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LA SARDINE, SA PÊCHE ET SON INDUSTRIE

Une grande inquiétude agitait, il y a deux ans, ceux là qui , en France , vivent de l'industrie de la sardine. Ils sont nombreux, plus de cent mille assurément , si nous comptons leurs femmes et leurs enfants; ils sont dignes du plus grand intérêt. Ce sont des marins localisés dans les petites villes et les villages du littoral ; ils ne possèdent, pour la plupart, aucun autre moyen de subsistance. Les sardines abondent-elles, vous voyez, sur toutes les cotes océaniques, ces braves gens affairés du mois de mai au mois d'octobre , jouissant gaiement des profits de leur rude labeur; viennent-elles au contraire à diminuer tout à coup ils sont plongés dans la plus noire misère. Or, cette seconde alternative a été redoutée, d'une manière à peu près continue, de 1880 à 1886. Pour des motifs qu'on ignore, le

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rendement de la pèche en Tannée 1880 a été environ la sixième partie de celui de 1879. Du coup, plusieurs centaines de familles furent réduites au désespoir, et comme le malheur s*accentua les années suivantes, le ministère français s'en émut. Une grande commission, composée de pêcheurs, d'industriels et de naturalistes , fut instituée ; elle siégea dans la ville de Brest, sous la présidence de r.amiral préfet maritime de cette localité ; ses membres , à peu près tous aussi ignorants les uns que les autres des conditions d'existence de la sardine , — lesquelles sont, en effet, très mal connues — eurent beaucoup de peine à s'entendre. Certains d'entre eux expliquaient a priori l'absence du poisson par l'hypothèse d'une multiplication exagérée de ses ennemis natm^els; d'autres songeaient à une diminution subite et sans raison de leur nourriture ; d'autres encore accusaient, sans aucune preuve suffisante, de prétendus changements de courants ou de la température des eaux. Enfin, les derniers, les plus afûrmatifs et les plus convaincants, voyaient dans le pécheur lui-môme le principal auteur du mal et condamnaient l'usage des grands filets connus sur le nom de seines , qui font de véritables razzias de sardines. Ils eurent gain de cause auprès de la majorité de la commission de Brest. Les filets perfectionnés, les plus avantageux, ceux dont l'emploi marquait un grand progrès dans

Tart de prendre beaucoup de poissons, furent prohibés. Et voilà que subitement, alors que savants, industriels et pécheurs étaient encore à discuter sur les causes mystérieuses de la disparition des grands bancs de sardines, ceux-ci reparurent en 1887 comme une manne bienfaisante. Ils reparurent aussi denses qu'ils ne Tavaient jamais été, donnant raison au zoologiste G. Pouchet, directeur du laboratoire maritime de Concameau, lequel, durant tout le débat, n'avait cessé de dire et répéter que la mer est ime inépuisable nourrice et le nombre des sardines qui l'habitent si immensément grand, que les millions soustraits annuellement par l'homme ne font pas plus pour les détruire qu'une pincée de sable soulevée du rivage pour défigurer les côtes. D'où la conclusion pratique : « Il faut laisser prendre le plus possible de sardines et , pour cela, permettre aux pécheurs le libre usage de toutes les sortes d'engins. »

Dans l'été de 1888, la sardine a augmenté encore, la récolte a été extraordinairement abondante , en sorte que l'espérance est partout revenue. Aussi le moment était-il propice pour étudier cette grande pêche maritime : je m'en vais vous raconter ce que j'ai vu, ce que j'ai appris.

