme, voilà de très-^belles querelles, et bien fondées. Ah ah, je vous dirois, répond maître I}uguot, U est malaisé et quasi impossible que voisins n'aient quelque différend; je le sais bien pour mot. Il y a des gens avec lesquels vous ne pourriez avoir amitié, tant sont pleins de nianvaise grâce t et ne connois homme de ce pays, qui s'y puisse honnêtement régler. Par mon cotin*, dit Ll^)in, il est vrai toutefois Perrot Ciaquedent, que tous avez connu, fai^oit bien cela ; car h grande peine ouïtes-vous jamais guère dire qu'il print noise avec voisin qu'il eût, et tant y a qu'il étoit d'ordinaire appelé des nobles , et à leur conseil, où il s'eoteadoit trè&-bien , et y gagn^ tout son bien. Vous dites le mieu^ du monde, dit Pasquier, mais c'est un entre cent; aussi que tout le inonde ne peut pas avoir les couillons d'acier. J'ai souventesfois, dit Anselme, ouï parler de ce Perrot comme d'un grand pliant , et qui k propos entretenoit fort ces gentilshommes, avec lesquels se trouvoit fort bien; même à quelques banquets qui SQ fussent faits, s'il en eût senti la fumée, n'eût eu garde d'on perdre sa part ; que si vous trouvez bon que je die ce que lui al vu faire autrefois, je mettrai peine m'y acquitter. Alors tout )e monde le pria , et qu'il np falloit ainsi demander congé 4'uQ§ (^(m qu'il pouvoit aana commandement,
Pc pfirrQt Ciaquedent*
Graûd merci, dit Anselme, n n'y a celui qui ne connoisse que Perrot fut un bon vilain , tendre du pourpoint et du cerveau, qui volontiers ne se souciolt qui payât, mais qu'il bût. Mais il avoit un mal en lui, comme nous sommes tous impar-
' Chaumiëre , cabane.
faits, que combien qu'il fût de grand conseil aux affaires étrangères, aux siennes il étoit aveuglé, abêti, et de nul esprit, pource que, me semble, il est bien facile d'enseigner, combien que le remontreur ne sauroit faire. De Perrot , il régnoit en sou quartier comme un petit demi-dieu et vrai coq de paroisse : régnoit, dis-je, à cause de sa grande diligence aux affaires d'aulrui; par ce moyen, tout le monde acoouroit à lui pour sa prud'bommie et savoir; car, pour mourir, qui est grand cas, un procès ne se fût intenté, que premier il n'y eût mis la main, assis son jugement sûr, et, avec ses lunettes apposées au nez, haussant un peu sa vue , enfoncé les matières ; et pour récompense avoit la nouveauté de tous les fruits du pays , ou oisons , poulets, il ne lui chaloit; car indifféremment, et sans grand égard, il prenoit tout, néanmoins qu'il refusoit un peu, disant, mode des avocats, qu'il étoit assez contenté du bon vouloir; mais puisqu'on étoit tant importun, il n'y avoit remède. Il avoit aussi cela de bon, que quelque banquet qui se ftt, il s'y trou- Yoit, encore sans y être invité, et commençoit à rire et saluer la compagnie dès l'entrée de la maison, disant : Dieu soit céans et les moines chez le diable! Voilà belle compagnie; Dieudoint* qu'à cent ans d'ici nous nous puissions tous étrangler. Et après qu'il avoit dévêtu sa robe, et mise sur un coffre, se mettoit à la table , où, quelque rebrassé qui y fût , nul n'étoit mieux adroit que lui, et qui mieux tint son ordre, toujours en contant quelque fable, quelque cas de nouveau, quelques nouvelles fraîches, qu'il inventoit sur-le-champ, ou bien de quelque procès, que promptement intentoit, et tellement par divers incidents le continuoit, qu'il en venoit à son honneur. Puis disoit : Donnez>-moi de ceci, prêtez-moi ce couteau, donnez-moi du vin pour boire, n'ôtez point cela, servez sans desservir. Dieu pardoint * à un tel; car voilà le morceau que plus volontiers il mangeoit. De tous poissons, fors de la tanche : prenez les ailes d'un chapon , néan-moins qu'aucuns docteurs dient d'une garse , Voilà le morceau pour quoi la bonne femme tua son mouton: et ce morceau honteux, demeurera-il? Madame, pource que vous ne dormez pas assez, vous plaît-il de ce pied de poule? Oh, le bon bœuf! je crois qu'il soit de carhes : donnez ce pigeon , je le mettrai au
' Dieu veuille, permette.
