D*OÙ SONT PRINS CES PROPOS 4I
OÙ jay eu non moindre peine que à une bonne besongne ; car, après avoir ahanné long temps, resvant & devinant ce que devois dire, estois contraint boire deux ou trois voltes («) (gratieux compulsoire) (^) pour me rendre la cervelle plus frisque(<5)& délibérée, & mestoit une telle peine que (d) au charretier qui, pour ayder à ses chevaux atteliez à la charrette trop chargée, met son chappeau entre son espaule & la roue, pour aucunement les soulager, aucunesfois beuvant à son baril, attaché au collier du cheval de devant.
(a) Fois.
(b) Terme juridique. Les lettres de compulsoire étaient destinées à obliger quelqu'un à produire en justice une pièce qu'il détenait. Rabelais dit que le jambon est un compulsoire de heuveUe (1. I, ch. v), c'est-à-dire quelque chose qui oblige à produire (au sens juridique) la soif.
(c) Fraîche.
(d) La même peine que, une peine semblable à celle du.
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ANSELME, ce preudhoms sur mentionné, homme de mediocre(a) sçavoir, comme bon grammarien & passablement sophiste (b) , commença par une merveilleuse admiration à deschiffrer le temps passé, que luy & ses coëvaux(c) là presens avoyent veu, bien différent à celuy de maintenant, disant :
— Je ne puis bonnement, ô mes anciens Compères & amys, que je ne regrette ces nostres jeunes ans, au moins la façon de faire de adonques (d), beaucoup différente & rien ne semblant à celle de présent : car vous voyez toutes bonnes coustumes se amortir & se changer en je ne sçay quelles nouveautés, quilz merveilleusement approuvent, & sans lesquelles un homme daujourdhuy est mesprisé. O temps heureux ! ô siècles fortunés, où nous avons veu noz prédécesseurs pères de famille, que Dieu absolve (ce disant en
(a) Moyen.
(b) Philosophe. Anselme nous est donné comme assez instruit au chapitre précédent.
(c) Les gens de son âge.
(d) Alors.
haulsant Torée de son chappeau) (^) se contentans, quant à laccoustrement, dune bonne robbe de bureau (^), calfeutrée à la mode d'alors, celle pour les festes, & une autre pour les jours ouvriers, de bonne toille, doublée de quelque vieux saye (c), entretenant leurs familles en liberté & tranquillité louable, peu se soucians des affaires estrangères, seulement combien avoit valu le bled à Loheac (^), fléaux au Liège (e) ; & au soir, aux raiz de la lune, jazans librement ensemble sur quelque bagatelle, rians à pleine gorge, comptans (^ des nidz d'antan & neiges de lannée passée («) : &, revenans des champs, chascun avoit son mot de gueule (J') pour gaudir(i) l'un l'autre, & racompter les comptes(J) en la journée faicts, chascun content de sa fortune & du mestier duquel pouvoit honnestement vivre,
(a) En soulevant le bord de son chapeau.
(b) Sorte de bure.
(c) Sorte de serge ou étoffe croisée de laine, fort grossière.
(d) Village du canton de Pipriac, arrondissement de Redon (Ille-ct- Vilaine).
(e) La foire du Liège ou de Deliège, qui était célèbre, se tenait à Dinan la deuxième et la quatrième semaine du Carême.
(t) Lisez : contant.
(?) C'est-à-dire des choses pasées : « Mais où sont les neiges d'antan ? »
(^) Mot joyeux.
(1) Réjouir.
(j) Rapporter les contes qu'il avait entendu faire durant la journée.
ne aspirans à dautres silz ne se sentoyent suffisans (a), comme vouloir ou estre notaire de la court de Bobita (i>), ou dautres, estre gaudayeur, ou priseur, ou tesmoing synodal (c) . Lors Dieu estoit aymé, révéré, vieillesse honnorée, jeunesse sage, pour lobiect quelle avoit de vertu, lors florissante, tellement que je peux, avec tous vous autres, appeller ces temps passés : temps de Dieu.
Où est le temps, ô Compères, quil estoit mal aysé voir passer une simple feste, que quelcun du village ne eust invité tout le reste à disner, à manger sa poulie, son oyson, son jambon ? Mais comme (d) aujourdhuy se fera cela, quand quasi on ne permet ou poulies, ou oysons venir à perfection, qu'on ne les porte vendre pour largent bailler ou à monsieur ladvocat, ou médecin (personnes en ce temps presque incogneûes), à Tun pour traicter mal son voisin, pour le déshériter, le faire mettre en prison, à Tautre pour le guérir dune fièvre, luy ordonner une saignée (que Dieu mercy jamais nessaîay) ou
(a) N'aspirant pas à une autre fortune ou a un autre métier, si les siens ne lui suffisaient pas.
(b) Bobital était une localité voisine de Dinan, jadis chef-lieu d'un doyenné et siège d'une petite juridiction ecclésiastique, que Du Fail, magistrat au Parlement, raille ici.
(c) Petites fonctions sans importance, analogues à la précédente.
(d) Comment,
un clystère, de tout quoy feu de bonne mémoire Tiphaine la Bloye (») guerissoit sans tant de barbouilleries, & quasi pour une patenostre (i^) .
— Sur mon Dieu (dist alors Pasquier), mon Compère, vous dictes toute vérité & me semble proprement estre en un nouveau monde. Mais puisque nous avons du loysir & jour suffisamment, je vous prie avec le reste de compaignie de poursuivre le propos encommencé.
— Ma foy (respondit Anselme), ilestvray que jay faict l'ouverture & donné le commencement, mais de le bien continuer, jen donne la charge à mon compère, maistre Huguet que voylà, sil veult, dea («), en prendre la peine.
— C'est bien ad visé (dist lors Lubin) que chascun en dye comme il Tentend. Mais pource que nostre compère maistre Huguet ha rosty en beaucoup de cuysines {^) & sçait trèsbien enfoncer les matières, il en dira (si bon luy semble) ce quil en pense.
Maistre Huguet ne se bougeoit point, quand dix ou douze se levèrent pour le prier leur dire
(a) M. de La Borderie a retrouvé une famille Le Bloy qui habitait au xvi® siècle à Pleumelcnc. Comme on voit et le verra encore, les Propos rustiques sont pleins d'allusions à des gens et à des lieux que Du Fail a pu connaître.