Par une belle matinée du mois d'août, nous quittons le port de Concarneau , à bord du bateau de Fortuné Y, pécheur libre, travaillant pour lune

des principales fabriques de la contrée. C'est un vieux bateau, une sardinière ^ portant le doux nom de Marie-des' Anges; il n'a pas les élégances des bateaux moderiies, mais il est large et tient solidement la mer. Toutes voiles dehors, il a une fière allure et, s'il ne fend pas les ondes avec la vitesse des bateaux plus jeunes que lui, il offre beaucoup plus de sécurité. Contre ses flancs est inscrit en grands chiffres de céruse le numéro 686, son numéro d'inscription, ainsi que le portent tous les autres bateaux de pêche , au nombre d'un millier, cette année, à Concameau. Nous franchissons la balise, la Médée, qui marque la sortie du port et nous croisons des centaines de bateaux semblables à Marie-deS'Anges ^ sur le point d'appareiller, eux aussi , mais qui sont venus coucher là par mesure de précaution, afin d'éviter à leur équipage la tentation de boire, qui est très forte, parait-il, lorsqu'il passe la soirée à terre. Les pêcheurs savent tous, par expérience , les conséquences fatales des excès auxquels ils se laissent trop facilement entraîner; c'est pourquoi, beaucoup d'entre eux s'en vont ainsi dormir sur mer, loin des débits de vin ou de cidre. Souvent leurs femmes les obligent à sortir, préférant les voir braver les dangers des coups de vent que ceux des coups d'alcool , plus certains et plus meurtriers. Intempérant sur terre, le marin est d'une sobriété exemplaire à bord de son bateau ,

il croit que Tivresse sur mer est fatalement punie.

La brise matinale nous pousse lentement au large, escortés de toute la petite flottille , dont les voiles blanches et rouges font le plus joli effet; et tous ces bateaux suivent en cadence le battement des flots, ils convei^ent vers la même ligne argentée qui révèle au loin le banc des sardines.

Marie-des-Anges porte six hommes, c'est le chiffre moyen de l'équipage d'une sardinière, un patron, deux matelots, deux novices et un mousse. Ce dernier est un joli garçon de douze ans, fort habile déjà; il nous sert une soupe aux crabes, savoureuse , qui vient de sortir bouillante de la cuisine du bord ; nous préludons ainsi à la dure besogne qui nous attend. Le patron tient la barre; il nous raconte des histoires de naufrage, les batailles auxquelles il prit part, pendant son service dans la marine militaire. Peu à peu, le contour des côtes s'évanouit dans la pâle lumière du matin ; de grands oiseaux de mer voltigent à notre proue , puis , tout à coup, s'arrêtent. « Ils ont senti la sardine », dit un de nos hommes, et en effet des reflets métalliques, des chatoiements d'émeraude et d'azur, signalent à la surface de l'eau la présence d'innombrables poissons. Alors nous abattons nos voiles et commençons la pêche.

La sardine se prend partout au moyen de grands filets, dont la forme et les dimensions varient selon

les pays. Ceux dont on fait usage à Concarneau sont rectangulaires, d'une longueur de vingt à trente mètres, sur six à huit mètres de hauteur. Ils sont généralement confectionnés par les femmes des pêcheurs au moyen d'un fil de chanvre aussi ténu que possible, afin que les poissons ne le voient pas. La tête du filet, c'est-à-dire son bord supérieur, est muni de flotteurs de liège ; son bord inférieur porte une forte ralingue de chanvre , dont le poids suffit pour assurer au filet immergé une station verticale. Chaque bateau en possède plusieurs exemplaires qui diffèrent par la grandeur des mailles. Comme la taille des sardines qu'on rencontrera est inconnue au moment du départ et qu'elle peut varier d'un jour à l'autre , il s'agit d'emporter des engins de différents calibres. On donne le nom de moule à la grandeur des mailles éyaluée en millimètres et comptée sur deux mailles contigues , tendues verticalement jusqu'à ce que leurs bords se touchent. La sardine la plus avantageuse est celle de taille moyenne , pesant de cinq à dix grammes et dont douze à vingt-quatre individus suffisent pour remplir une boite d'un quart de livre. C'est le numéro courant pour la préparation des conserves. Le moule des filets au moyen desquels on pêche de telles sardines est de 45 à 58 millimètres; c'est précisément un filet du moule de 50 millimètres qui nous est utile dans notre pêche d'aujourd'hui.