* Pardonne.
busq: encore un filet de ce vinaigre, ma fille. Ah, diable! ces chambrières vous Tont g&té. Eh que vous avez mauvaise lête! Madame, un soupiquet ci-dessous ne seroit pas mauvais: mais qui mettroit encore ceci à la broche? Ha, ha, gentil levraut, tu sois le bienvenu; ma foi, il n*est que mi-cru; çà, donnez, je le mettrai à la mode de la feue reine Gillette. Gomment, Monsieur, ceci demeurera-il? Je le crois bien, les premiers morceaux font ennui aux autres. Tiens, mon fils, mets ceci sur le gril, et je te marierai à ma fiUe aînée. Ce m'ait dieu , puis me donne à boii'e de ce flacon. Grand merci. Monsieur, je vous piégerai. Mets comme pour toi. Je vous servirai le jour de vos noces : tenez , mon petit ami , or ne mentez point, combien mangeriez-vous de ceci avant que les oreilles vous cheussent *? Ceci ne se fût sauvé devant moi il y a quinze ans. Oh, le bon appétit! tenez, comme il briffé'! Qui lui attacheroit des sonnettes au menton, vertu saint gris! Avoitr-il mangé son soûl de gland, le galant? Je n'ai plus dent qui rien vaille. Il en y a qui ne mangent point entre leurs heures , ou plus au matin que au soir ; je mange à toutes heures , et m'en trouve bien. Faisons comme les sergents , relevons mangerie : je ne donnerois pas de tout ce que nous mangeons, si nous ne buvons, une merde. Otez cette eau, il est assez fort sans elle; au matin tout pur, au soir sans eau: à fol , fromage. Mon ami , lève cette serviette : baillez à un vilain une serviette , il en fera des étrivières: de peur d'oublier mon couteau, donne-moi à boire. Je suis soûl ; j'ai le ventre tendu comme un tambourin à cordes; je danserois bien en rond : mangez; vous ne buvez point : après avoir fait un bon repas, il faut devenir chiches^ Bren, si mes enfants sont gens de bien, ils vivront: après avoir bien brouillé , nous n'avons que nos dépens : du vin, ou j'en demanderai : après la poire , il faut boire : si femme savoit que vaut pomme, jamais n'en donneroit à homme. Or ça» compère, à cause de lui, pour l'amour d'elle. Là, ma cousine, si j'ai bien bu à ma commère , ma commère a bu à moi : là , vous n'en mourrez pas pour un coup à la bretesque *. Je ne m'en irai pas de céans avec la soif. Compère Anselme, dit maître ' Huguet, je vous prie, soyez bref, et le faire court; car je veux,
' Tombassent.
' Briffer, manger comme un glouton.
* Économes.
* A la bretesque i c'cst-À-dire, à la manière des Bretons.
avant que la nuit soit plus avancée , vous dire quelque cas d^assez bon goût, le tout pour entretenir le propos de celle antique prud'hommie. Par mon serment, dit Pasquier, je dirois bien de Perrot davantage , le tout bien à propos. Mais , à raison de la nuit qui approche, et que nous en avons dit de vertes et de mûres, je suis prêt de quitter le jeu, vous laissant le temps qu^avois délibéré employer au demeurant de mon propos à votre dernier oonte. Alors Lubin vouloit se lever, disant qu'il étoit las, et qu'à peine pourroit s'en aller, qu'il ne fût longuement attendu de sa ilemme, au moyen de quoi envoya quérir sa jument noire, ^ demeura enoore pour ouïr maître Huguet, qui commença.
De Gobemouche.
