‹ Propos rustiquesChapitre 10 sur 15 · VANT GUEUX · texte numérisé non relu

VANT GUEUX

COMME ha dict le Compère Pasquier (dist Anselme) Tailleboudin desamassa en peu de jours ce que le bon homme Jamet(a) en toute sa vie avoit conquis : car, quand se vit toucher argent comptant (^), il en départit à beaucoup de gens desquelz avoit le plus souvent affaire ; mais, pour bien entretenir cest estât, vendit tout pour estre riche : car (disoit il) pensez vous que je me vueille damner pour les biens de ce monde {^) ? Apres qu'il eust bien gaudy(d), &faict chère de toutes heures («) , il se veit de reste de tout son bien le livre des Roys, qui est un jeu de cartes (9, trois dets(8), une raquette & une boette pleine de

(a) Du Fail semble ici donner le véritable nom do celui à qui il pensait en peignant les mœurs du brave Thenot.

(b) Dès qu'il se vit en possession d'argent comptant.

(c) Tailleboudin, se voyant ruiné, fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Îd) Qu'il se fut bien réjoui.

®) Fait bonne chère à toute heure.

(') On comprend la plaisanterie.

(«) Dés.

unguents pour guérir des poullains(a), quil avoit achetés au lendit (^). Quoy voyant, & que personne ne le congnoissoit (c), aussi que la faim commença luy allonger les dents, fut lun des Anges de Grève & bon petit Porteur de Hotte, Crieur de Cotterets, & gentil Cureur de Retraicts {^).

Un jour, estant à Paris pour quelque affaire, je le trouvay en front & luy demanday la cause de la mutation de son estât & sil navoit point de honte de ainsi estre coquin & marault.

— Comment ? (me respondit il) A qui penses-tu parler ? Lhabit (comme tu sçais) ne faict pas le moyne. Si tu sçavois les commodités & gaings de mon estât, tu voudrois voulentiers changer le tien au mien : car je ose bien dire & me vanter, sans faire tort à personne, que, de tous les mestiers qui au matin se lèvent, jen parlerois suffisamment & comme un autre (e) ; mais entre tous jay esleu le mien comme le plus lucratif & de meilleur revenu, & sans main mettre (9. Et à fin que tu l'entendes, je ne me soucie de cinq solz, si tu les doibs, ne me soucie non plus de planter,

(a) Vermine.

(b) La foire du Lendit, à Saint-Denys, est fort ancienne et était célèbre.

(«) Ne voulait plus le connaître.

(d) Tout cela désigne de petits métiers peu brillants.

(e) Je les connais assez pour en parler.

(f) Sans mettre la main à l'ouvrage, sans travailler.

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semer, moissonner, vendanger (•^) . Rien, rien !j'ay tant de gens, qui font cela pour moy ! Tel ha un porc en son charnier, duquel je mangeray quelque lopin, qui toutesfois ne le pense pas. Tel ha cuit aujourdhuy du pain pour moy, qui ne le pensoit pas faire. Et ne pense pas, non, que si les accoustrements sont d'un coquin (*>), que lesprit soit lourdaut. Vien ça : je gaigneray plus en un jour, ou à mener un aveugle, ou iceluy au naturel contrefaire, ou avec certaines herbes me ulcérer les jambes pour faire la parade en une Eglise, que tu ne ferois à charmer trois jours & travailler comme un bœuf, encores en estre payé à Tannée qui vient. A moy, il ne me donne qui ne veult, je ne prens rien à force, cest une chose voluntaire & non contrainte.

Maisescoute (me disoit ce ferial(c) Tailleboudin) j'entens le dire à ce mur là. Ayes bon bec seulement & je te feray riche, si tu me veux suyvre. Il fault que tu entendes, que entre nous tous (qui sommes en nombre presque inestimable) y ha trafiques, chapitres, monopoles, changes, banqs, parlemens, juridisctions, fraries(d), mots de

(a) De même que je ne me soucie pas de cinq sous, si c'est toi qui les dois, je ne me soucie pas de planter, etc.