Il est lentement descendu à Tarrière du bateau, celui-ci étant tenu debout au vent, à Taide des avirons. Rien ne presse : il faut procéder méthodiquement, afin que le filet s'étale pleinement dans la prolongation de Taxe du bateau. Lorsque le poisson se trouve prés de la surface , le simple mouvement du bateau et celui des embarcations voisines suffit pour l'effrayer et le pousser dans le filet. Ce cas est exceptionnel cependant. Presque toujours la sardine flotte à quelques mètres de profondeur. Il s'agit alors de la faire lever, c'est-à-dire de l'attirer au niveau du filet. On emploie dans ce but deux sortes d'appâts, que le patron lance par poignées, tantôt d'un côté du filet, tantôt de l'autre, selon la direction des sardines.

Le premier appât, et de beaucoup le meilleur, est une pâtée épaisse , composée de rogue ou œufs de morue desséchés , mélangés en proportion variable avec de la farine d'arachide. La rogue est préparée en grand sur les côtes de Norvège ; elle est fort coûteuse, c'est là son grave défaut. Elle se vend par petits barils , du poids de 133 kilogrammes et du prix de 40 à 80 francs. Le contenu d'un baril ne sert en moyenne qu'à quatre coups de filet. Le second appât , beaucoup meilleur marché et qui présente l'avantage de pouvoir être préparé sur place, consiste en débris hachés de poissons et de crustacés, de chevrettes surtout. Les sardines sont particuliè-

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rement friandes de la rogue : elles montent impétueusement pour la happer et rencontrent le filet dans lequel elles se maillent, c'est-à-dire engagent leur tête dans les mailles d'où elles ne peuvent plus la retirer, le bord libre des opercules s'opposant à un mouvement de retour.

Le spectacle est fort intéressant : des milliers d'écailles détachées de la peau fine et délicate des sardines recouvrent l'eau tout autour du filet, des reflets argentés jaillissent des profondeurs qui accusent la détresse des pauvres petites bêtes. Elles se débattent vainement et ne tardent pas à mourir. Lorsque le filet est à peu près rempli , le patron donne un signal, et alors chacun s'aide pour le retirer, le déchargeant, au fur et à mesure des sardines captées. Elles sont jetées pêle-mêle au fond du bateau, sans qu'il soit nécessaire d'opérer un triage, puisque les mailles du filet étant de même grandeur sur toute son étendue, il ne s'y est pris que des sardines à peu près toutes de même dimension.

Peîidant que nous procédons au nettoyage du filet, le soleil est monté jusqu'au zénith, des ruissellements de lumière tombent sur la mer qui commence à remonter; un petit vent doux et délicieux, le vent du flux, souffle depuis les fles Glénans dont on devine du côté du sud le profil , malgré les tourbillons d'air chaud qui déforment les nuages. Et comme le butin est abondant, nous rapportons

quinze mille sardines; le patron se déclare satisfait, il ordonne le retour.

Lorsque tous les bateaux sont rentrés au port, une grande animation règne dans la petite ville de Concarneau. Une nuée de porteurs, de saleurs, deramandeuses ou raccommodeuses de filets, se mettent au travail ; tout cela court du port aux usines et des usines au port; tout cela s'entrecroise, se confond sans désordre , se partageant le travail, de manière que chacun y trouve quelque profit. Les hommes sont silencieux ; les femmes , très affairées, elles aussi , trouvent le temps encore d'achever la conversation commencée.

La plus grande partie des sardines est transportée toute fraîche dans les usines où se préparent les conserves à l'huile, les sardineries, comme on les appelle dans le pays. Cependant, bon nombre d'entre elles sont immédiatement salées et expédiées le jour même à Paris, par le train de marée. Le lendemain matin, elles figurent sur le marché des Halles. Des femmes les enserrent dans des paniers d'osier, où elles entrent par centaines, et ce travail se fuit en plein air surjes quais de la ville , se prolongt^aiit quelquefois fort tard, à la lueur des chandelles.

Du reste, les choses sont fort bien organisées. A boni de leui*s bateaux , les pécheurs comptent les sardines, les plaçant , par groupes de deux cents individus, dans de petits paniers ronds , qui sont aussi-

tôt enlevés par les porteurs, puis un peu plus tard vidés par eux sur les dalles des usines. Les poissons , qui ont tous eu le temps de mourir pendant la traversée, ne possèdent déjà plus leur éclat de métal, lès teintes bleuâtres qui ondulaient sur teurs flancs se sont effacées; ils sont devenus uniformément argentés, tels que nous les retrouverons après des années dans les boites de conserves.

Les usines présentent à peu près toutes les mêmes caractères , le mode de préparation de la matière première variant peu de Tune à l'autre. Des femmes, dans la plupart des cas, y sont employées. Elles commencent par Yététage des sardines. D'un seul coup de couteau , elles leuf enlèvent en même temps la tête et les principaux viscères, intestin, cœur, foie. Nous avons examiné un assez grand nombre de sardines au sortir de cette opération , et jamais nous n'avons retrouvé autre chose dans la cavité de leurs corps que les ovaires atrophiés et les reins qui , par leur situation de chaque côté de la. colonne vertébrale, échappent aux atteintes du couteau.

La sardine ainsi nettoyée est immergée dans la saumure, solution saturée de sel marin ; elle y reste un temps qui varie selon ses dimensions, mais n'excède pas deux ou trois jours. Après quoi , on la lave à grande eau, et on la fait sécher au soleil sur des grils en fil de fer, spécialement construits dans ce

but. Cette phase de la préparation est très importante, elle précède nécessairement Y huilage. En temps de pluie , on y emploie la chaleur artificielle.

Les poissons, desséchés jusqu'à un certain degré que Texpérience apprend à connaître, sont plongés dans l'huile bouillante, puis arrangés par une mul-' titude de mains féminines dans les boîtes de ferblanc préparées ad Aoc, dans im atelier de ferblanterie, attaché généralement à Tusine même. Il en existe de toutes les grandeurs de ces boîtes, depuis celles qui ne contiendront que huit sardines jusqu'à celles qui en recevront deux cent cinquante, bien serrées toujours les unes contre les autres, afin de ne plus se déplacer durant les transports.

Les boîtes sont alors transportées sous les robinets par lesquels Thuile s'écoule et, lorsqu'elles en sont remplies, on les ferme. La qualité de la sardine conservée dépend de celle de Thuile dont on fait usage ; dans les grandes fabriques , on emploie toutes espèces d'huile depuis les plus fines jusqu'aux plus ordinaires. C'est l'élément qui fait le plus varier le prix de la boîte.

La rapidité avec laquelle opèrent les soudeurs dans la pose du couvercle est admirable, les visiteurs des sardineries en sont toujours émerveillés. Autrefois , ce travail exigeait la présence d'un fourneau devant chaque ouvrier, afin que celui-ci pût entretenir constamment le fer à souder à la tempe-

rature convenable. Les gaz de la combustion exerçaient naturellement sur lui la plus fâcheuse action. Aujourd'hui , il n'en est plus ainsi. Les ferblantiers emploient le gaz d'éclairage dans toutes les grandes usines; en outre, ils font usage de l'ingénieux appareil introduit dans la pratique chirurgicale par le D"" Pasquelin, sous le nom de thermo-cautère. Un bloc de cuivre, taillé sur le modèle ordinaire des fers à souder, reçoit en même temps, par son manche tubulaire , du gaz et de l'air; ce dernier y est poussé au moyen d'une soufflerie. L'accès des gaz est réglé par un robinet, en sorte que l'ouvrier peut maintenir indéfiniment le bloc de cuivre à la température voulue. Un bon ouvrier ferme aisénnent mille boîtes par jour.

Enfin, les boîtes, hermétiquement closes, sont soumises à un dernier traitement, le cuitage, qui est la condition sine qua non de la bonne conservation des sardines. C'est une sorte de stérilisation par la chaleur, dont les friteurs avaient empiriquement reconnu la nécessité, longtemps avant qu'on parlât de microbes. Et de fait, il s'agit de détruire les germes de la putréfaction, les micro-organismes contenus dans l'huile , adhérents aux parois de la boîte ou à la surface des poissons, et dont le développement entraînerait à coup sûr la décomposition du produit.

Les boites sont plongées dans un bain d'huile

chaofiée à 120* centigrades, ou plus simplement dans un bain d*eau bouillante , ce qui suffit paraîtil; elles y demeureilt pendant une heure ou deux, les grosses boites plus longtemps que les petites, car il est indispensable que la chaleur pénètre jusqu'à leur centre.

Du même coup, on vérifie, par là, la fermeture des boites. Sous l'influence de Vélévation de la température , leurs minces parois métalliques se soulèvent, la face extérieure devient convexe; en se refroidissant, elles reprennent peu à peu leur forme primitive. Les boites qui ne se bombent pas à chaud sont percées d'un trou : il existe assurément, sur leurs bords soudés, une fissure invisible, microscopique, mais suffisante toujours pour qu'à la longue leur contenu se gâte ; aussi sont-elles soumises à une nouvelle soudure.

Finalement, les boîtes , rassemblées par ordre de grandeur et selon la qualité de leur^huile, prennent place dans les magasins. Durant les mois de grande production , les mois d'été sur les cotes de Bretagne, les boîtes de sardines s'y entassent par milliers, par centaines de milliers, qui ne tardent pas à être exportées dans tous les pays du monde.

La pêche de la sardine sur les côtes de Bretagne est extrêmement ancienne, et depuis plusieurs siècles les pêcheurs se sont livrés à l'exportation de ce poisson comprimé et salé comme cela se pratique

ailleurs, encore de nos jours, surtout en Espagne. Depuis le siècle dernier, les raffinés savaient conserver les sardines dans la graisse. Un auteur qui nous a laissé d'intéressants documents sur les pêches de son époque, Baudrillart, écrivait en 1827 : « On peut conserver pendant un mois des sardines dans le beurre ; voici comment on y réussit. Pour 50 sardines , on emploie une livre de beuiTe frais bu'on fait fondre , 4 onces de sel , une once et demie de poivre fin et un peu de muscade; quand le beurre est fondu, mais sans être roussi, on le laisse refroidir pour qu'en trempant les sardines dedans , elles en sortent couvertes; en cet état, on les arrange dans un pot de grès ; on fait un peu réchauffer le beurre qui reste, qu'on verse sur les sardines de façon qu'elles en soient complètement couvertes. » Les sardines ainsi conservées sont fort goûtées des gourmets , mais on conçoit qu'un tel mode de préparation soit très défectueux au point de vue de la durée du produit. Après deux mois, celui-ci n'est plus mangeable, tandis que les sardines conservées à l'huile se bonifient en vieillissant. C'est du moins ce que nous affirmait un friteur de Concameau, et il ajoutait qu'à l'occasion d'une visite de Gustave Flaubert, il avait ouvert une boîte vieille de trente ans, et que le grand romancier, qui s'y connaissait, en avait trouvé le contenu délicieux. Je dois faire cependant sur ce point des réserves à l'égard des boites dont

l'huile n'est pas extra-fine. A la longue, des altérations chimiques, encore mal connues, donnent aux poissons imbibés d'huile ordinaire un certain goût de conservée rance, qui n'a rien d'agréable. Il est vrai que tous les palais n'ont pas la même délicatesse et ne témoignent pas des mêmes exigences. Ainsi, en France et en Italie, on débite à bon marché dos qualités de sardines qui ne trouveraient pas d'acquéreurs chez les Russes et les Anglais. Ceux-ci sont très difficiles , ils n'achètent que la meilleure qualité. Quant aux produits très inférieurs, ils s'en vont aux colonies; les Chinois et les nègres en sont très friands.

L'idée de cuire la sardine dans l'huile bouillante et de la conserver dans ce même liquide est relativement récente. Kiinckel d'Herculars l'attribue « à un honorable magistrat, juge alors au tribunal civil de Lorient qui , en 1825^, portant intérêt à une vieille demoiselle. M"® Le Guilliou, l'engagea à cuire et à conserver dans l'huile quelques centaines de sardines pour les envoyer à des épiciers de Paris. La réussite fut complète, et notre magistrat fournit à sa protégée le moyen de fabriquer en grand ; encouragé par le succès , il donna sa démission , installa une importante usine à Lorient et devint le premier fabricant de sardines à l'huile » (1).

