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SE TROUVÈRENT

Au moys de may, que les esbats amoureux commencent à se remettre aux champs, ceux de Flameaux feirent une archerie (a) , où, toutes les festes, sexerçoyeht fort à tirer de lare, tellement que on ne parloit que de eux jpar tout le pais, & à leur grand advantage. Mais cecy guieres ne leur dura que ceux de Vindelles, (comme sçavez) prochains voysins, meuz dune envie, conspirèrent une hayne couverte > oyans le los Q>) & bon bruit que on leur donnoit, & qu'on ne parloit de. eux, attendu mesmement que ilz festoyent autant gentilz gallants & hàults à là main que voysins quilz eussent.

Ceste hayne dissimulèrent & feignirent sans en monstrer semblant, neantmoins que souvent

(a) Un liieu pour tirer à l'arc. De nos jours chaque village de la Picardie et du Valois a encore le sien. II existe sur la paroisse Saint-Gilles (qui est Flameaux) un village appelé l'Archerie.

(to) La louange.

se trouvassent aux landes & champaignes ('•^) à garder leurs avoirs, ou bien à bêcher, ou besongner en quelque autre mestier, & là eussent belle envie de quereller (i').Toute&fois ne peurent longuement couvrir celle envie, & fallut quilz se declairassent, comme le feu couvert par long temps rend tout à un coup plus grande flamme à cause de la chaleur beaucoup cachée. Aussi, quelque fois (c) , quatre ou cinq de chascun costé s'estâns trouvez de fortune (d) ensemble, commencèrent à quereller, s'en tredonnans attaches («) de chascun costé, disputans de leurs prérogatives, ou se sentoyent merv^eilleusement foulez (^ ceux de Flameaux, qui ne sçavoyent la cause de toute ceste menée, disans la querelle estre fondée sut un pied de mousche. Au moyen dequoy prioyent ceux de Vindelles se déporter de querelles & de plus les piquer ; & que tous se entrecongnoissoyent, sans faire tant de mines ; & que chascun avoit beau se passer de son voysin.

— O ! respondoyent ceux de Vindelles, si nous avions autant descus comme vous pensez bien

(a) Campagnes.

(b) Aux champs ils rencontraient ceux de Flameaux, mais ils dissimulaient, cachant leur jalousie.

(c) Une fois, (dj Par hasard.

(•) Attaques {?).

(f) Choqués, étonnés.

IIO PROPOS RUSTIQUES

valoir de crottés de chievres, nous serions riches !

Les Flameaux, saiges, ne respondirent rien (pource quil nest point de pire sourd que celuy qui ne veult ouyr) sinon :

— Bien, bien, nous leur dirons ! Vous estes gentils & beaux enfans. Allez, allez ! vous estes yvres de laict caillé (a).

Ceux de Vindelles respondoyent pour leurs deffenses, bien eschauffez, que les Flameaux ne estoyent que petits muguets, petits glorieux, peu se soucians du labeur de leur terre, aussi povres comme rats, & quilz navoient que le bec {^). Et touchant leurs terres quelles estoyent de meilleur rapport que les leurs, & de ce en vouloyent croire en conscience ceux du gué de Vede (c), amys communs & de tous deux prochains voysins. Et, au regard de leurs b estes, ilz vouloyent (si Ion advisoit que il fust bon) mettre leurs moutons à heurter contre les leurs, & autant en disoyent des thoreaux. Et que de mettre un tas de lor-

(a) Vous avez une ivresse d'enfants, vous parlez comme des enfants. Ce début de querelle, de même que beaucoup des détails qui vont suivre, rappelle fort le commencement de la guerre picrocholine dans Gargantua.

(b) Qu'ils ne savaient que parler.

'" (c) On se rappelle le rôle que joue ce nom de lieu dans la guerre picrocholine.

deries (») en avant, il ne y avait aucun propos, concluans comme dessus {^).

Ceux de Flameaux, s'appliquans fort & ferme du contraire, disoyent estre en meilleur soulage {^) & plus fécond territoire que Vindelles, où il ne croissoit que chardons, espines, esglantiers ; vivans comme bestes baptisées, sans quelconque passetemps ; &, au contraire, qu'ilz triumphoyent à leur archerie, où alloyent de très belles filles, & que elles ne daignoyent aller à Vindelles pource que ilz nestoyent que lourdaux & gros veaux de disme {^).

Ceste matière & querelle fut longuement démenée de lun costé & de lautre, & sentrefussent voulentiers donnez sur le hault de leurs biens (e) , si daucuns plus saiges neussent esté médiateurs, & modéré les choleres trop ardantes. A chef de pièce Q) que les deux villages en furent abreuvés, chascun de eux se sentit fort intéressé, demandans des deux costés réparations merveilleuses. Mesmes ceux de Vindelles (de qui, pour parler privément, sourdoit tout le différent) disoyent merveilleusela) Sottises, dires de lourdauds.

(b) Formule juridique.

(c) Lsance.

(d) « On appelle pcau de dixme un grod lourdaut, c'està-dire un veau par excellence, ou un gros veau, digne d'être choisi pour donner à la dixme », dit de Furetière.

(e) Sur la tête.

(0 A la fin.

ment estre outragés, car ne demandoyent que un peu doccasion de quereller, disans (pour parler à bon escient) que on leur devoit laisser manger leur soupe en patience, attendu quib ne demandoyent rien aux gens, si premier on ne les pro^ voquoit : & que hardiment chascun se tinst sur ses gardes.