Crobemouche, compagnons et amis , comme vous Pavez connu, étoit un terrible senault* et bon vilain, et payoit volontiers pinte ou tout le pot, quand il n'étolt point en son lourdaud. Quelquefois, étant de loisir avec son compère Trainefournille, faisoit de beaux souhaits et à profit , entre autres, pour être bref, que s'il étoit gros seigneur, il mèneroit ses bœufs à cheval, ou qu'il garderoit ses moutons à pied. £t que s'il y avoit quelque beau manche de fbuet en pays, ou quelque beau quartier de cormier, pour ftdre un manche de cognée, il les auroit, ou y auroit bien tiré à la poche. Par ma vie .' lui répondoit de même son compère Trainefournille, c'est très-bien souhaité à vous : et ne pensez pas, non, que je voulusse donner mes souhaits pour, beaucoup; car le plus souvent, il m'est avis que je suis un grand seigneiu*, et en cet avis, fais mille belles maisons, et à la fin, je me trouve aussi avancé comme auparavant. Bo bo, dîsoit Gobemouche, je ne me soucierois pas beaucoup de tant de belles besognes qu'ont ces gros et puissants gentilshommes; il me sufiBroit seulement de manger de ce beau lard jaune, à celle On que les chiens me regardassent; et croyez d'assurance que je mangerois tout mon soûl de fèves et de pois, si le quart n'en coûtoit plus de deux unzains; autant en ferois de ces belles andouilles avec de la porrée, et des oies grasses lardées de vieux lard, et en rien
* SenauUt gai et joyeux compagaon.
^T FACI^TIEUX, 79
ne semble oemi qui aiment mexix deux chiens qu'un porc, il y A bien dififérence. Ce di^pet et honnête homme Gobcmouche, un matin couplant ses bœufs pour oharruer, près le moulin à vent , ^'âvisa, attendu qu'il é|oit bien pour ce faire, quMl envoyeroit spn tils Guillaume à Técole, sous mattre Bsyaret. Nous avons, dit |ors Anselme, maintes fois argué de grécisme ensemble. Je le pense bien, dit maître {luguet, car il fut bien savant, ainsi que m'affern^ Qaudulphi, un jour que le trouvai péchant à la ligne. £t Ty envoya , pource que sa inère le gâtoit à lui apprendre mille SQttes ^çoiis de dire et manières de faire fort étranges, comme ne pisser çQutre le yept, ne d|re chat la nuit, ne rogner ses ongles an dimanche 9 car le dis^ble en s^longe les siennes; ne prendre ^mise blanche, ne danger, ne chanter au vendredi, ne filer au Hunedi, n'étudier aux fêtes ) mai^ loisible jouer aux quilles, aux bibelots, ou ^ OQchon va devant, Pour guérir des verrures% faut toucher ^ la robe d'un cecu, d'un çornn ou d'un mouton; c'est celui à qui Vm biscote sa f^nune, dont ^ quelque chose sert n^alheur, moyennant que ee soit à quelque bon diable : pour la fièvre , prendre neuf petites pierres et les envelopper en un mou<^ choir, puis le premier qui les trouvera prendra la fièvre; faut être huit jours entiers, après les noces faites, sans toucher à sa femme , et au bout du terme , baiser l'autel et aller à l'offrande , encore avec protestation. Oui veut être marié en l'an , prenne le premier papillon qu'il verra. Qui veut gagner le pré Raoul de Kennes, ou le pourceau de Bleron, l'arpent de vi^ne de monsieur de Paris, ou le quartier des foasseries, ne faut se repentir dedans l'an d'avoir été marié. Qui garde les souliers en quoi on a épousé, cela sert moult à avoir bon ménage ; autant an est des treize deniers desquels sont achetées les femmes, et bonne recelte pour les garder et n'être janin , est de jamais ne les perdre de vue. Guillaume ayant changé presque tous ces petits mots, sous la doctrine de maître Bajaret, fut mandé par son père Gobemouche pour rendre raison et du temps et de l'argent ; et fut le messager grand Jean le beurrier, un férial buveur et bon compagnon , au* quel Guillaume en contoit de toutes façons , et comme il l'en-tendoit, le tout à la bonne foi. Morbieu , disoit~il , qu'ils seront ébahis de me voir à cette heure ! je suis sûr qu'ils me déconnot- Iront; car je n'étois pas un tel galant quand j'y allai. Je n'en
* Verrues.