(b) Chapelet.
(c) Vraiment. On dit encore : Oui da !
(d) A beaucoup d'expérience.
la façon des banquets de son temps & manières de vivre, avec ce qu'il touchast un peu quelques poincts de agriculture. A quoy s'accorda facilement maistre Huguet, qui, après avoir beu une fois de vin quilz avoyent envoyé quérir, & avoir accoustré (a) son chappeau, qui luy pendoit sur les yeux, commença à dire :
(a) £ Arrangé.
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PUIS que, de vostre grâce, vous mavez baillé la charge de dire & faire jugement de ce que jay veu & ouy, ô mes bons amys, ne la refusant, j'en diray possible confusément, mais au moins la vérité. Et pource que les banquets & festins de noz antecesseurs se offrent ('^) , il fault penser que non moins estoyent de bonne doctrine que bien instruicts, non que je vueille mesurer la conséquence dun banquet en variété & magnifique apparat de mangeries, choses que ne congnoissoyent ces bonnes gens : car leur estoyent incogneuz, poyvre, safran, gingembre, canelle, myrobolans (^) à la Corinthiace, muscade, • giroffle (c), & autres semblables resveries, transférées des villes en noz villages, quelles choses tant sen fault qu'elles nourrissent le corps de
(a) Puisque ce sujet des banquets et festins de nos ancêtres s'offre à nous.
(b) Mjfrobolant, fruit des Indes, gros comme une prune, mal déterminé, grande rareté au xvi^ siècle, dont Rabelais parle à diverses reprises et dont la langue populaire a fait l'adjectif mirobolant.
(c) Les épices et autres produits exotiques étaient alors, faut-il le rappeler ? d'une extrême rareté.
rhomme qu'elles le corrompent & du tout mettent au néant ; sans lesquelles toutesfois un banquet de ce siècle est sans goust & mal ordonné, au jugement trop lourd de l'ignare & sot peuple.
Maistre Huguet vouloit poursuyvre, quand Lubin luy dist quil cessast de blasonner (a) les façons de faire de aujourd'huy, veu que tout se faisoit pour le mieux, avec ce que lantiquité avoit aucunesfois erré.
— Puis que il vous plaist (respondit maistre Huguet) que je touche le blanc {^) , je diray ce que je veis faire passé ha cinquante ans en cest nostre village, répétant ce que le compère Anselme ha desjà dict : cest que, aux jours festés, plus tost fussent morts noz bons pères, quilz neussent amassé toutes leurs bribes (c) chez quelcun du village pour illec se recréer & prendre le repos du labeur de la sepmaine. Veistes vous onc aux villes, quand y allez porter quelque fromage à vostre maistre • ou autre, quand quelque bourgeois ou citadin va soupper chez son voysin, quil envoyé son garçon devant, portant partie de son disner ? Tellement faisoyent ilz, lesquelz, après avoir beu demesmes& à toutes restes (d), le tout sans hazard,
(a) Railler.
(b) Le centre de la cible.
(c) Leurs provisions,
(d) Terme de jeu : en y allant de tout son reste.
commençoyent à jazer librement du faict dagriculture, & à qui mieux mieux, Messire Jean, le feu Curé de nostre paroisse, estant au hault bout (car à tous seigneurs, tous honneurs), haulsant les orrées de sa robbe (•^) , tenant un peu sa gravité, interprétant, ou l'Evangile du jour, ou sur iceluy donnant quelque bonne doctrine, ou bien conférant avec la plus ancienne matrone, près luy assise, ayant son chapperon rebrassé (^); & voulentiers parloyent de quelques herbes pour la fièvre, cholique, ou la marriz. Le bon homme de Curé, se mettant aucunesfois aux champs, le tout à la bonne foyz, se vantant de belles besongnes par ce quil estoit ouy très voulentiers & que (Dieu mercy) il ne craignoit homme des deux prochaines paroisses (& ce disoit sans blasmer personne) ou à chanter du contre-poinct, ou bien & rustrement faire un prosne ; & que sil estoit question de Latin (neantmoins quil y fust un peu rouillé) il se y entendoit tout oultre & autant que petit compaignon du quartier (c) , & de ce s'en referoit à ceux qui le congnoissoyent, sans plus oultre procéder. Autant en disoit de bien jolyment empenner une flesche (^), ou mettre une arbaleste en
(a) Les bords de sa robe retroussés.
(b) Retroussé.
(c) Autant que quiconque.
{^) Coller des plumes à une flècbe.
chorde (a) , de bien faire un rebech (b) , & que plusieurs fois en avoit faict au musnier de Vangon (c) , de tout quoy nen craignoit homme s'il navoit deux testes. Et ce luy accordant, la povre femme devenoit en une merveilleuse admiration.
— Estoit-ce ce ferial Curé (feit alors Pasquier) qui, au prosne de sa grand messe reprenant les enfans de la paroisse pour quelques insolences, disoit que, sil estcit leur père, quil les chastieroit tresbien {^) }
— Celuy sans autre, respondit maistre Huguet. Mais, pour parachever lordre de nostre banquet, au bout d'en bas y avoit quelque Rogier bon temps, comme mon compère Lubin que voylà, contant des veilles ou filleries (e) qui avoyent esté en la sepmaine, où luy mesmes avoit esté triumpher, & faict je ne sçay quoy davantage, quil laissoit à penser à la compaignie. Comptoit aussi de son poullain noir, qui luy estoit eschappé près la
(a) Pour une corde à une arbalète.
(b) Rebec, instrument de musique.
(c) M. de La Borderie lit Vaugon et identifie avec une localité de la commune de Vern (canton S.-E. et arr. de Rennes), où l'on voit encore un pont sur la rivière la Seiche.
(d) Ici encore, comme au reste en beaucoup d'autres endroits que nous jugeons inutile de signaler, sauf lorsque quelque identification est possible, Du Fail semble bien donner des souvenirs personnels.
(6) Veillées, réunions où l'on lile.
vigne & couru jusques aux landes de Liboart (») ; &, allant après, avoit rencontré Marion la petite ou la petite Marion, il ne luy challoit lequel (b), à laquelle (sans mal penser) avoit levé son fuseau, & en conséquence baysée, avec ce faict offre de sa personne, & neust voulu (ce disoit il) pour je ne sçay quoy quil ne leust rencontrée ; néantmoins que le jeudy daprès devoit aller à la Seguimere, où elle seroit, & là pensoit (sil nestoit bien abusé) practiquer quelque cas, ou luy eust il deu couster quelque bonne chose. Le reste des bons lourdaux parloyent du decours du croissant, quand il seroit bon planter porrée(c) , temps convenable pour houer la vigne, pour greffer, ou coupper couldre(d) ou chastagnier, pour faire cercle à relier tonneaux.
— Or bien (feit alors Pasquier) nous sçavons peu près quilz pouvoyent dire. Je vous prie poursuivre la fin de ce banquet, & comme ilz se gouvernoyent après avoir rué si brusquement en cuysine.
— Après disner (respondit maistre Huguet) quelcun du village, comme vous pourriez dire Pestel (e) ,
(a) Contait.
(l>) Le nom ne lui importait.
(«) Poireaux, choux, etc.
(d) Coudrier.
{^) On a trouvé une famille Pestel ou Paistel dans le registre des baptômcs de Noyal-sur-Seiche. Nous voyons donc Du Fail faire très probablement allusion ici encore à des personnages réels.
l'KOPOS RLsTIQLE 4
produisoit de soubz sa robbe un rebech ou une chalemie (a) , en laquelle souffloit par grand maistrise , & tellement les invitoit le doulx son de son instrument, avec un haultbois, qui se y trouva pour le seconder, quilz estoyent contraints, ribon •ribaine (là jettées leurs robbes & hoquetons), commencer une dance. Les vieux, pour monstrer exemple aux jeunes & afin de ne monstrer estre fascheux (^) , faisoyent l'essay , tournoyans la dance deux ou trois fois, sans beaucoup fredonner des piedz ne faire grands gambades, comme nous pourrions bien faire nous autres. La jeunesse alors faisoit son devoir de treppir (c) & mener le grand gallop, sinon messire Jean(d), quil falloit un peu prier & dire : « Monsieur, ne vous plaist il pas dancer ? » Toutesfois luy, ayant un peu refusé pour faire la ruse du jeu, s'y mettoit, & n'en y avoit que pour luy : car luy, fraiz & possible amoureux, contournoit (e) ses commères, tellement que elles sentoyent leur espaule de mouton à pleine gorge ; & disoit ce vénérable Curé : « Boute, boute ! jamais ne nous esbattrons
(a) Instruments de musique. Le rebec est connu. Le nom de la chalemie rappelle celui du chalumeau, (l>) Afin de ne pas se montrer fâcheux.
(c) Tournei.
(d) Le curé.
(®) Faisait tourner.
plus jeunes, prenons le temps, comme il vient, maudit soit il qui se feindra ! » Et lors que la fumée du vin commençoit emburelucoquer les parties du cerveau, quelque bonne galloyse menoit la dance par sur tables, bancs, coffres autant d'une mainqued'autre(a). Au reste, chascun le faisoit comme il voyoit Tavoir à faire.
— Comment ? (dist alors Anselme) ces vieillars alloyent ilz comme les autres ?
— Nenny (respondit maistre Huguet), ains estoyent les bonnes gens près le feu se chauffans dun fagot de serment de vigne, le dos au feu, regardans & jugeans des coups, disans : Cestuy cy dance bien, que le père d'un tel estoit le meilleur danceur du païs, que un tel avoit deffié, les jours passés, tous ceux de Vindelles(b) à dancer. La dance finie, recommençoyent de plus belle à dringuer («) & boire hault (d) & net sans se blesser, puis, après se estre chauffez, si bon leur sembloit
(a) Nous appelons cela la farandole.
(b) Pour M. de La Borderie, Vindelles n'est pas Vendel (canton de Saint- Aubin-du-Cormier, arrond* de Fougères), mais un pseudonyme désignant Claycs (canton et arrondissement de Montfort). C'est en effet la seule identification qui permette d'expliquer la bataille de ceux de Vindelles contre ceux de Flamci\ux, où nous estimons, comme le savant éditeur, que Du Fail se réfère à la topographie réelle, et dont on trouvera plus loin le récit.
(c) Trinquer.
(d) Hausser le verre.
alloyent voir quelque pré, ou champ bien accoustré, & là dordinaire se asseoyent pesle mesle, jeunes & vieux, fors (qu'il ne fault pas mentir) que les anciens avoyent (comme bien estoit raisonnable) les plus honnorables places. Lors quelcun des plus vieux (à la requeste de ses coevaux) commençoit à harenguer les jeunes gens, en avoit telle audience qu'a celuy qui estant venu de quelque païs estrange, veult compter quelque nouveauté.
— Je vous prie (dit Pasquier), si le reste de la compaignie le trouve bon, traicter les poincts principaux de ceste harengue, estant asseuré qu'ilz disoyent quelque cas de bon.
Maistre Huguet vouloit seschapper, disant qu'il en avoit dict à la traverse ce quil avoit pu & que un autre prinst les fonts ; mais par importunes requestes fut contraint achever, disant :
— Puis que faire le faut (a) & quil ny ha ordre ne remède de évader, je vous diray à peu près la teneur de la harengue laquelle le plus ancien, & de meilleur sçavoir, comme jay dict, commençoit, disant :
(a) Faire le faut, leçon de l'éd. de 1549. Celle que nous suivons donne : faire faire.
MES enfans, puis que le Seigneur Dieu vous ha appelles à ceste bienheureuse vacation de agriculture, l'équité veult aussi, & il est bien raisonnable que soyez diligens & prompts à l'exercer par vertueux faicts, bons & louables actes, dont avez la source (grâces à Dieu) de voz pères & mères cy presens, le surplus parfera une espèce de preudhommie {^) que je voy apparoistre en vous, avecques signes evidens de estre à ladvenir gens de bien. Et puis bien dire cela avec toute la compaignie que depuis cinquante ans, & quand je dirais soixante je ne penserois mentir, nostre village ne fut en jeunes gens autant florissant comme il est de présent, & ce en toutes qualités, si vous regardez tant les bonnes mœurs & grâces dont ilz sont aornés, comme grandeur & composition de corps, puissance avec forniture de membres, jointe à ce la legiere & prompte adresse. Le bon Dieu nous ha (comme en toutes choses) merveilleusement fortunés en ce.
(a) Sagesse. La sagesse que je vois en vous achèvera le surplus.
Et toutesfois, mes enfans, jeunesse (ce que j*ay expérimenté) est tant folle & aveuglée qu'elle ne regarde que les choses présentes & ce qui est à ses pieds, sans avoir Tœil ne muser plus hault, dont souvent sont gastez & abastardiz les plus nobles & meilleurs esprits. Au moyen de quoy est frustrée & mise au néant la bonne expectation des pères (a), qui de l'enfant merveilleusement aggrave le desmerite.
Que si par exemples requérez confirmation, je vous produits deux devozcompaignons(lesquelz, sur mon Dieu, je ne nommerois, si cela nestoit tout manifeste) Guillemin Plumail & Geoffroy Thibie, les deux autant gentilz garçons en leurs jeunes ans que on peust souhaiter, & autant bien instruicts. Mais (ô bon Dieu) depuis quilz ont commencé de hanter tavernes, bordeaux (pestes de tout bon naturel) & autres tels lieux desbauchés, retirans en tout les cœurs des jeunes de vertu (t>), quont ilz faict ? quest ce ? Sont brigands, voleurs, gardeurs de chemins pour tous potages(c), & besongne taillée pour le bourreau, ayans proposé une fin malheureuse au noble & vertueux commencement. Quoy voyant, la mère de l'un (comme chascun sçait) l'a faict prendre, & comme
(a) Leur bonne hérédité.
(b) Eloignant tout à fait de la vertu les cœurs des jeunes.
(c) En tout et pour tout, disons-nous aujourd'hui.
(par manière de dire) prisonnier, que en fin recongnoissant ses deffaults (& aussi contraint) est devenu homme de bien, bon preneur de taulpes & gentil faiseur de quenouilles, vivant simplement en la façon de nostre estât. Lautre (comme obstiné) demande laumosne en lorée dun bois, attendant Iheure.
Pour quoy, ô mes enfans, pour obvier à tous ces malheureux inconveniens, ausquelz plus continuellement sommes duits {^) que à bien faire, il est de besoîng en premier poinct aymer, révérer & craindre Dieu, comme celuy qui souffre que devenions en mille adversités, pour nous monstrer quil est le maistre,& celuy qui ha procréé toutes choses pour nostre profit & bien. Que sil vous ha donné parens riches, departy de ses grâces, ne fault présumer ce venir de vous, par ce moyen encourir une faulse opinion dont souvent jeunesse est abusée, & en conséquence glorieuse ; ains (^) croire que en moins de un tour d*œil vous peult oster bœufz & chevaux, brebis & tout vostre avoir ; & de tout ce luy en rendre grâces, & estimer quil faict tout pour le mieux, bien congnoissant ce qui nous est nécessaire.
Et, à celle fin que congnoissiez certains poincts de la vostre & mienne vacation grandement à
(a) Conduits, entraînés.
(l>) Mais.
observer, gardez souverainement de mal parler de voz voysins ou en aucun cas fouller leur honneur, pource que aucunesfois vous trouvez ensemble, disputans de l'excellence ou de voz terroirs, ou besongnes, comme de vos faulx, faucilles, coingnées, & telz outilz, ou préférez les uns aux autres, gardez ce entre autres choses & que, en louant les vostres, les leurs ne soyent déprimées, pource qu'il fault tout trouver bon, à raison que (comme Ion dict) à chascun oyseau son nid est beau, aussi que par la langue on voit plusieurs beaucoup de maux & divers encourir, ceque(ce m'aist Dieu)(«*) jevoy navoir lieu en vous, ne autres imperfections, de quoy ordinairement sont tachés jeunes gens.
Je oubHois à vous dire que, es choses où ny ha remède & moins de conseil, ne feissiez grand estât, ny en prendre grand courroux, comme des adversités & maladies, qui le plus souvent viennent à voz bœufz, vaches, brebis, poulies & porcs, qui toutesfois, neantmoins les pensemens, de bonne heure meurent : car en bonne ou mauvaise fortune, il fault avoir un mesme visage & constance accoustumée.
De ma part, la plus grande occasion & plus évident argument que puisse dire, pourquoy mes
(a) A ce m'aide Dieu, ad hoc me adjutet Deus.
ans ont esté si longuement prolongés (cela je dy sans vanterie), c'est, & ne scay autre raison, que telle adversité qui me soit survenue au jour, jamais ne se est couchée avec moy (»). Si ainsi le faictes, vous vivrez heureux, fortunés, en honneste tranquillité, & n'aurez compagnons en félicité.
Car demandez ou souhaittez vous plus salutaire ou plus liberalle vie que la nostre ? Moyennant que nous gardions de aspirer à trop haults poincts, veu mesmement que, si sommes diHgens à labourer les terres à nous laissées par noz bons pères, sera beaucoup, ne taschans par grands héritages à les amplifier.
Et avoyent cela en grande révérence noz anciens, quil n'estoit loysible de occuper plus de terre que ce que on leur avoit limité, ayans beaucoup d'observances(b) quiaujourdhuynesont, comme :
celuy estre mauvais laboureur, qui achetoit ce que son champ luy pouvoit produire ;
mauvais le père de famille qui faisoit ce, le jour, que, la nuict, eust pu faire, sinon (dea) («)
(a) Belle formule : quelque adversité qui me soit survenue dans la journée, jamais elle ne s'est couchée avec moi.
(*>) Coutumes, règles.
(c) Exclamation fréquente au xvi^ siècle : vraiment, certes.
6o PROPOS RUSTIQUES
quil eust esté empesché par l'intempérie de lair ;
plus mauvais estimoyent celuy qui plutôt besongnoit à la maison que aux champs, comme desdaignant la coustume.
Et mest advis avoir ouy dire d'un antique laboureur (a) accusé de ses voysins, disans quil avoit empoisonné leurs bleds par ce que le sien estoit demeuré garanty & les leurs gastez & sans fruict, lequel preudhoms(b) (sachant à tort tel crime lui estre imposé) amena en plein jugement sa fille, de force inestimable, ses bœufz gras & refaicts, son soc rondement acéré, son coultre tresbien appoincté, disant que cestoit sa poison & mauvais art de ainsi bien accoustrer les bleds (c) . Or maintenant jugez si tel moyen n'estoit favorable pour bien tost gaigner son procès !
Mais (pour revenir) n*estimez-vous en rien cela, que, au matin, frottans votre couille, estendans voz nerveux & muscleux bras (après avoir ouy vostre horologe, qui est vostre coq, plus seure que celle des villes) vous levez sans plaindre lestomach, ou la teste, comme feroit je ne scay qui, yvre de soir (d). Et lians voz bœufz au joug,
(a) Cf. Pline, HisU naL, XVIII, 6.
(l)) Prudhomme, sage homme.
(c) Son poison et sa mauvaise pratique, c'était de bien arrange! les blés.
(d) S 'étant enivré la veille au soir.
HARENGUE RUSTIQUE 6l
qui (tant sont duits) eux mesmes se présentent, allez au champ, chantans à pleine gorge, exerçans le sain estomach, sans craindre esveiller ou Monsieur ou ma Dame. Et là avez le passetemps de mille oyseaux, les uns chantans sur la haye, autres fuyans vostre charrue (vous monstrans signe de familiaire privauté) pour se paistre des vermets {^) qui yssent de la terre renversée. Autres qui, là & ça volants, descouvrent le Renard, dont le plus souvent, avec la chorde de aurichal tendue, avez la peau. Vous monstrent d'aucuns signes futurs, avec autres pronostiques que avez de nature & par commune coustume aprins , comme(b) :
Le héron triste, sur le bord de leaue & ne se mouvant, signifie Ihyver prochain.
L'arondelle volant près de leaue predict la pluye, & volant en l'air, beau temps.
Le geay se retirant plus tost que accoustumé sent Ihyver qui approche.
Les grues volans hault sentent le beau temps, & serain.
Le pivert infailliblement chante devant la pluye.
La chouette chantant durant la pluye signifie le temps beau & clair.
(a) Vers.
jb) Charles Estienne dans sa Maison rustique, 1. I, ch. VIII, donne plusieurs de ces présages.
Quand les poulies ne se retirent soubz le couvert par la pluye, dasseurance elle continuera.
Les oyes & cannes se plongeans continuellement en leaue sentent la pluye prochaine ; autant en signifie la grënoille chantant plus que accoustumé ; ou quand ces vieilles murailles rendent de leaue.
La sérénité d'automne predict vents en y ver.
Tonnerre du matin signifie vent, celuy de midy, pluye.
Les brebis ça & là courans sentent Ihyver approcher.
Autresfois (pour laisser ce propos, que trop mieux entendez), ayans le vouge sur lespaule & la serpe bravement passée à la ceinture, vous pourmenez à lentour de vos champs, voir si les chevaux, vaches ou porcs y ont point entré, pour avec des espines reclorre soudain le nouveau passage ; & là cueillez des pommes ou poyres à vostre ayse, tastans de l'une, puis de l'autre ; & le reste, que ne daignez manger, portez aux villes vendre ; & de l'argent en avez quelque beau bonnet rouge, ou un Cousteau de bonne façon.
Autresfois, au matin, regardans d'où vient le vent, allez voir à voz pièges que avez tendues au soir pour les renards, qui vous desrobent ou poulies ou oyes, aucunesfois (la meschante beste) les tendres aignelets, peu vous sôucians
de rintempérie de Tair, fièvres d'automne ou jours caniculaires, ains, en ces temps aux autres périlleux, avez la teste nue aux champs, billans (possible) une gerbe de bled, ou raccoustrans un fossé ; par ce moyen estes forts, robustes, allègres, plus la moytié que gens de ville, n'aymans que mignarderie soubs l'ombre, en rien ne sentans leur homme.
Au moyen dequoy un bon capitaine ayme un soudart nourry en ses jeunes ans aux champs, ce que jay veu lors quil estoit question d'aller à Pharingues(»). Que si vous tombés en quelque maladie (comme cest une chose naturelle) vous ne cherchez clysteres, purgations, saignées & telles badauderies, car vous avez le remède présent en vostre jardin : de bonnes herbes, desquelles la vertu vous demeure quasi heritellement de père en filz.
Quest ce donc, ô mes enfans, que je vous diray davantage ? Je ne pense, quil reste rien à vostre totalle félicité, fors lamour du Seigneur, quelle je pense, vous acquérez par vertueux faicts, provenans des bons & fructueux enseignemens que nostre Curé de sa grâce vous donne, aussi que
(a) « Laringucs et Pharingues, qui sont deux grosses villes comme Rouen et Nantes », situées dans le gosier do Pantagruel (Rabelais, l. II, eh. 32). Du Fail fait ici allusion à quelque souvenir de sa vie militaire.
en conscience il y soit obligé. Pourquoy je le prieray, celuy grand conservateur de noz troupeaux, qu'il nous doint grâce de ne forvoyer (») du chemin baillé à nous autres povres viateurs (^), me recommandant à voz bonnes grâces, vous priant prendre tout à la meilleure part, comme le vostre amy, & dun vieillart resveur.
Maistre Huguet vouloit poursuyvre la fin & yssue du disner, mais Pasquier luy interrompit son propos, disant à Anselme le banquet estre très bien deschifFré, & en bon ordre.
— Cest mon («) (feist Anselme), mais encore ne sçavons-nous le département (d) , & comme le reste du jour semploye.
— Vous m*avez (dist maistre Huguet) roigné la queue de mon propos quand je le voulois achever, mais bien or escoutez.
La harengue finie, retournoient tous au logis, fraiz & délibérez, oùrecommançoyent à chopiner(e) de mesme, & de plus belle ; & lors quilz estoyent venus au poinct, & quilz en avoyent tout le long des sangles, commençoyent à chanter de la plus haulte mesure que on ouyt onc : Au bois de dueily Qui la dira, Allégez moy doulce plaisant Brunette,
(a) Sortir. *
(b) Voyageurs.
(c) C'est vrai, certes.
(d) La séparation, comment ils se séparent. (®) A boire chopinc.
Le petit cœur, Helas mon père ma mariée, Quand les Anglais descendirent. Le Rossignol du bois joly, Sur les ponts d'Avignon, & beaucoup dautres telles chansons de bonne musique & meilleure grâce.
Cela faict reprenoyent sans intermission(a), sans repos, à dringuer, tant que tout le monde fut saoul. Dont lun (après que chascun avoit prins congé) convioit toute la bende au prochain Dimenche à mesme banquet & pareilles cérémonies, où estimoit leur faire gode(^) chère se il ne luy coustoit plus de je ne sçay quoy.
Retournez que estoyent à la case, le bon père de famille se interrogeoit diligemment (sil luy en souvenoit) comme ses bœufz, vaches, brebis, porcs avoyent esté pansez, & comme tout le mesnage se portoit.
Au reste (après avoir osté sa robbe, & jà commençant à se desaccoustrer) distribuoit les affaires du jour subséquent (c) selon que bon luy sembloit, & en ce poinct voulentiers sendormoit le bon homme sur ses genoux (d). Que si le chat se trouvoit là, donnoit deux coups de sa patte à ses triquedondaines, qui pendoyent : car en ce
(») Interruption.
(b) Heureuse, joyeuse.
(c) Ordonnai l les travaux du lendemain. (<)) En faisant sa prière.
temps navoyent haults de chausses, mais bien brayes(a); toutesfois les siennes estoyent à la lessive, ou à seicher, je ne sçay lequel. Après que la bonne femme avoit chassé la maudicte beste & couvert le feu, faisoit aller au lict son bon homme, toutesfois après avoir donné ordre que tout fust le lendemain prest pour charmer (^) au clos devant, & que, si le. soc nestoit en bonne pointe, on leust au matin porté au Plesseis(c) à la forge, chez Guyon Jarril, & s'il nestoit à la maison, quon leust porté à Chantepie(d) , car là y avoit un très bon mareschal. — Par mon ame (feit alors Lubin) le compte nous est si bien mis devant les yeux, ô Compère, que proprement me semble y estre & voir le bon homme Robin Chevet (e) , sesbattant ainsi à jazer & envoyer quelcun à la forge.
(a) Les hauts de chausses s'arrêtaient aux genoux, où commençaient les bas de chausses. Les braies, comme nos pantalons, descendaient à la cheville.
(b) Labourer à la charrue.
(c) Selon M. de La Borderie, il s'agit ici du Plessis-de- Vern, cant. et arr. de Rennes.
(d) Chantepie, commune limitrophe du Plessis-de- Vern.
(6) Plus loin, Du Fail nous dit que Robin Ghevet halîitait non loin de Noyai. Or il y avait au xvi® siècle à Noyal-sur-Seiche une famille Chevet, dont le registre des baptêmes porte fréquemment le nom. Trois ou quatre de ces Chevet s'appellent Robert ou Robin, mais un seul a une femme du nom de Jeanne, comme le héros de Du Fail. Ce Robin mourut vers 1526, et en effet on en parle ici comme d'un personnage mort depuis quelque temps.
— Cestoit un grand allant (dist Anselme) & me semble lavoir autresfois veu.
— Oiiy bien (feist maistre Huguet) si vous avez voulu, & estoit de ce temps, dequoy vous ay parlé.
— Puis que le compère Lubin ha mis en termes ce bon lordault (») Robin Chevet (dist Pasquier), il me semble qu'il ne sera que bon qu'il dye ce quil luy ha veu faire, car ilz ont demeuré en un mesme village.
— Puis que la compaignie (dist Lubin) me commande que en mon renc (b) je compte de Robin Chevet, j'en diray comme je l'entends, par ce que chascun en dira, à fin que la peine soit égale.
Quelles choses luy accordèrent. Lubin alors commença.
(a) Lourdaud.
(b) A mon tour.
PROPOS Hl'STIOLES
ROBIN Chevet fut moult prudhomme, par ma conscience I aussi que tel il se clamoit, & fut celuy de tout son quartier qui autant bien faisoit un gueret (»), Qui inventa, le riche homme, mille beaux mots concernans le faict dagriculture, imposant à signifier à beaucoup à la bonne foy (^) & sans mal penser. Voulentiers après souper, le ventre tendu comme un tabourin, saoul comme Patault, jazoit le dos tourné au feu, teillant bien mignonnement du chanvre, ou raccoustrant à la mode qui couroit ses bottes (car à toutes modes(c) dordinaire s'accoustroit l'homme de bien), chantant bien mélodieusement, comme honnestement le sçavoit faire, quelque chanson nouvelle, Jouanne, sa femme, de lautre costé, qui filloit, luy respondant de mesmes. Le reste de la famille ouvrant {^) chascun en son office, les uns adoubans (c) les courroyes de leurs fléaux, les autres
(a) Sillon.
(b) Donnant à beaucoup de mots telle ou telle signification, de bonne foi.
(c) De toutes manières, c'est-à-dire : au mieux.
(d) Travaillant.
(e) Arrangeant.
faisans dents à râteaux, bnislans hars pour lier (possible) l'aisseul (») de la charrette, rompu par trop grand faix, ou faisoyent une verge de fouet de mesplier ou meslier (^).
Et, ainsi occupés à diverses besongnes, le bon homme Robin (après avoir imposé silence) commençoit un beau compte du temps que les bestes parloyent (il ny ha pas deux heures) (c) : comme le Renard desroboit le poisson aux poissonniers ; comme il feit battre le Loup aux lavandières, lors quil lapprenoit à pescher ; comme le Chien & le Chat alloyent bien loing ; de la Corneille, qui en chantant perdit son fromage ; de Melusine ; du Loup garou ; de cuir d*Asnette (d) ; des Fées, & que souventesfois parloit à elles familiairement, mesmes la vesprée passant par le chemin creux, & qu'il les voyoit dancer au bransle (e) , près la fontaine du Cormier, au son dune belle veze (') couverte de cuir rouge, ce luy estoit advis, car il avoit la veiie courte pour ce que, depuis que Guevichot Tavoit abattu de coup de trenche par
a) Essieu.
b) Néflier.
0) « Au temps que les bestes parloient (il n'y a pas trois jours) », dit Rabelais, 1. II, ch. 15.
(d) Ou Peau d'Ane, dont Bonaventure des Péricrs donne une version différente de celle de Perrault dans le dernier des contes qui lui sont attribués.