Au moyen de quoy advisèrent (le tout par le conseil de ceux du gué de Vede, qui pensoyent en fin occuper les deux villages) que ilz donneroyent, le prochain Dimenche, une aubade à Tarcherie de ceux de Flameaux, sauf à faire retour à qui le devroit ; & de cet advis fut la meilleure part, mesmes JouanPretin(a), qui mettoit le feu aux estoupes & la cloche au chat (t>), disant qu'il falloit leur en donner, puis quilz en demandoyent, & quil sçavoit bien que ainsi en seroit lors quilz leur rendirent leurs habits de leurs jeux tous rompuz (c) , & que ne seroit ny bien ny honnestement faict chercher leur amytié ; & de

(a) M. de La Borderie a trouvé cette famille Pretin ou Bretin dans les registres baptismaux de Saint-Gilles et de Clayes au début du xvii® siècle.

(l>) Qui leur montait la tête.

(c) Et qu'il avait bien prévu que ceux de Vindelles se vengeraient le jour où ceux de Flameaux s'amusèrent à déchirer leurs habits qu'ils avaient mis bas pour jouer. Cette déplorable farce était coutumière aux paysans bretons, paraît-il.

ce produisoit une balle de querelles (^) que ilz avoyent eues, comme vous sçavez que voysins ont de coustume.

Apres avoir de lune & lautre part examiné la matière & au long grabellé(b) la querelle, fut conclud & de tous ratifié que le prochain Dimenche donneroyent le choc à ceux de Flameaux.

Venu que fut ce Dimenche, se trouvèrent tous chez Talbot le Rebrassé, tavernier, equippés à lavantage, comme ayans broches de fer, fourches ferrées, vouges, leviers, tortouers, bastons à deux bouts, furgons & quelque meschante partisane (c), encore de la journée de Monthlery (d), & autres telz bastons invasifz & de deffense (e). Et, après avoir beu magistralement, se meirent haultement en ordre & en chemin, ayans le feu en la teste, bien resoluz de faire un bel eschec {^),

Hz avoyent devant eux pour faire la bravade Tourgis, un joueur de veze (e), & le musnier de

(&) Leur rappelait tout un ballot de querelles.

(b) Examiné.

je) Ce sont là toutes armes du genre de la pique et de la pertuisane.

(d) Fort démodés. La bataille de Montlhéry fut remportée le 16 juillet 1465 par Louis XI sur le futur Charles le Téméraire.

(^) Armes d'attaque et de défense.

(^ Comme on dit encore : faire échec à quelqu'un.

(8) Vessie, cornemuse.

Blochetavec son haultbois (a), qui faisoyent rage de souffler.

Tant cheminèrent nos Vindellois, que ceux de Flameaux (qui y songeoyent autant que à se aller noyer) les pouvoyent facilement ouyr, menants beau bruit, riants à haulte voix, disans :

— Compaignons, nous ne sommes icy venuz (ainsi que sçavez) pour enfiler despatenostres. Que chascun monstre ce qu'il sçait faire seulement, & puis laissez faire aux bœufs de devant {^) !

Et, assez près du pastiz (c) où tiroyent ceux de Flameaux, le son & bruit quilz menoyent feirent que beaucoup de Flameaux vindrent voir en courant que cestoit, & voyans que cestoyent leurs ennemis mortelz, furent bien esbahis, car jamais neussent pensé, quilz eussent esté si audacieux.

Arrivez que furent ceux de Vindelles, commencèrent sans dire mot ne saluer la compaignie à dancer au bransle. Lors quelcun des Flameaux se voulut mettre en leur dance, qui fut rechassé

(a) Des Tourgis figurent sur les registres de Saint- Erblon, et le moulin de Blochet est également en cette paroisse qui, il faut l'avouer, se trouve en dehors du terroir de Clayes, que M. de La Borderie identifie avec « Vindelles ».

(l>) Cf. Rabelais, 1. I, ch. vi : « Couraige ! Couraige ! dit Grandgousier à sa femme en mal d'enfant. Ne vous souciez au reste et laissez faire aux quatre bœufz de devant. »

(c) Du pré, de la pâture.

bien lourdement (»), luy disant (b) quilz luy avoyent amené des sonneurs tout exprès pource que cestoit le beau danceur. Puis, se moquans de tout le village, disoyent quilz n'oseroyent toussir (' ), les bellistres, eussent ilz mangé un plein sac de plume (d). Les archiers avoyent cessé leur archerie pour voir l'arrivée. Mais, oyans que cela provenoit des injures quilz se disoyent les jours precedens & quil falloit y donner ordre, retournèrent à leur Archerie.

Veistes vous oncques un chien qui, ayant desrobé un lopin de lard & estant veu, saichant quil ha mal faict, s'enfuit le petit pas, la queue entre les jambes, aucunesfois regardant après luy } Telz estoyent ceux de Flameaux, laids & quinauds («). Lesquelz toutesfois commencèrent à s'esvertuer & prendre courage, se proposans lextreme villennie que leur faisoyent ceux de Vindelles, & d'iceux la téméraire audace les venir ainsi jusques à leur porte deffier ; & quilz neussent jamais pensé que, pour si peu de paroles, encores où ilz estoyent les plus foulés, ilz eussent voulu

(a) Rustroment.

(b) Avec ironio.

(c) Que ces bélîtres de Flameaux n'osoraienl seulement tousser.

(d) • Ne osoicnt seulement tousser, voire eussent ilz mangé quinze livres de plume », dit Rabelais, I. IT, ch. XVIII.

(e) Le sens propre du mot, c'est singe, babouin.

l'Rf)PO<^ RLSTIOt r»: 8

Il6 PROPOS RUSTIQUES

faire un tel tort. Le tout calculé, conclurent que silz ne donnoyent le choc, ilz estoyent à jamais infâmes & deshonnorés, & que ne se oseroyent trouver aux bons lieux, ny es bonnes compaignies, veu mesmement que leur honneur y dependoit & y estoit trop lourdement desavantagé. Le cœur & audace creurent à ces poincts dhonneur ainsi sommairement déduits (»). Au moyen dequoy, es^ chappans lun par cy, lautre par là, se trouvèrent bien trente chez la Jambue(^), qui tenoit taverne, où feirent si bonne diligence (après avoir beu un coup, ou deux) que tost furent en equippage aussi bien ou mieux que partie adverse, neantmoins quilz nestoyent en si grande quantité ; mais la victoire nest le plus souvent au grand & excessif nombre.