(b) C'est le nom dont on appelait proprement les mendiants, les truands, dès le xv^ siècle.

(o) Joyeux.

(d) Banquets.

lOO PROPOS RUSTIQUES

guet & offices pour gouverner, une en une province, & autres en lautre (*) . Quoy ! nous nous congnoissons ensemble, voire sans jamais nous estre veuz, avons noz cérémonies propres à nostre mestier, admirations, serments pour inviolablement garder noz statuts que feu de bonne mémoire Ragot (^) nostre antecesseur ha tiré de beaucoup de bonnes coustumes, & avec adjousté de son esprit. Ausquelz obéissons autant que faictes à voz loix & coustumes, neantmoins que les nostres ne soyent escrites.

Il y ha davantage : c'est quil n'est loysible à quelcun se vouloir immiscer de nos affaires, premier quil ne ayt preste le serment de non révéler les secrets du Conseil & debien& fidèlement apporter le gaing au soir au lieu député. Lieu (possible) où le grand Seigneur ne ha sa table mieux garnie, ne de tant de sortes ; & ne boit guieres plus fraiz. Le tout à heure de minuict car le scandale est lun des principaux poincts de nostre religion (c),

(a) Dès le xiv® siècle les mendiants, les gueux avaient leur langage, leur jargon, et étaient organisés secrètement et gouvernés par un roi ou capitaine. Victor Hugo a rendu célèbre dans Notre-Dame de Paris la « Cour des miracles ». Ce qu'on sait historiquement sur cette question, on le trouvera dans L. Sainéan, Les sources de l'argot ancien^ tome I.

(b) Ragot paraît avoir été roi des gueux au xvi^ siècle. Ses enfants furent riches, à ce qu'il semble. Il était d'une bonne famille de marchands angevins.

(<î) Eviter le scandale était nécessaire, en effet.

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Puis me disoit :

-- Voy-tu pas ces aveugles, ceux qui n'ont figure ne forme de visage ? Autres les bras pendans, froissez par la foudre, qui toutesfois sont dun pendu, & les leurs serrez contre leur corps ? Autres ayans les mains crochues, qui les ont à table autant droittes que les autres ? Autres un jarret pendant à la ceinture ? Un contrefaisant le ladre (a), sestant lié la gorge avec un fillet ? L'autre, qui ha bruslé sa maison, portant un long parchemin (^) que nous autres luy avons faict & rendu bien authentique ? L'autre tombant du malsainct Jean(c), qui ha la cervelle autant asseurée que toy ? L'autre contrefaisant le muet, retirant subtilement la langue ? N'as tu veu celuy qui afïermoit le ventre & intestins luy tomber, monstrant un ventre de mouton ? Et quelle pipperie est ce là ? Et celuy qui va sus deux petites tablettes (t^), lequel estant au consistoire (e) faict mieux un soubresault ou un voltigement, que basteleur qui soit en ceste ville ? Par ce moyen la rue où nous retirons à Bourges sappelle la rue des

(») Lépreux. Il se serre la gorge pour se rendre louge comme un lépreux.

ib) Attestant son malheur pour apitoyer les gens, c) L'épilepsie.

(d) Contrefaisant le cul-de-jatte qui se porte sur ses bras appuyés sur des planchettes qu'il tient en mains. (®) A rassemblée des gue\ix.

Miracles, car ceux qui à la ville sont tortuz & contrefaits, sont là droits, allègres, & disposts. Et te veux dire vérité, c'est que ceste femme que tu vois à Angiers, ne ayant figure de visage entière, laquelle chante comme une seraine(a), quand elle est de retour, gaigne plus que le meilleur artisan de la ville, de quelque mestier quil soit. Croirois tu bien que jay voulu affermer son gaing d'un jour de Pasques trois francs ? Et y ha en ladicte ville une femme de riches parens, laquelle, allaictée de nostre heur, ne sest jamais voulu retirer, quelques remonstrances que on luy ayt sceu faire, affermant le mestier estre trop lucratif pour le changer avec un plus honhorable & moindre en practiques. De ma part je ne donnerois mon gaing & autres emolumens du fief pour cent bonnes livres tournois, barbe rase, pied ferrât (b).