(®) Le branle était une danse bien connue en ce temps.
(^ Sans doute une sorte de cornemuse.
les fesses, les yeux luy avoyent toujours depuis pleuré ; mais, que voulez- vous ? nous ne départons (^) les fortunes. Disoit en continuant que, en charriant {^) , le venoyent voir, affermant que elles sont bonnes commères, & voulentiers leur eust dict le petit mot de gueule, sil eust osé, ne se defîiant point que elles ne luy eussent joué un bon tour. Aussi que un jour les espia, lors quelles se retiroyent en leurs caverneux rocs, & que, soudain que elles approchoyent d'une petite motte, elles sesvanouissoyent, dont sen retournoit (disoit il) sot comme il estoit venu. En ce disant, fault penser quil ne rioit aucunement, ains faisoit bonne pippée(c).
Que si quelcun ou une se fust endormie daventure, comme les choses arrivent, lors quil faisoit ces haults comptes (desquelz maintesfois jay esté auditeur), maistre Robin prenoit une chenevotte allumée par un bout, & souffloit par lautre au nés de celuy qui dormoit, faisant signe d'une main qu'on ne l'esveillast. Lors disoit : « Vertu goy ! jay eu tant de mal à les apprendre & me romps icy la teste, pensant bien besongner, encores ne daignent ilz me escouter. » Que s'ilz ne rioyent de ce, le preudhoms faisoit un pet
(a) Séparons.
{l>) Lorsqu'il labourait à la charrue.
(^) Attrape, moquerie.
à trois parties qui les esbaudissoit tous, & rioyent desmeshuy (^) à toutes restes.
Le bon homme, las de conter (pource que il s'oublioit le plus souvent en ses contes) demandoit à Jouanne sa femme un petit (^) à boire, le tout pour la pareille, & quil lavoit bien gaigné ; & de ce en vouloit croire tout le monde (c), & elle pour la première.
— Vous souvienne de vostre propos (dist maistre Huguet), nestoit elle pas fille de Colin Guarguille, ce bon gantier (d) ?
— De celuy sans autre (respond Lubin), & estoit vostre cousine remuée d'une busche, et ce par devers la couette («).
Pour revenir, la bonne femme, ayant un pot en sa main, commençoit comme par force à y aller, disant quil avoit tousjours cinq solz ou soif (^, & qu'elle pensoit fermement quil eust un charbon au ventre, & que hardiment une autre fois ne retournast pas, car plustost
(a) Désormais.
(b) Un peu.
(c) En prenant tout le monde à témoin,
(d) Bon compagnon ; nom propre généralisé.
(e) « Jehan le Veau, son cousin gervais remué d'une busche de moulle », dit Rabelais. Cousine par alliance ; on devine le sens grivois de cette « busche par devers la couette », ou couverture.
(f) Qu'il avait toujours soif comme le Juif errant avait toujours cinq sols ; expression proverbiale.
creveroit de soif que elle daignast faire un pas.
— Je voudrois bien (dist lors Pasquier) que la femme de chez nous meust tant contesté, je croy que Martin baston trotter oit.
— Vous dictes vray (respondit Lubin) ; si à chascune injure que me dit ma femme je luy donnois un coup de baston, il y a plus de dixneuf ans quil ne seroit nouvelle délie.
Mais escoutez comme elle luy disoit que tousjours estoit sa coustume de l'embesongner à aller luy quérir à boire, & quil ny sçauroit envoyer un autre, pource quil voyoit bien quelle estoit empeschée bien profondement à devuyder du fil meslé, & qu'elle voudroit qu'il fut en gaige de ce qu'il luy falloit (»).
Robin, ne la voulant contrarier, disoit quil ne luy enchalloit, mais quil beust (^) ; & sefforçait de luy complaire, disoit que peu luy demandoit à boire, & que cestoit une fois entre cent, & que une fois nest pas coustume ; oultre que, si elle vouloit tousjours ainsi tencer (c), il aymeroit mieux aller boire à la rivière, la priant à jointes mains, que elle ne luy feist tant acheter (d), ou que par sa
(a) Proverbe. Si Robin était le gage de ce qu'il lui fallait, on ne le re verrait jamais, le gage ne serait jamais retiré.
(b) Que peu lui importait ce qu'elle disait, pourvu qu'il bût.
(c) Tancer les gens.
jd) Acheter si cher le plaisir de boire.
foy s*en iroit le lendemain chez la musniere qui tenait taverne à Noyai (»), où là meneroit Dam Armel Augier (b), où boyroient tout leur saoul, & qu'il aymeroit autant estre je ne sçay où (°).
Sur quoy elle luy respondoit qu'elle ne sen soucioit guieres, & que cestoit bien sa coustume, mais au moins le prioit qu'il ne la voulust battre quand il seroit yvre, comme luy es toit chose bien accoustumee, & que elle se esbahissoit quil navoit honte. *
Ha ! par ma vie (disoit lors Robin, voyant quil ne la pouvoit avoir par force) j'aymerois mieux estre je ne sçay où, ma Jouanne, à qui Dieu veult ayder sa femme se meurt (d). Allez, m'amie, allez, que Dieu vous face la teste mieux couverte, vous asseurant que j'aymerois mieux avoir mangé une charretée de foin(e) ! Et que, pour lamour de Dieu, luy donnast une fois à boire, & après lappellast
(a) Noyal-sur-Seiche ; voir plus haut.
(b) Armel Augier, ecclésiastique, comme le montre son titre de Dam ou Dom, est également un personnage réel. Il est cité sur le registre des baptêmes de Noyal-sur- Sciche en qualité de chapelain,
(c) Que d'avoir ainsi des scènes. Le bonhomme et la bonne femme s'amusent à se quereller.
(d) Celui que Dieu veut aider, il lui fait mourir sa femme ; proverbe.
(^) Que de disputer avec vous.
questeur (»). Qu'elle poyast {^) pinte, elle boiroit la première.
La bonne femme, rechingnant comme celuy à qui on panse une bosse chancreuse, troussoit ses agoubilles pour aller tirer du vin, o protestation, dont Robin luy disoit que elle tirast de celuy d'auprès le mur, & que ne feignist à l'emplir, par ce que Roulet Lambart («) , estant survenu, demandant une coingnée à prest, boyroit bien.
