DU COUCHER ET DE L*AMOUR
en bon equippage, les portes fermées luy sont ouvertes grandes comme à passer une charretée de foin, qui est le souverain remède, la clef de la besongne, la peautre (a) du navire, le manche de la charrue.
— Vous en parlez, à ce que je voy, comme expérimenté, mon Compère (dist Anselme), & croy que vous avez passé par les piques {^).
— Par ma foy (respond maistre Huguet) tant y ha que je le sçay très bien, que jen ferois bien un livre aussi gros comme un doctrinal (c).
— Mais (feit Lubin) ne se pourroyent trouver quelques femmes qui, non meûes d'avarice, convoytise, voudroyent loyaument aymer ?
— Il s'en trouve (dist Huguet), mais de celles tant seulement parle qui plus ordinairement sont ainsi, car j'ay esté trompé comme les compaignons.
— Je ne m'esbahis (feit lors Pasquier) si vous aviez tellement la matière recommandée (d) & en affection. Mais je vous diray, pource que desmeshuy («) mal conviennent telz propos à nous autres vieillards, retournons aux premiers qui
(a) Poutre.
(b) On châtiait les soldats à coups de manches do piques : c'était passer par les piques.
(c) Livre d'église.
(d) Si la matière vous intéressait.
(e) Désormais.
ne touchent que preudhommie & antiquité : car, par sainct Aubert ! vous ne faictes que men faire venir leaue à la bouche, & avons bien affaire de sçavoir ce que vous faisiez tandis que estiez escholier !
— • Moy ? (feit maistre Huguet) jà à Dieu ne plaise que, estant escholier, je feisse rien avec ce que les escholiers en ont, s'il en demeure, car les femmes disent qu'ilz n'ont pas si tost attaché la brayette de leurs chausses (»), quilz ne cherchent à haste à qui le dire.
— En bonne foy (dist Lubin) si ay je autresfois ouy dire que avec la graine de fougiere vous aviez faict je ne sçay quoy. Haa, vous estes un gallant !
Maistre Huguet en soubriant & tournant la teste à costé, disoit que Dieu pardonnast au temps passé & quil faut tous passer par là, ou par la fenestre (^).
— Or bien(disoit il) dictes donc quelque cas de vostre village, Pasquier.
Lequel respondit quil ne avoit veu rien en son temps, fors lancien Thenot du Coing, duquel tout le monde sçavoit la vie.
— Je pense bien (dist Lubin) que tous en ont ouy parler, mais si est ce que vous estes plus
(a) Après l'avoir détachée, on devine pourquoi.
(b) Proverbe.
DU COUCHER ET DE l'aMOURSq
résolu en cela que aucun à raison de la longue demeure près luy, parquoy dictes un peu sa manière de faire : car cest homme là fut faict en despit des autres, & vivoit à sa guise sans avoir regard aux autres.
— Je diray donc (feit Pasquier) ce que bon men semble, & se mousche qui voudra, sil ne veult avoir de la gaule par soubs l'huis.
EN ce temps, dequoy avons parlé cy dessus, vivoit le prudhomme Thenot du Coing, oncle de Thibaud le Nattier. Ainsi appelle du Coing pource que jamais ne sortit hors sa maisonnette, ou (pour ne mentir) les limites ou bords de sa parroisse. Par ce moyen luy estoit grand contentement attiser son feu, faire cuire des naveaux(a) aux cendres, estudiant en de vieilles fables d'Aesope, allant aucunesfois voir si les geais mangeoyent point ses pois, ou bien si la taulpe avoit point bêché en ses febves du petit jardinet. Auquel avoit tendu des fiUets pour les oyseaux qui ne luy laissoyent rien. Ha ! vrayement je diray bien cela, & sans mentir, que de deux boisseaux de febves quil sema, encores mesure de Chasteaugeron (b), nen eut jamais un bon quart, avec ces larrons doyseaux, aussi ne demandez pas comme il les donnoit au Diable. Et toutesfois quand il les y trouvoit (il les y trouvoit quasi tous
(a) Navets.
(b) Chef-lieu de canton, arroud. de Rennes, dont la mesure à grains particulière était l'une des plus vastes du pays.
les jours) il prenoit plus de plaisir à voir leur grâce de venir, despier & sen retourner chargez, quil ne faisoit à les chasser. Et puis quand quelcun luy disoit :
— Comment souffrez vous, Compère Thenot, que visiblement & apertement (^) ilz vous gastent ainsi voz pois ? Par la vertu saint Gris (^) , si cestoit moy !...
— Ho (respondoit le preudhomme) mon amy, je ressemble à ceux qui ont querelle avec gens bien parlans, lesquelz devant quilz les voyent, tuent & mettent à sac de paroles, mais, lors quilz s*entrerencontrent, jamais ne fut amytié plus grande. Ainsi est il de moy : car voyant à veûe dœil le degast que font ces oyseaux de mes pois, je nen suis guieres content & les souhaitte le plus souvent en la rivière. Mais allant tout à propos les espier soubs une coudre («) là auprès, & voyant lindustrie quilz ont à regarder ça & là, si j'ay point tendu quelques laqs ou trebuschet pour les surprendre, & tout à un coup en prendre (d), pour vistement sen voler, je me rends content, considérant quil est nécessaire quilz vivent par le moyen des hommes. Quoy ? Et daucunesfois à
(*) Ouvertement.
(t>) On a fait diverses conjectures sur l'origine du nom de ce saint supposé, dont aucune ne s'impose.
(c) Coudrier.