Regarde (me disoit il) ceste énorme playe en ceste jambe, ne me jugerois tu pour plus près de la mort que autrement ? Et ceste face est elle pasle & ternie ? Et toutesfois en un moment j'auray osté tout cela & seray aussi gay & délibéré que toy : car voylà ma boette avec mes unguens, & ce pour la jambe, pour la face un peu

(a) Sirène.

{^) Ferré, c'est-à-dire chaussé solidement. Expression proverbiale : net !

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de soulphre, accoustré comme chascun sçait.

Tant en y ha de voyageurs, les uns à sainct Claude, à sainct Meen, autres à sainct Servais, sainct Mathurin(a), qui ne sont aucunement malades ; & ceux là envoyons pour voir le monde, pour apprendre. Par lesquelz de ville en ville, mandons (le tout en nostre jargon) {^) ce que sçavons de nouveau, mesmes ce que concerne nostre faict, comme de quelque manière de faire, de nouveau inventée, pour attraper monnoye. Et comme tu vois, que à ces couvents monachaux se départent les Paroisses pour prescher («) : aussi avec nous se départent les Provinces, pour à certain temps rapporter tout au commun butin.

Il y ha davantage que en nostre mestier y ha femmes tellement expertes & sçavantes, que soudain que un enfant est nay (^) (car tous les jours en est basty quelcun) ilz le contrefont au tout, comme luy tourner la teste à costé, ou un pied, le faire bossu, luy apprendre à tourner les yeux pour faire laveugle, & ce principalement au soleil.

(a) C'est-à-dire de prétendus pèlerins allant vers ces lieux réputés.

(b) Le jargon des gueux était une langue conventionnelle dont les ballades de Villon en jargon offrent un exemple que tout le monde connaît. Voir à ce sujet Sainéan, op. cit.

(c) Los couvents se partageaient les paroisses pour la prédication.

(d) Parmi les gueux.

Et penses tu quil me faict bon voir harenguer une povre femme de village & que je luy en compte de belles, car si elle me ha donné ou lin, ou chanvre, il me faudra du lard pour faire un emplastre, & lors que elle sera au charnier, sil se trouve quelque cas à part(^'^), elle nen sentira que le vent {^). Je luy vendray quelque reHque que moymesmes ay apporté de Hierusalem, ou une image, ou quelque bagatelle («).

Dieu gard de mal le compaignon qui depuis trois jours ha gaigné un bel escu pour porter une lettre : car, penses tu, jentreray ou tu noserois avoir mis le nés (d) . Quoy ? Et les amours des grosses bourgeoyses ne se demeinent que par deux ou trois vieilles de nostre collège, dequoy font un revenu. Dieu sçait quel, & font venir leaue au moulin dune haulte sorte (e).

Lors je luy demanday :

— Escoute, Tailleboudinj ne crains tu point de

(a) Quelque chose à l'écart, bonne à prendre.

(b) Cf. Rabelais, 1. II, ch. vi.

(c) Le commerce des reliques que de prétendus pèlerins, revenant soi-disant des lieux saints, colportaient à tiarers la France, était un des scandales du temps.

(d) Ce compagnon, c'est Tailleboudin lui-même. Parmi les commerces clandestins et escroqueries auxquels se livraient les gueux et les gueuses, les métiers de ruffian et d'entremetteuse tenaient bonne place.

(e) Font monter l'eau au moulin : augmentent leurs revenus, leurs ressources.

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tomber entre les mains de quelque fin frotté (») qui congnoisse tes ruses & finesses ?

— Ma foy (respondit il) je crains cela comme feu & ne voudrois principalement aller à Renés (^), car aucuns de mes compaignons qui se estimoyent bien fins & qui en vendoyent aux autres, y ont esté frottez & estrillez, & laissé quelque oreille (c). Mais, à propos, jay bien usé de plus grande ruse ceste année.

— Comment ? (luy dis je).