Elle, revenue, leur bailloit le pot, comme par despit, sur quoy ilz se ruoyent si brusquement quil ne sembloit pas que une mousche y eust beu (^). Elle, voyant, disoit que, s'il eust esté honneste homme, luy eust pour le moins offert à boire, neantmoins qu'elle ne l'eust pas prins, & que honnestes gens se monstrent où ilz sont, & quil luy en souviendroit par son Dieu. Puis, ayant les mains sur les deux hanches & en plorant, commençoit à belles injures ; de quoy le povre Robin rioit à pleine gorge, disant quil congnoissoit bien le naturel de la damoyselle, & que cestoit une femme pour tous potages ; que
(a) Mendiant.
(b) Payât.
(c) Il y a beaucoup de Lambart cités dans les registres baptistaires de Saint-Gilles, Clayes et Pleumeleuc, dont quelques-uns portent le prénom de Raoul, qui a pour diminutifs Raoulet et Roulet.
(d) Qu'une mouche y eût trouvé à boire, tant ils l'avaient bien vidé. Cf. Rabelais, 1. I, ch. 5.
elle avoit prins sa teste ; que c'estoit un diable coiffé ; que le diable luy avoit faict la teste ; qu'il ny avoit rithme ne raison en son affaire ; que voir un homme ayant teste de cheval est chose fort estrange, mais une femme sans teste, encore plus ; & que la bonne beste sembloit au chien qui cloche (») quand il veult : aussi que à poinct nommé elle plouroit ; & que vrayement elle avoit un quartier de la lune en la teste (^).
Mais voyant quelle le commençoit à gaigner de paroles, & que desmeshuy n'y avoit ordre d'avoir patience, il commandoit que tout le monde se allast coucher, & quil feroit bien son appointement {^) : par ce moyen au matin estoyent plus grands amys que devant.
— Saint Quenet ! (dist alors Anselme) voylà bonne forme de quereler & d'appointer, & que je ne voudrois toutesfois estre chez nous, & vous prie ne le dire à ma femme : car trop lourdement se courrouceroit tous les jours avec moy ; puis vous sçavez que je ne pourrois si souvent appointer (<i), sans grand interest de ma personne.
— Sur mon Dieu, quand tout est dict (dist Pasquier) à nous autres vieillards rassottez ne nous
(a) Boite.
(t>) Série de proverbes.
(c) Son accommodement avec elle, on devine comment.
(d) Equivoque sur appointer : accommoder et affûter.
sont guieres duisans (») telz menuz plaisirs, car desmeshuy ne nous fault que le mol lict & lescuelle profonde {^) ; de ma part je quitte le mestier à ces jeunes gens, de fraiz esmouluz.
— Vrayement (dist maistre Huguet), compère, vous le pouvez bien & ne devez point plaindre le temps passé, car j'ay veu qu'il n*en y avoit que pour vous, rien ne se tenoit devant vous, vous estiez le chien au grand collier de tout le pais, & le plus grand abbatteur de bois qui fust dicy au gué de Vede (c). Ne vous souvient il de ces grands licts où Ton couchoit tous ensemble sans difficulté (d) ?
— Ouy ma foy (dist Pasquier). Mais je vous prie dire un peu ce quen sçavez, non pas de ce que fut faict, mais la ^use pourquoy on ha osté cette bonne coustume.
(a) Convenants.
(b) « Ne me fault plus dorénavant que bon vin, bon lict, le dos au feu, le ventre à table et escuélle bien profonde » (Rabelais, 1. I, ch. 19).
(c) On sait que le gué de Vede joue un rôle important dans la guerre Picrocholine de Gargantua,
(d) Nos pères admettaient fort bien, et au xviii® siècle encore, que l'on couchât à plusieurs dans le même litj en voyage, par exemple.
LA DIFFERENCE DU COUCHER DE CE TEMPS & DU PASSÉ, & DU GOUVER- NEMENT D^AMOUR
Du temps quon portoit souliers à poullaine, mes amys, & que on mettoit le pot sur la table (») , & en prestant largent on se cachoit(^) , la foy des femmes vers les hommes estoit inviolable ; & n'estoit aussi loysible aux hommes (fors de jour, ou de nuict) vers leurs preudes femmes Tenfraindre ; ainsi estoit une coustume réciproquement observée, dont nestoyent moins à louer que en merveilleuse admiration. Au moyen dequoy jalousie n'estoit en vigueur, fors celle qui provient de trop aymer, de laquelle les chiens meurent.
A loccasion de ceste merveilleuse confidence couchoyent indifféremment tous, mariés ou à marier, en un grand lict faict tout à propos, sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement ou effect lourd, pource que (comme dict lautre)
(a) Au lieu de le laisser sur le dressoir, selon l'usage du myen âge et du xvi^ siècle.
(b) Henri Estienne cite ce proverbe (Apologie pour Hérodote, XXXVII).
yS PROPOS RUSTIQUES
nature est si coquine, aussi qu'il ne fault mettre le feu près les estouppes. Toutesfois, depuis que le monde est devenu mauvais garçon, chascun ha eu son lict distinct & à part, & pour cause, aussi pour obvier à tous & chascuns les dangers qui en eussent pu sourdre.
Pource que, depuis que moynes, chantres & escholiers (à raison qu'en ce bon vieux temps chascun se contentoit de son pais) commencèrent à peregriner (»), jetter le froc aux choulx, vicarier, se émanciper, hors leur territoire, on feit par commun advis licts plus petits au profit d'aucuns mariés (par ce que le pain suyt le jeu à la trace) & merveilleux interest pour les femmes, jouxte le dire de mon voisin Baudet : Maudict soit le chat, s'il trouve le pot descouvert, qui ny met la patte, aussi qui ne sçait son mestier, si ferme sa boutique, & aille aux prunes.
— Sur ma foy (dist Pasquier) la mode n'estoit que bonne, mais, puisque toutes choses se changent, je pensois bien que elle ne demeureroit pas la dernière.
— Cest mon(^) (dist lors Anselme). Vous voyez toutes bonnes façons . de faire se abastardir, car (puis que vous avez parlé de la façon du coucher) pensez vous, à vostre advis, que les amours des
(a) Pèleriner, aller en voyage.
(b) Certes ! Voir plus haut.