douto point, répondit grand Jean, attendu la coutume du pays; aussi que vous êtes habile homme et bon clerc. Per diem, disoit Guillaume, je ne dis pas pour me vanter; car vanterie, comme dit Tautre. Mais quand il sera question d'arguer, je parlerai si bien latin, que ma mère n'y entendra rien. Oui, vertubîeu! je ne dis mot , et gage qu'on verra beau jeu; demandez un peu : ba! toutefois, vous ne le connoissez pas; mais à propos, nous avons fait de bons petits tours ensemble. Far ma foi, mais je vous prie n'en dire rien, pour une après-dlnée, nous avons, moi lui et un autre bon garçon, dérobé environ une douzaine de châtaignes à notre hôtesse , tandis qu'elle étoit à matines , et les allâmes manger au pré Fichant, au soleil; puis chacun tire à la bourse pour avoir des pommes pour un liard et du yin pour un double : et vous réponds de cela, que tous fûmes ivres, et n'eût été je ne sais quoi, comme vous entendez, nous eussions querellé des lavandières qui étoient là. Voilà, mon ami, comme font les garçons quand se trouvent ensemble : aussi, que après bons vins, bons chevaux. Force beurre, force oignons, et grand' planté de moutarde, c'est sauce de morue et de merlans, aussi bonne que le pleur féminin pour les janins. Je m'ébahis , disoit grand Jean, qui ne cherchoit qu'à s'en défaire pource qu'il lui rompoit la tète, que vous ne tous hâtez, car ils vous attendent de tout le pays. Je crois que vous dites vrai , disoit Guillaume ; il vaut donc mieux que me diligente : adieu donc, grand Jean. Adieu, Guillaume. Lequel, hâtant ses pas, commença à courir comme le viateur qui , étant à la pluie au milieu d'une plaine , voyant au bout un large chêne, possible creux , ne cesse de courir, le chapeau bridé, le bâton par continuelle motion çà et là branlant, jusques à ce qu'il ait atteint le but prétendu. Aussi Guillaume ne cessa jusques à ce qu'il fût rendu, hors d'haleine, et tirant la langue de demi-pied ; et arrivé, trouva son père Gobemouche emmanchant une faucille, lequel, en sursaut, dit : C'est toi donc, Guillaume? Et de la chère? Toujours plus sain que sage, répondit notre férial Guillaume. Peu après, il salua mignonnement tous ceux du village, même Tugal le court, qui, lui ayant fait des chausses deux ans devant, lui avoit attaché la brayette derrière, en sorte qu'il le hayoit* mortellement: pourquoi j'eusse pensé qu'il ne l'eût daigné saluer, mais si fit.
* naissait.
Depuis fut , à la suasion* de sa mère, interrogé par dam Sylvestre Sortes, et fut trouvé bon grammairien positif et bon petit sophiste. Au moyen de quoi tint les conclusions à tous venants, sous Tif de la paroisse ; et pource qu'il parloit haut , fut jugé , même par sa mère et sa cousine, les avoir mis tous sur le cul , et rendu qui»nauds; tellement qu'on parloit de lui jusques à Becherelle, à son bien grand avantage. Il est temps, dit Lubin, fabe fin à nos propos, pour ce jour. De ma part, je m*en vais retirer, prenant congé de vos bonnes grâces, jusques à une autre fois, vous remerciant de votre bonne compagnie. Quoi voyant, tout le reste se retira, chacun à sa chacune, remettant le surplus à la prochaine fête, et montèrent sur leurs juments, qu'on leur avoit amenées. Mais avant que partir, maître Huguet, jà à cheval, se tourna vers les jeunes , qui commençoient à s'en aller, et leur dit, après avoir raccoutré son vieux brodequin : Enfants! tant que prud'homme a vie, il ne se doit esmayer'. Au moyen de quoi servez à Dieu et le craignez , et ne vous souciez au reste; car c'est peu de cas que biens et tels points de fortune, auxquels nous confions. Faites donc grand'chère, mes petits enfants, riez, jasez, voltigez, gaudissez, buvez d'autant, entretenez les dames, triomphez, pennadez, ballez, gambadez, poussez les dés, virez la carte, faites les tours, fifres sonnez, frappez tambours , faites le pied de veau; long ce revers, roide cette taillade, fort cette poinle, haut le verre, mettez où il faut; entrez d'une estocade avec trois pas en arrière, et ne vous souciez que d'écrire , toutefois si vous avisez. Mais rien, ne laissez pas d'aller, et faites ce que je vous ai dit, et vous en trouverez bien : allez, mes enfants, que Dieu vous convoie'. Adieu donc, puisque boire ne voulez. Je me recommande à vous. Et moi à vous. Je vous prie, tel, m'envoyer un cent de lattes pour embesogner mes couvreurs, au matin, en attendant qu'il en soit venu de Monfort. Je le ferai, et n'y aura faute. Adieu donc. Écoutez, allez, allez, si ne vouliez dire, nenny non^ Bon, prou vous face. Que le diable y ait part à ceux qui veulent empêcher une bonne partie,
Pulsqu'ainsi est.
' Selon le conseil, à la reoonunandatioa.
* Attrister, désespérer.
' Conduise.