— Par ma foy (dist il) si feis. Car je prins mes deux petits enfans, avec ma garse(d),& les monte sur mon asne, j'entends les enfants, & contrefaisois le bourgeois, spolié de mes biens par la guerre, où je feis un merveilleux gaing, & principalement en une jeune garse que je prins àHurleu (e), affirmant que elle estoit ma fille, & lors je avois plus de muguets après la queue, plus de maquerelles ; & elle, qui scavoit tresbien son badinage, contrefaisant la pucelle, neantmoins que elle eust couru tous les bourdeaux de France, leur accordoit, moyennant une bonne somme quilz avança) Malin, finement aiguisé, en quelque sorte.

(b) Il n'est pas surprenant que Du Fail vante la finesse et la perspicacité des habitants et des magistrats de Rennes.

(c) On avait coutume d'essoriller certains criminels.

(d) Sa compagne.

(®) Les autres éditions portent Huletij qui signifie mauvais lieu.

çoyent, &, tandis que estois aux Eglises avec mon asne, elle practiquoit de son costé, faisant semblant toutesfois devant moy que jamais ny avoit touché pour donner meilleure couleur à la farce ; par ce moyen elle estoit tellement poursuyvie, que je fuz contraint la donner à un gros chanoine qui la me paya ce que je vouluz. Puis voulant partir, je la luy desrobay, & la vendis par ce mesme moyen à plus de quinze, qui tous eurent la vérole. Somme, je te dis, mon ancien voysin, mon amy, que jestois gasté, si je neusse esté gasté (»).

A tant sen partit le gallant, & onques puis ne lay veu.

— Je neusse pas pensé (dist lors Lubin) que ce fust esté un tel client, car à le voir, au moins tandis quil demeuroit en ce pais, on eust dict quil neust sceu deslier une mousche {^). Mais la cause qui fut pourquoy sen alla hors de ce païs ? Car y ha environ dixsept ans que ne lay veu.

A quoy respondit Anselme, quil ne sçavoit autre raison fors que de despit, par ce quil avoit tout mangé son bien.

— Ce ne fut la principale (dist maistre Huguet). Ce fut pour ce qu'il avoit donné un coup de tri-

la) Avarié, si je ne l'eusse été déjà. (l>) Faire la chose la plus facile.

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bard(a) à je ne sçay qui de Vindelles, au moyen de quoy sen estoit allé.

— Vous dictes vray (dist Pasquier). II y ha je sçay combien quilz eurent un grand débat, ceux de Flameaux & ceux de Vindelles ; mais ma foy il ne men souvient plus.

Maistre Huguet demanda lors à la compaignie silz trouveroyent bon quil parlast de lenorme & périlleuse bataille d'entre eux ; auquel fut respondu de tous que ouy & quil y avoit eu un grand chappliz, mesmes entre les femmes. Maistre Huguet commença à la source de la querelle, sans en mentir dun seul mot. (b)

(a) Bâton, trique.

(b) Ici commence l'histoire d'une de ces petites guerres rntre habitants de deux villages voisins, comme il y en eut tant avant que la centralisation eût effacé en grande partie ces rivalités de clochers. On était alors vraiment « de son village » et chaque hameau était une petite patrie. M. de La Bordcric, s'appuyant sur des identifications parfois un peu conjecturales, pense que cette petite guerre que va rapporter Du Fail a véritablement eu lieu. M. Philipot, par réaction, est peut-être trop sceptique : il y a certainement, sous les Propos rustiques, toute une trame de réalité, comme il y en aune (on l'a démontré) sous Gargantua ci Pantagruel. Toutefois, il ne faut admettre qu'avec prudence les identifications suivantes. Pour M. de La Borderie, Flameaux, c'est « la partie N.-O. de la paroisse de Saint-Gilles (aujourd'hui communeducantondeMordelles, arrondissement de Rennes)... qui renferme entre autres les villages de Iluchepoche et de l'Archerie » ; Vindelles c'est Clayes, le bourg limitrophe. Tout cela, en effet, est fort possible. Les événements que rapporte Du Fail peuvent s'être produits ; il semble bien du moins qu'il fasse allusion souvent à des paysans qui ont existé et qu'il avait connus.

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