Prests que furent, adviserent ne les assaillir en la plaine, car le hazard y estoit trop grand, ains les aller garder au chemin creux, lieu pour eux avantageux, ce que fut trouvé bon, mesmes par un vieux routier (®) qui autresfois avoit suivy la guerre, qui disoit quil est loysible circonvenir

(a) Lorsqu'ils eurent bien établi leur point d'honneur.

(l>) M. de La Borderie a trouvé Pierre Le Jambu et sa femme sur les registres de Saint-Erblon et de Noyalsur-Seiche. La Jambue a donc existé, comme la plupart des personnages de cette histoire.

(c) Vieux mot ; c'est ainsi qu'on appelait les soldats des compagnies aux xiv® et xv^ siècles.

son ennemy par toutes voyes & manières. Se transportèrent là donc les offensés, bien rebrassés, & resoluz leur monstrer leur bec jaune (^) & apprendre leur leçon.

Les Vindellois furent tous esbahis, qu'ilz ne veirent personne auprès de eux & que tout le monde sestoit absenté, fors deux ou trois vieillards, lesquelz s'adressèrent à eux pour leur remonstrer certains poincts de honnesteté, & que ce n'estoit guieres bien faict, ainsi rompre leur passetemps, & (par manière de dire) les venir ainsi assaillir jusques sur leur fumier ; que ilz pourroyent bien sen repentir, pource que tout vient à lieu qui peult attendre. Neantmoins toutes lesquelles remonstrances, jettans la teste aux chiens ('^), feirent un tour de dance, les despitans par plusieurs injures diffamatoires. Et, après avoir abattu leurs buts (c), prindrent chemin confusément à sen retourner, ne pensans à lembuschade, disans quilz navoyent point de ratte (d) & que ce nestoyent gens pour eux(e),que à tout jamais ilz en seroyent mal estimés, joint que de grand vent, petite pluye p); de tout quoy en feirent

(») On dit encore un héjanne.

(b) On dit encore : jetant sa langue aux chats.

c) Les cibles du tir à l'arc des Flameaux.

d) Point de cœur, di.-;ons-nous.

(«) Dignes de leur servir d'adversaire».

(f) C'est un proverbe dont le sens est opposé à celui

Il8 PROPOS RUSTIQUES

une belle chanson, quilz chantoyent bien mélodieusement, & puis la dançoyent de bonne mesure, tellement que furent près du chemin Creux (a).

Ce chemin nestoit faulsement appelle Creux, car estoit fort obscur & bas, & tellement estroit que une charrette occupoit la largeur du chemin, auquel estoyent deux costaux dun costé & dautre, que impossible estoit de jamais eschapper de là ; auquel chemin, comme j'ay dict, estoyent les Flameaux cachés, les uns à un bout, autres sur les orées (b), avec belles pierres.

Les Vindellois dançoyent encores & jazoyent à pleine teste, quand ilz commencèrent à entrer au chemin, auquel furent receuz d'une haulte sorte : car ceux de Flameaux, sans dire qui ha perdu ou qui ha gaigné(c) , commencèrent à charger sur eux avec belles pierres, & de prime fronte (d)

que donne déjà le Roman de la Rose et que Rabelais a repris : Petite pluie abat grand vent. Au contraire, de grand vent, c'est-à-dire de grand tapage, petite pluie, c'est-à-dire peu d'effet.

(a) M. de La Borderie croit avoir ideiitifié ce chemin creux : ce serait celui qui commence en face de la ferme du Plessis, sur la route de Clayes à l'Archerie. Mais, à vrai dire, Du Fail nous apprend plus loin que, à la suite de la bagarre dont on va lire le récit, le chemin creux s'est appelé : chemin de la Rencontre ; c'est donc un chemin de ce nom qu'il aurait peut-être fallu trouver.

(b) Les bords.

(c) Sans explication.

(d) Au premier abord.

ne sçavoyent d'où cela venoit, toutesfois (ainsi que depuis ilz en plaisantoyent) se trouvèrent bien estonnés & furent tous esbahis quilz se voyoyent abattre de coup de pierre. Au moyen de quoy commencèrent à gaigner le hault (»), courans à la foule pour sortir hors le chemin. Mais (ô mauvaise rencontre !) vont à Tyssue trouver une douzaine de ceux de Flameaux, qui, avec gros leviers de charrette, leur donnoyent l'aumosne de grands coups sur les espaules, sur la teste, & ainsi leur livroyent leur soupper. Ces povres Vindellois, se voyans ainsi surprins & tant doulcement mener, crioyent à l'ayde, à la force, au meurdre.

— Hée messieurs, ayez mercy de nous, helas ! pardonnes nous !

— Par le sang bieu ! (disoyent ceux de Flameaux) les pardons (b) sont à Rome, vous en aurez, tudieu ! vous faictes les gallans, & dessus ! & quoy } comment ? torche, lorgne (*") !

Notamment fault entendre (car voicy le beau du jeu) que les femmes des deux villages pouvoyent facilement entendre le bruit & allarmes qui là se faisoyent. Au moyen de quoy chascune

(a) Gagner au pied, fuir.

(b) Les indulgences.

(f) Cf. Rabelais, 1. I, eh. xix. Locution exprimant les coups donnés à lour de bras.

se délibéra de aller voir le passetemps, & que cestoit : car d'hommes ny en avoit que les aagés qui estoyent demeurez à garder Ihostel (»), attiser le feu & reculer le pot, qui y vindrent, mais ce fut sur le tard.

Les femmes donc, bien eschauffées & toutes affaires cessées, se trouvèrent là, & (comme Dieu voulut) celles de Flameaux rencontrèrent celles de Vindelles en front. Les Vindelloyses, voyans ainsi mal mener & accoustrer leur povres meschants marys, voulurent en faire la vengeance sur les femmes de ceux de Flameaux ; & de faict commencèrent à beaux coups de pierres. Celles de Flameaux se revenchoyent aussi, à beaux cailloux : mais , pource quil y avoit un bon gaultier(^) qui jugeoit des coups, qui leur dist (en se moquant délies) qu'elles ne pourroyent jetter pierres sans lever la cuisse, elles commencèrent par despit, à beaux coups de poings sur le nés, traîner par les cheveux, sentretrainer à escorchecul, esgratigner, mordre, descoiffer & faire mille maux, comme vous entendez que femmes font.

Je laisse un peu ces femmes & reviens aux Vindellois, qui honnestement & au plus seur avoyentjoué de l'espée à deux jambes(c); & avoyent

(a) Ancien sens ; la maison.

{!>) Bon compagnon.

(c) S'étaient enfuis.

beau requérir miséricorde & que pour la pareille on les laissast, car on chargeoit sur eux de si bonne grâce & forme, que, en fuyant, furent poursuyviz jusques en leur village, encores ne pouvoyent presque trouver leurs maisons, à raison de la grand haste & peur qui les conduysoit.

Les Flameaux (au moins aucuns) voulôyent plus oultre & trop asprement poursuyvre leur fortune ; toutesfois des plus saiges dirent quilz en avoient tout au long de laulne(a) & quil ne falloit se venger si cruellement. Cela fut trouvé bon, & se retirèrent avecques la veze & haultbois, dequoy ilz se esbaudirent Q>) rustrement ; & vont trouver les femmes, qui encores se combattoyent. Et en ce combat y avait des herbaudes dun costé & dautres qui faisoyent rage de frapper, une entre autres qui, avec son soulier cloué, frappoit à tour de bras ; une autre avec le pied, qui ne trouvoit rien qu'elle ne meist par terre ; une autre qui, avec une pierre quelle avoit mise en sa bourse, frappoit comme un quasseur(c) dacier. Brief, il ny en avoit pas une qui ne feist le Diable

{») Assez ; l'aune était une mesure do longueur : on aunait comme aujourd'hui on mètre du drap ou de la toilo.

(b) Réjouirent.

(c) Casseur.

d'arguer(a). Et y fussent encores ces bonnes dames, si la nuict ne les eust départies.

Au moyen dequoy chascune se retira à son enseigne(b) , ne ayans laqs(c) ne couvrechefs en teste, le visage tout esgratigné, les oreilles presque arrachées & les cheveux Dieu sçait comment accoustrés, les robbes rompues.

Par le moyen de la nuict survenue, commencèrent à belles injures, comme : Putains, Vesses («i). Près tresses bordeheres, Trippieres, Lorpidons («), vieilles Edentées, Meschantes, Paillardes, Larronnesses. Maraudes, Coquines, Sorcières, Infâmes, Truyes, Chiennes, Commères de fesses, Foyreuses, Morveuses, Chassieuses, Pouilleuses, Baveuses, Merdeuses, Glorieuses, Malheureuses, Chagrineuses, vieilles Haquebutes (9 à croc, vieilles Drogues, vieux Cabas, demeurans de GensdaFmes(g), Maquerelles, Brouillons, Effrontées, Puantes, * Rouillées, Effacées, Mastines tannées, Louves. Et tellement crioyent & bra-

(i') Réminisccnco dn Ral>elais, 1. I, ch. xix ; « J'ay veu le temps que je t'aisois diables d'arguer a. Faire diables, c'est faire merveilles.

(b) A son drapeau, au figuré.

(c) Filets.

(d) Femmes de mauvaise vie.

(e) Sorcières ; le mot est déjà employé par Eustache Deschamps, avant Rabelais.

(f) Arquebuse.

(g) Restes de gens d'armes.

moyent ces Déesses, que tout le boys de la Tousche (a) en retentissoit, ainsi que me conta depuis Hillot(^) Fesse-pain, qui pour lors y estoit, coupant une branche d'orme pour faire un arc.

De dire à la vérité qui gaigna & emporta le pris, on ne en sçauroit faire sûr jugement, attendu laddresse & hardiesse de tous les deux costés au faict de bien donner coups de poings & de babiller : car de tous les deux costés estoyent presque rendues(c) , que encore s 'entremenassoyent .

Ce chemin, appelle vulgairement & notoire-^ ment Creux, fut dès lors appelle le Chemin delà Rencontre. Et si bien se sont maintenuz en leurs choleres & droits que si, par fortune, se trouvent audict chemin (comme deux hommes se rencontrent assez, deux montaignes non, si bossuz ne sont dos à dos) (d) fault nécessairement quilz se donnent le choc & chargent lun sur lautre, seulement pour entretenir ceste bonne & louable

(») Au nord de Claycs est le village de la Touche auprès duquel existait encore un bois au xviii® siècle.

(b) Hillot est la forme gasconne de fillot, gars. Du Fail l'a trouvée dans Rabelais et prise pour un nom propre, il me semble.

(c) De fatigue.

(^) On comprend cette plaisanterie un peu laborieuse, fondée sur le proverbe : que les montagnes ne se rencontrent pas.

coustume (») ; & ainsi lont promis & juré faire & tenir, & de leur grés & consentemens les y avons condamné & condamnons, comme de maintenent pour lors, & de lors pour maintenent {^).

Et estoit ce que avois à vous dire de ceste journée du Chemin de la Rencontre, vous asseurant que j en ay dict comme je lentendois (c).

Anselme print la parole, disant que les Vindellois de tout temps immémorial estoyent fort quereleux, & ny avoit ordre en leur choleres. Aussi que le plus souvent & tousjours estoyent battuz ou Ion leur faisoit quelque tromperie ; & luy souvenoit (ce disoit il) comment ilz perdirent beaucoup, allants à haguilleneuf (d), par ce que ilz feirent un trop grand tort & sans propos à Mistoudin.

— Je croy (dist lors Pasquier) que la compaignie ne me desdira en ce que je veux pour elle entreprendre, cest que le compère Anselme compte des Vindellois & de leur audace, mesmes comme à leur honte ilz furent à haguilleneuf (d).

— Ne faictes tant de préoccupations (dist Anselme), car aussi bien j*estois délibéré de le (^te.

(a) Ici encofe Du Fail semble faire allusion à des événements réels : sans doute des rixes s'étaient produites dans ce passage étroit.

(b) Expression de style judiciaire.

(c) Comprenais.

(d) Aller à l'aguilanneuf, c'est aller à la quête des étrennes du premier jour de l'an.

MISTOUDIN(a) SE VENGE DE CEUX DE VINDELLES, QUI L'AVOYENT BATTU, ALLANTS A HAGUILLENEUF.

PouRSUYVANT cc que le compère Huguet ha jà dict (dist Anselme), les Vindellois, neantmoins que audacieux & glorieux, toutesfois ont le bruit de avoir amené beaucoup de coustumes en ce pais, unes bonnes, autres mauvaises : mesmes sont les premiers que je aye veu, qui ont porté bonnets à croppiere (^), chausses à la martingalle (c) & à queue de merluz (d) , soulliers à poullaine (e) , & chapeaux albanesqs (^). Et avec ce sont estimés de tout temps les meilleurs & plus suffisans bouleurs («) du païs, & autant beaux man-

(») Nom de fantaisie. Mistoudin a le même sens, à peu près, que muguet : c'est petit-maître.

(b) Probablement à brides en forme de croupière.

(c) Culottes munies d'une sorte de bricole qui enveloppait l'entre-jambes et qu'un nœud d'aiguillettes ou un bouton retenait devant et derrière.

(d) Fendues par derrière en deux pans, qu'unissait une pièce d'étoffe de couleur, comme la queue des morues.

{«) Dont la pointe s'allonge jusqu'à former une sorte d'appendice. On n'en portait plus alors depuis longtemps, (i) En forme de melons, à larges bords. (g) Joueurs de boules.

geurs de febves que on peust trouver ; & dasseurance quilz ne se cachent quand on disne.

Une fois, se avisèrent après boire (comme nouveaux advis, nouvelles opinions viennent aux pensées des hommes), puis que ilz avoyent beaucoup profité, aller chanter de Noël au Bas Champ, à Tremerel, à Telle, à Huchepoche (») & autres villages ; & qu'ilz avoient amassé force pommes, poyres, noix & quelques unzains, & beu de mesmes, quil ne falloit pour ce se contenter & quitter la partie, ains le premier jour de lan (comme est lancienne coustume) aller à haguilleneuf, poursuyvans leur fortune, qui au commencement leur avoit esté prospère & que la fin, ce leur sembloit, nen sçauroit estre malheureuse.

Au moyen dequoy (pour estre bref), au jour dict, bien resoluz & délibérés de aller à haguilleneuf, se equipperent honestement de bons bastons de pomier, fourches, vouges & quelques vieilles espées rouillées, avec une forte arbaleste de passe (*>) , qui estoit au premier front, pour servir

(a) Le Bas Champ, commune de Parthenay. Tremerel, à cheval sur la limite de Clayes (alias Vindelles) et Pleumeleuc. Huchepoche, étang à la limite des communes de Pleumeleuc et Saint-Gilles.

(b) C'était une machine de siège, généralement montée sur afïût, qu'on bandait avec un treuil et dont l'arc pouvait avoir 20 mètres de long. Apparemment celle qu'emportaient les Vindellois par plaisanterie était d'un plus petit modèle.

MISTOUDIN SE VENGE 127

de demander : « Qui est là ? qui bruit ? qui vous meine ? Tue, tue ! chargeons ! donnons ! » & autres semblables mots & demandes de nuict. ^

Mais, a fin que ne sois trouvé menteur, Baudet (») , le faiseur de fuseaux, estoit devant tous avec un tabourin (^) de Suisses, quilz avoyent emprunté de laSeguimere(^). Et estoit maistre Pierre Baguette, celuy qui faisoit tout le Tu autem {^) ; & sonnoit du fifFre, ainsi quil disoit, ayant sa rapière soubs le bras, en faisant du bon compaignon, disant quil ne la portoit pour faire mal, mais pour piquer les limax(e). Lubin Garot (celuy que je veisse onc qui le mieux prenoit grenoilles) portoit une grande et large poche pour mettre les andoillles & autres emolumens de la queste. Je croy que il portoit aussi la bourse, je nen sçay rien. Hervé Le Rusé (^) portoit la broche pour le lard, neantmoins que aucuns me ayent dict que cestoit Colin

(a) Une famille Bauday ou Baudaye est souvent citée dans les registres paroissiaux de la région.

(^) Tambour.

(c) Pas de localité de ce nom aux environs de Château- Letard.

(^) Tu autem. Domine, miserere nobis est le verset repris en chœur à la fin de chaque leçon de l'Ecriture sainte. Faire le tu autem^ c'est faire la fin ou l'important d'une affaire, y jouer le rôle principal.

(^) Limaces.

(') La famille Le Rusé est très souvent citée dans les registres des communes voisine*» de Clayes.

Guarguille ; c'est tout un qui ce fust, cela ne sert de rien.

Ainsi bien enharnachés, marchèrent longuement, bien eschauffez, chantans une chanson bien mélodieuse que maistre Pierre leur apprenoit, que luy mesmes avoit bastie, pource que tresbon estoitrimasseur(a), & estoit voulentiers appelle à tous jeux qui se fussent faicts.

, Trouvèrent davanture, au delà du pastiz de Rollard (^), Mistoudin du village de Flameaux, venant mener ses chevaux boire du gué de Vede ou de Bellouse (c) : car ce jour estoit venu de Laringues (<i), où avoit mené une charretée de fagots à Robin Turelure, & plus tost ne les eust sceu abbrever. Maistre Pierre estoit devant, qui va congnoistre Mistoudin l'un de leurs gallants de Flameaux, luy dist assez hault :

— Ha Dieu te gard ! Or ça, compaing, donne nous Haguilleneuf.

— Par ma^vie, respond Mistoudin, Messieurs, icyne vous scaurois rien donner, car je nay j>as

(a) Rimeur.

jb) Hameau de la commune de Noyal-sur-Sciche.

(c) Le gué de Vede est un souvenir de Rabelais. On ttouve un moulin et étang de Delouze sur la commune de Baulon, canton de Guichen, arrondissement de Redon, assez loin des localités où se passent les événements.

(d) Ville fabuleuse que Rabelais situe dans le gosier de Gargantua.

MISTOUDIN SE VENGE I29

mon baudrier ; mais sil vous plaist venir jusques à ma maison, Perrine trouvera quelque cas pour vous donner, par ma foy, & avec cela boyrons.

— Saincte Grigne {^) (dist maistre Pierre, ne demandant que occasion de frapper) & veux tu nous envoyer à une lieiie dicy pour un lopin de lard ? Par la mère Dieu, je tapprendray à railler les garçons & manger les poyres aux gens qui ne te demandent rien !

En ce disant, luy bailla un coup de cousteau par les cheveux, qui descendit sur le bras dextre, auquel leust villainement endommagé, si le manche du fouet ne eust tins coup (^). Mistoudin, voyant que maistre Pierre vouloit répliquer & ne luy suffisait le premier argument, commença à piquer de la botte & donner du talon à sa jument, & via (c), regardant silz le suivoyent. Les Vindellois passèrent oultre en riant.

Mistoudin, jurant & protestant quil sen vengeroit, gallopa tellement quil arriva à son hostel, hors dhaleine,&peu sen fallut qu'il neust dronos(<i) par sa femme, pource que elle disoit que les souppes (e) estoyent trempées y avoit bien une

(a) Sainte imaginaire du genre de saint Quenet. /b) Retenu le coup.

(c) En latin, route. Comme s'il disait : et hue ! (à) Coups.

(®) Tranches de pain que l'on mettait dans le bouillon, d'où par extension le sens actuel.

heure, &quil ne se pouvoit garder quilnela(a) veist, ou ramenant ses vaches, ou allant à la fontaine, le meschant, & quelle vouloit bien quelle entendist que elle estcit aussi belle & en bon poinct comme elle : mais que cestoit grand cas, que la phantasie des hommes. Le povre Mistoudin se excusant, disoit que, ce m'aist (^) dieux, il nestoit pas vray, & que jamais ny songea, quelque chose que dist Margot la haslée, la plus mauvaise langue vrayement qui fust à un traict d'arc, & quelle seroit bien courroucée si elle ne tenoit tousjours quelcun en ses caquets. Lors le povre homme, revenu en son bon sens, luy compta de fil en aguille toute laffaire, le tout en plorant à grosses larmes. Au moyen desquelz pleurs fut excusé, neantmoins que elle dist que cestoit bien faict, & que ce estoyent de aussi bons gallans comme luy, & quil falloit quil leur tinst grands propos, & quil ne falloit que une mousche pour lamuser une heure d'horologe. Mistoudin, nen songeant onc moins, dist quil sen vengeroit ou mourroit en la peine, & que, silenduroit cela, il en endureroit bien dautres, & sur ce poinct, & en cholere, voire quil ne daigna onc soupper.

(a) La bonne amie que la femme de Mistoudin suppose à son mari.

(t>) Ce m'aide.

MISTOUDIN SE VENGE I31

envoya quérir son frère Brelin (»), & quil apportast son baston à deux bouts (^), lequel à grand haste fut tantost venu, &, bien eschaufïé, en entrant demanda que il y avoit, ne quoy, ne comment («).

— Où sont-ilz ? quoy ? quest ce ? Par le sang Dé (d), silz ne sont plus de sept, laissez les! Hon bon ! ventre sainct Gris ! Ha I ventre sainct Quenet, que nest il guerre !

— Sur mon Dieu (dist Mistoudin) tel cas & tel , par tel moyen & par tel. Regardez ! mais toutesfois... Si est ce pourtant... Vous devez entendre...

— Nenny (e).

Et cependant luy comptoit toute l'affaire, y adjoustant & diminuant, comme un homme qui compte quelque querelle, &, là ou il est plus favorit, donne plus de couleur et rend la cause meilleure. Luy dist oultre, quil estoit délibéré sen venger par un moyen quil luy diroit, mais quil fust assis & à son ayse, & quil luy pardonnast s'il estoit... Car trop estoit fasché de loiïense.

— Rien rien (dit Brelin, ayant un peu haulsé son

(a) Un des registres de ^soyal-sur-Seichc mentionne un Breslin en 1531.

(b) Pique double.

(c) Avant même de demander quoi ni comment, Brelin se met en colère.

(d) Par le sang Dieu !

(^) Mistoudin est coniiijucmcnt interrompu à chaque mot par son frère.

chapeau) comptez comptez tout, heen ! tubieu, le bon sang ne peult mentir ! Par sainct Just, ceux de Vindelles ne gaignèrent rien à nous faire tort. Je espère (si mon baston, que voicy, ne me fault) que ilz nen feront pas plus avec nous (a).