* C'est ici que finissent les éditions des Propos rmtiques publiées «n iS4aetlH9.
8^ PROPOa RUSTIQUES
}.ei propos dp 1^ «çcopdç Jquniée, par Tl)il)«ip(| ¥9q9i0pr fi| Fi»or6^ir0 >
peveu]^ de maître Hus^et ••
lA prochaine fête, qui fut de saint Vincent, jour fatal pour les vignerons et oapettes t de sorte, que si l'épine y dégoutte, est aux uns signe de bonne vinée, et aux autres de double portion: maître Huguet demeuré malade, vinrent ses deux neveux Fiacre Sire, et Thibaud Monsieur, bons garçons, et ayant toute leur jeunesse couru raiguillette et la poule , pour suppléer au défaut de leur onde, et suivre les propos encommencés. Je suis émerveillé, dit Fiacre, voyant tous ses compagnons en un monceau, que nous n'ayons autres manières et sortes de contes, que de la charrue, et de nos bœufs; ce temps n'est plus comme il souloit*, le présent ne semble au passé, et demande ce jour autres ftiçons de faire, et différence de passe-temps. Par le sang dienne, messieurs, il tant parler de choses plus grandes et hautes. Qu'en dites-vous, cousin Thibaud? n'êtes-vous pas de cet avis? Sainte Maraude, répond Monsieur, tout ce que vous voudrez : je suis de tous bons accords : baillez-moi seulement la partie. Parlons des bons tours, et souveraines sciences, que nous apprenions étudiant en la diversité de Sirap. N'estrce pas bien dit, Fiacre? Trop bien, répondit-il, par le saint de notre paroisse, et mieux rencontré que notre vicaire quand il prône, qu'en dépit de l'ir vrogne: alors qu'il nous dût dire les fêtes de toute la semaine, feignant tancer les petits enfants qui ragent, et crient, s^amuse à regarder les mères d'un tel œil , qu'il s'oublie soi-même. Voilà rentré de cœurs, dit le sire; est^^e point pour l'amour de ta femme? Et ne prends point de l^utrui pour ton propre, répond le notable Thibaud : On sait bien que ta sœur estime plus son ombre que celle des sausaies > de Tours. C'est trop s'égarer de notre voie, dit son cousin, rentrons dV)ù nous sommes sortis. Il me souvient bien avoir autrefois ou! dire à mon oncle don Huguet, que, du temps de ses terminances, il fut amoureux de
îmns ae buva si
son hôtesse, et se fouka si avant en l'amour, qu'il laissa dia-
* Pelletier du Mans et Micolas Denisot, éditeurs des Nouvelles Récréations et joyeux Devis de Bonavenlure des Periers, ont reproduit textuellement un fragment de ce chapitre, y compris la Chanson de put^re Huguet, Voyei la Bouvelle GlI.
' SoiUoU, du latin solere^ avoir coutume. — ' Sausaies^ saules.
fiT FACÉTIEUX. 8^
lectiquc, l(^qiie, physique, et totiteâ telles r^IféHes à tous les diables, pour mieux obtempérer à 'ses passions et ëntreteDir ses fantaisies. Si bien que de sophiste, et fou logicien, il devint Fun des plus sots amants du iâondé, venant du premier coup parler à sa grande Perrine, lui disant i Hélaâ, principale et seule régence de mes entrailles! Que n'ai-Je le mojréti de Vous en faire ranatomie sans morH Vbus Verriez comttië inon citelir s'échauffe, le foie fume, mon poumon rôtit, et l'épi ne me brûle si ardemment, que j'en ai la rate g&tée^ et tant que je suis perdu, s'il ne vous plaît me retrouTer. Mon Dieu! que de peines à celui qui commence à aimer! il n'en peut roart^i* sa soupe, sans engraisser sa jaquette. Ah, amour! quand je pense en votre assiette, je conclus qu'il y faut entrer par nature, et pousser en B dur : car le mol n'y vaut rien^ C'est à propos de la musique, dorant qu'il y apprenoit. J'ai encore bonne mémoire, ç^u'à la fin de tels bragueux * devis, mon Oncle fut refusé. A raison de quoi se mit à contrepointer une chanscm, que j'ai quasi oubliée. Tout beau, tout beau, Thibaud Monsieur, refermez votre bouche ; j'ai avisé le coin du mémorial où je l'avois enfermée en mon cerveau, pour la garder plus sûrement. EUe^étoit telle: