D*OÙ SONT PRINS CES PROPOS
tenant en sa main un petit baston de couldre (a), duquel il frappe ses bottes liées avec courroyes blanches, sappelle Anselme, lun des riches de ce village, bon laboureur, & assez bon petit notaire pour le plat pais {^) . Et celuy que voyez à costé ayant le poulse passé à la ceinture, à laquelle pend celle grande gibessiere où sont des lunettes & une paire de vieilles heures, sappelle Pasquier, lun des grands gaudisseurs (c) qui soit dicy à la journée dun cheval, & quand je dirois de deux, je croy que ne mentirois point : toutesfois cest bien celuy de toute la bande qui plus tost ha la main à la bourse pour donner du vin aux bons compaignons.
— Et celuy (dis je) qui, avec ce grand bonnet enfoncé en la teste, tient ce vieux livre ?.
— Celuy (respondit il) qui se gratte le bout du nés ?
— Celuy proprement (dy je alors) & qui sest tourné vers nous.
— Ma foy, dist il, cest un Rogier bon temps, lequel passé ha cinquante ans(f^) quil tenoit lescolle en ceste paroisse («) ; mais, changeant son premier
(a) Coudrier.
(b) Assez instruit.
(c) Loustics.
(d) Il y a cinquate ans.
(e) Il est possible que Du Fail ait voulu faire ici le portrait de son premier maître, le maître d'école de Saint- Erblon. En tout cas, ce passage témoigne qu'il y avait un maître d'école dans chaque paroisse.
mestier, est devenu bon vigneron : toutesfois quil ne se peult passer encore aux festes de nous apporter de ces vieux livres & nous en lire tant que bon nous semble, comme un Kalendrier des Bergers, les fables de Esope, le Romant de la Rose(a) ; aussi ne se peult tenir, que aux Dimanches ne chante au lutrin avec ceste mode antique de gringoter(b) ; & sappelle maistre Huguet. Lautre, assis prés de luy, qui regarde par sur son espaule en son livre, ayant ceste ceinture à tout (c) une boucle jaune, est un autre gros riche pitault (d) de ce village, assez bon villain, & qui faict autant grand chère chez luy que petit vieillard du quartier, qui se nomme Lubin. Et si vous voulez un peu vous asseoir avec nous autres, vous orrez («) leurs propos, où (possible) trouverez goust.
Ce que je feis, & par deux ou trois festes subsecutives les ouy jazer & deviser privément de leurs affaires rustiques, desquelz ay faict par heures rompues & de relaiz(9 un brief discours.
(a) Le Compot et Kalendrier des bergers, publié dès 1493 et souvent réimprimé, est l'ancêtre des almanachs de nos campagnes. Une traduction des fables d'Esope avait paru dès 1484. Et le Roman de la Rose a été imprimé vers 1485.
(l>) Marmotter.
(c) Avec.
l (d) Pataud.
(e) Ouirez.
(f) A mes heures perdues et en plusieurs traites.