— Par ma conscience (feit loutragé) jay advisé que vous & moy leur donnions la chasse, la raison à la main, pource quilz passeront par sus la chaussée de lestang de Huchepoche {^)y où il y ha (comme sçavez) une planche au milieu, à cause de la chaussée rompue, entendez vous ?

— Poulsez, poulsez, dist Brelin. J'entends, & au delà.

— Au moyen dequoy (poursuyvoit Mistoudin) je seray au bout de deçà, vestu en un linceul, comme un homme mort, ma faux en la main, & pour cause. De vous, vous serez à lautre bout, caché près la planche. Or ces Vindellois, mes meschants, infailliblement passeront par là, car où Diable iroyent ilz ? se destourner jusques à Jauzé (c) ? Et dès lors que ils seront tous passez la planche, vous osterez, sans mener bruit, le quar-

(a) Qu'ils ne nous feront pas plus de tort.

(t*) L'étang de Huchepoche est aujourd'hui à sec, mais on le reconnaît fort bien.

(c) Il faut peut-être lire Rauzé, pour Rauzel ou Rozel, prononcé à la mode du pays. Là se trouvait le seul pont pernaettant aux Vindellois de franchir la rivière de Perronai pour rentrer chez eux.

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reau (»). Alors que ilz seront auprès de moy, je me leveray, ma faulx en la main, vous asseurant que de la seule grimasse que je feray, ilz auront si belles vezardes(^) , que, s'ilz ne senfuyent, appelles moy Huet(c) ;&le beau du jeu sera quilz tomberont tous dedens celle fosse, ou y ha encores de leaue pour seicher leurs brayes. Et après, de la peur ayans laissé leurs bardes, nous aurons poches & sacs, & par ce moyen je seray vengé. Regardez si je dis bien, car la cholere me feroit possible entreprendre chose, dont je ne pourrois venir à bout.

— Rien, rien (dist sa femme), vous n'estes que un sot ; faictes cela, & sur mon honneur vous, en trouverez bien !

Brelin, contrariant, disoit vouloir y aller seul & donner le choc à toutes restes, quoy quil en deust advenir. Neantmoins, le tout meurement & avec une saige & discrette délibération enfoncé, fut conclud le premier propos ; &, après avoir beu une volte (d), prindrent leur equippage & sen allèrent audict estang, où chascun se meit en son lieu résolu (par serment fidèlement preste sus la faulx de Huguet), les receurent (e) en magni-

(a) La planche carrée.

(t>) Vesses, peur.

(c) Moquez-vous de moi, terme d'argot.

jd) Une fois.

(e) Et où ils reçurent les Vindellois.

fique apparat, & comme ilz le meritoyent pour venger ceste injure tant atroce.

Je les laisse là, attendans ces messieurs de haguilleneuf, semblables à Guillot, qui, estant caché derrière un buisson, au soir, attend Marion qui vient de quérir ses vaches, doubteux si elle luy refusera ce dequoy elle a esté par luy souventesfois importunée. Long temps ne furent attendans quilz ouyrent les Vindellois, qui sen venoyent bien hardez & fasquez (a), jazans dune haulte force, mesmes de Mistoudin, & qu'il avoit du Haguilleneuf ; & de ce louoyent fort maistre Pierre, luy en donnant Ihonneur sans en rien reserver ; lequel, glorieux de ce (se frottant le bout du nés, faisant bonne pippée Q>) disoit quil en avoit bien veud autres & un peu dautre estoffe : car, quand il estoit à Breudebach, ville de Utopie(c), il en faisoit bien des siennes ; neantmoins quon avoit rapporté au pa"s que la vieille Janeton luy avoit donné un soufflet ; mais (ce disoit il) elle lavoit prins en trahison & que bien luy estoit destre femme, car autrement il leust escorchée. Et, comme ilz furent près de lestang, Maistre Pierre, prié par aucuns quil feist quelque hon-

fa) Bien chargés de paquets et de sacs.

(b) Mensonge.

(c) L'Utopie, pays imaginaire, rendu célèbre par VUtopia de Thomas Morus, souvent cité par Rabelais.

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nesteté de son espée, commença à monstrer certains poincts descrime, & tousmortelz, disant (») : — Ce faulx montant est dangereux avec une soudaine desmarche à costé (b), ou bien en entrant dun estoc volant («); ou si vous voulez dune basse taille {^) : car jamais fendant ou revers ne vous sçauroit toucher, pource que vous estes tousjours couvert. Voylà un coup dequoy on ne donne remission. Voyla pour se battre à trois, tenez ! autant dune main que dautre. Voylà le secret du jeu. Et seulement tenez là vostre espée, disant : Je ne vous demande rien, vous nestes point en danger. Vous me pourriez dire que je faulse mon serment, point, point ! Je ne dis pas tout : il y ha encores en ce bras là une douzaine de coups («), desquelz le moindre mettra tousjours un homme par terre, & fust il armé de pied en cap. Voilà (disoit il) la levée du bouclier de lespée seule, & de lespée baise mon cul à deux mains (f), voylà le moulinet que on ha accoustumé de faire, & tout cela(t?).

(a) La série de coups d'escrime qui va suivre est fort vraisemblable.

(b) Esquive encore en usage dans la méthode italienne.

(c) Coup de pointe à toute volée.

(d) Coup de taille porté dans la ligne basse. (®) Il a encore en réserve une douzaine de coups.

(f) Rabelais et la Nouvelle fabrique des excellents traits de vérité, d'Alcrippe, parlent également d' 0 espée baise mon cul h deux mains ».

(8) Après toutes ces fanfaronnades, la frayeur que va avoir Maître Pierre est comique.