(d) Des pois.
peu près ilz me attendent, bien sachants (ainsi je le cuyde) que ne leur veux aucun mal, & le plu» souvent font leurs nids en ma maison, comme l'hironde & passerons (») & autres, tout joingnant, qui aucunesfois entrent familiairement dedens ou viennent manger en ma court avec mes poulies & oyes, où prends tel passetemps quel un prince souhaitteroit, & à grand peine le pourroit avoir.
Telles choses disoit le bon homme, sans mal penser. Et me souvient (disoit lors Pasquier en continuant son propos) que, estant jeune gar> çonnet comme vous pourriez dire vostre filz Perrot (parlant à Lubin), il me menoit par la main, jazant avec son compère Triballory, homme fort rusé & asseuré menteur. Lesquelz assemblés en comptoyent en dixhuict sortes (b), le bon homme Thenot ayant un petit baston à crochet, me faisant dire mille beaux motz à un chascun & tous bien à propos, puis ma feu bonne femme de mère arrivant, comme de fortune («), luy disoit ;
— Par mon serment, compère Thenot, vous avez bonne grâce de ainsi bien apprendre mon filz à parler ! Vrayement je vous suis fort atténue (d) !
{a) Passereaux.
(b) Nous dirions : en contaient de toutes les couleurs,
(c) Comme par hasard.
(d) Fort tenue, fort reconnaissante.
En bonne foy vous este aussi mauvais que lenfant (a).
— Oui dea, de beaux ! (respondoit le preudhomme). Laissez nous faire tous deux & nous ferons de beaux bteds à moytié (^). Vous navez que voir icy, allez vous en filler.
Lors je commençois (possible) à faire une maisonnette & amasser force petit bois. Le bon homme de son costé amassoit quelque bagatelle pour me ayder, ou me faisoit un cousteau de bois, un moulinet, une fusée, une fluste descorce de chastaigner, une ceinture de jonc, une sarbattaine (c) de feuz, un arc de faulx & la flesche dune chenevotte ou de mesme, ou bien une petite arbaleste & le traict empenné de papier, un petit cheval de bois equippé à Tavantage (d), une charrette, un chappeau de paille, ou bien me faisoit un beau plumart de plumes de chappon, & les me mettoit sur mon bonnet, au vieux busq(e) ; & en tel equippage suyvois le bon Thenot & son cher compère Triballory, lesquelz congnoissans les choux & lard estre cuits (ce voyans par les corneilles qui se retiroyent des champs pour
(a) Elle le gourmande de faire tenir à l'enfant des propos un peu verts.
(t>) A frais communs.
(c) Sarbacane.
(d) Tout sellé et bridé.
(•) A la vieille mode.
percher au bois, & du bestial qui desja estoit mis au tect(a),s*en alloyent le petit pas, disputans quelque matière de conséquence, comme de regarder par leurs doigts quand seroit la feste de Noël ou Ascension, car tresbien sçavoyent leur compost (^) ; ou jugeoyent de la sérénité des jours subsequens par les bruines du soir ; puis me chargeoyent de un petit fagot de bois que ilz mavoyent faict amasser, disans (en conscience) que jamais ne fault retourner à la maison vuyde & que cest le dire dun bon mesnager.
Eux arrivez se mettoyent comme deux fourbisseurs vis à vis lun de lautre, & grand chère : car tous deux mettoyent tresbien le nez au barril, se il en estoit question.
Apres soupper recommençoyent de plus belle à caquetter, escrivans au fouyer avec chascun son baston bruslé par le bout («) , afFermans que cela sert moult (d). aux lunatiques. Un quidam passant par ce païs, & adverty de la vie du bon Thenot non moins moins saincte que louable, escrivit sur la porte dun charbon de saulx :
Suyve qui voudra des Seigneurs, Les honneurs.
(a) Sous le toit, à l'abri.
(b) Comput.
(c) Cf. Rabelais, 1. I, ch. xxviii.
(d) Beaucoup.
Pompes & banquets de ville.
Ne sont en moy telz labeurs ^ Et ailleurs Passe le temps plus tranquille.
Mes jours se passent sans bruit Au déduit
De ceste vie umbrageuse^ Dont un doulx fruit est produit Et réduit A ma vie si heureuse.
La mort me sera joyeuse ^
Glorieuse.
Mais à cil (») qu'est de tous congneu
Odieuse
Et fascheuse^ Estant à luy mesme incongneu.
Et en cest exercice passa son temps le bon Thenot, & vesquit jusques à la mort en despit des médecins, & mourut lan&jour quil trespassa(b). à la grande joye de Tailleboudin, son filz, héritier principal & noble («), qui, peu de temps après sa mort, meit tout par escuelles(^)& fut un terrible
(a) Celui. »
{*>) Cf. Rabelais, 1. II, cli. m. Plnisanleric proverbiale qu'on trouve déjà dans le Franc-archer de Ua^nolet.
(c) Dans une famille noble, l'aîné héritait de tout.
(d) Prodigua, dissipa tout.
mesnagier, & qui mettoit une ordre non veue (a) à ses affaires.
— Sçavez vous bien (dist lors Anselme) de quel mestier il est à ceste heure & quel trein il meine ?
— Nenny (respondit Pasquier). Mais bien ay je ouy dire que on ne sçait où il est, & estime Ion quil soit pendu.
— Tant s'en fault (dist Anselme) quil soit pendu, encore moins estranglé, quil faict plus grand chère que homme qui soit en la compaignie ; & si vous voulez ouyr la façon, je la vous diray à deux mots.
Lors, prié par toute la compaignie & ne refusant ceste charge, commença à dire :
(a) Non encore vu jusque-là.
DE TAILLEBOUDIN, FILZ DE THENOT