Maistre Pierre, estant au bout de son sçavoir, cessa son jeu &, le premier estant sur la planche (a), dist que on ne se hastast, & que le lieu estoit dangereux, & que maudit fust il qui le devoit raccoustrer (b). En fin, ayans tous passez, aydans lun à lautre, Brelin, qui sestoit caché, ne faillit à jouer son personnage, &, après avoir levé le quarreau qui faisoit la planche, se remit en son lieu pour voir le passetemps ; & neantmoins quil fust grandement fasché de loutrage faicte à son frère, toutesfois si rioit il tant fort que peu faillut («) quil ne fust ouy de partie adverse.

Mistoudin l'oiïensé, voyant le poinct (d) commode, commence à soy lever peu à peu, faisant la roue à ce requise, &,pour le froid quil avoit, naquettant (e) des dents, qui (f) donnoit à la farce une couleur merveilleuse, tant que ces gentils messieurs le pouvoyent facilement» appercevoir. Maistre Pierre en sursault, comme le premier, choysit (g) ce phantosme, & de la peur quil eut laissa cheoir son îspée pour gaigner le hault {^) ; & le reste (i) à qui mieux

(a) Passant le premier.

(l>} Celui qui aurait dû le raccomnloder.

(c) Manqua de peu.

(d) Le moment.

(e) Claquant.

(f) Ce qui.

(g) Aperçut, (h) Fuir.

(i) Le reste des Vindellois.

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mieux, crians à layde, adverbia localiay &, pour mieux courir, laissèrent Tabourin, Broches, Poches, Lard, pièces de Bœuf salé, Jambons, Oreilles, Pieds, Andoilles, Saucices ; & ceux qui au paravant estoyent les plus hardiz, comme maistre Pierre, furent les premiers qui tombèrent en la fosse sus mentionnée (»), ou de fortune leaue estoit petite : car autrement ilz estoyent perdus ; & nen eschappa aucun qui ne feist lamende honnorable, & qui nen eust tout son faix (b).

Ce temps pendant, Mistoudin & Brelin, rians assez bas (c), amassèrent leurs bribes (d) ; & sen allèrent à leurs hostelz, vengés & riches de la queste des adversaires. Les povres haguilleneufs, pensans de asseurance estre morts, furent trois ou quatre heures, les uns sur les autres sans oser bouger. Toutesfois, sur le poinct du jour, un peu asseurés, commencèrent à sortir, premier neantmoins mettans le bout du nés, regardans silz verroyent rien, puis peu à peu, deçà & delà, examinoyent les chemins. Et me souvient voir un fugitif qui, estant caché, est cherché par une douzaine de sergents, & lors quilz sen sont allez, on luy vient

(a) Brelin avait ôté la planche qui servait de pont.

(b) Toute sa charge, au figuré : tout son content.

(c) Pour n'être pas dntendus.

(d) Tout ce que les Vindellois avaient laissé choir.

dire : « Monsieur, les clients sen vont ! » Toutesfois, non asseuré de la peur conceûe, n'ose monstrer du premier coup que la teste, regardant encores sil y ha point de finesse (»).

De ceste cassade en fut faicte une chanson à sept parties, que on chantoit bien mélodieusement auprès du feu à la grande confusion des Vindellois ; lesquelz le Dimenche ensuyvant, feirent un monitoir^ {^) de ceux ou celles qui auroyent point prins certaines poches et autres tels bagages. Et dune mesme raison & pareil interest en feit un autre Mistoudin de ceux qui lavoyent battu. De tout quoy leur en fut baillé acte, & sur ce plaidoyèrent longuement, & est encores par deffault de suyte le procès indécis & au croch (c), qui, ainsi que je pense, sef a vuydé aux grands jours de Rion (d).

Et est ce que je voulois dire touchant les querelles des Vindellois ; si vous en sçavez davantage dictes, car je nen sçay autre {^).

— Sur mon Dieu (dist lors Pasquier) , voylà bonne petite vengeance, & de bon esprit. Ha j'ose bien

(a) Ruse.

(b) Lettre qu'on lit au prône des paroisses par ordre du juge.

(c) Pendu au croc, attendant.

(d) Ils avaient eu lieu Tannée qui précéda la publication des Propos rustiques.

(e) Rien autre.

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dire que ceux de Flameaux & Vindelles ne seront jamais amys : car tousjours se entrefont quelque fredaine, & y ha tousjours quelque procès entre eux. Voyez vous pas encores aujourdhuy Guillot le Bridé & Philippot Lenfumé à grand débat ? Je les escoutois avant hier, mais cest un triumphe.

— Je vous prie (dist Lubin) que vous comptiez tout du long, car sont deux bonnes testes.

— Par mon serment (dit Pasquier) vous nen serez pas refusé, Compère. Vous avez bien congneu le père de Philippot ?

— Cest mon (») (dist Lubin). Un homme bien notable, & preudhoms (^).

— Par ma foy (respond Pasquier), il avoit un autre fils, frère de Philippot, aagé de quatre vingts ans ou plus, & lors quil le veit mort, sans en faire aucun semblant, dist : Je disois tousjours bien, que ce garçon ne vivroit jà !

— Cela nest point à propos ; venez au point, dist Lubin.

Auquel respondit Pasquier quil en estoit content, & quil avoit grand haste.

— Hoo ! (feist Lubin). Jens çauray plus pour

(a) Locution affirmative : Oui.

(b) Prudhomme.

rien de Philippot, que vous ne feriez pour un liard (a).

— Or escoutez donc (dist Pasquier) & me pardonnez : car il falloit dire ce petit mot là. Vous ne mangerés jamais rien froid, car vous estes trop hastif.

(a) J'en saurai plus gratuitement de Philippot luimême que de vous en payant un liard. Locution proverbiale. Il trouve Pasquier trop long à commencer son conte.

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