(1) Kunckcl d'Herculais, la Grande Pêche, Science et natHre^ t. î, 1884

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Ce n'est guère que vingt ans plus tajrd , en 1844, que les fabriques s'installèrent à Nantes. A Concar neau, l'industrie de la sardine à l'huile ne se développa qu'à partir de 1852. A l'heure qu'il est, son extension est énorme en Bretagne , en Vendée , sur tout le littoral du golfe de Gascogne et jusqu'en Espagne. Douamenez, Concameau, Audierne, les Sables d'Olonne et la Corogne sont ses principaux centres. Dans ces diverses localités, le mode de préparation est à peu près toujours le môme.

Mais ce qui varie davantage est le procédé de pêche. Nous avons dit combien est simple le filet dont on fait usage à Concameau. C'est le filet antique, employé également dans toute la Vendée, mais à Audierne , à Douamenez , etc. , il a été remplacé durant plusieurs années par des seines ^ espèces de très grands filets , qu'on a accusés de prendre trop de poissons et de dépeupler la mer. C'est, à tort ou à raison, le motif pour lequel on en a condamné l'emploi; nous estimons avec M. George Pouchet que c'est absolument à tort. En prenant une telle mesure , le gouvernement français a rendu un grand service non pas à ses ressortissants, mais aux industriels des côtes anglaises , espagnoles et portugaises , qui font depuis quelques années une concurrence redoutable à l'industrie française.

Sur les côtes de Cornouailles , on pêche la sardine au moyen de filets flottants , manœuvres par

deux OU trois bateaux, qui ne mesurent pas moins de 160 brasses de longueur sur 15 de hauteur. Lorsque le poisson est abondant , un seul coup de ces immenses filets peut en rapporter jusqu'à six millions d'individus. On garde le souvenir dans ces régions, de pèches vraiment merveilleuses ; Tannée 1827 en particulier est restée célèbre à cet égard.

Il résulte des documents publiés récemment, par S. A. le prince de Monaco (1) sur la pèche de la sardine en Espagne, que, là aussi, les grands filets perfectionnés sont en faveur. Plusieurs fabriques fort bien achalandées se sont établies sur la baie de la Corogne et exploitent le poisson péché au moyen du cedazo.

On nomme ainsi un filet gigantesque, qui s'étend comme un vaste rideau, haut de 30 mètres sur une longueur de 1,600 mètres. Il est lesté par une triple ralingue de chanvre et immergé de manière à envelopper le banc de sardines. Ses deux extrémités , tournées vers le rivage , sont reliées par des câbles puissants à des cabestans, placés sur la grève et dont le jeu a pour effet de replier le cedazo autour des sardines. Celles-ci sont alors cernées dans une large enceinte , d'où elles ne peuvent s'échapper. Les pécheurs viennent , selon les besoins des fabriques, puiser le poisson avec de petits filets nommés trahina. L'avantage du cedazo consiste

(1) Revue scientifique, 23 avril 1887.

dans le nombre énorme (plusieurs millions) de sardines enfermées de la sorte dans une prison flottante, où elles peuvent être gardées vivantes une quinzaine de jours. On évite ainsi la perte de sardines , qui ne manque pas de se produire ailleurs , lorsque les pêcheurs en apportent des quantités disproportionnées aux ressources de préparation des usines. Ainsi, à Audieme, où le chemin de fer n atteint pas encore, j'ai vu, cette année, des pécheurs embarrassés par l'abondance de leur récolte jeter sur les champs d'alentour des centaines de milliers de sardines, pour lesquelles ils ne trouvaient pas d'acheteurs. Cela constitue un engrais de premier ordre, mais on conçoit qu'un tel emploi ne soit pas profitable pour les pêcheurs. Au lieu de cinq a six francs le mille , prix moyen payé par les usiniers , la sardine rapportée morte en un pareil excès ne vaut plus que quelques centimes. L'impossibilité d'écouler les produits de la pêche est , dans certains petits ports , un des éléments dont on n'a pas suffisamment tenu compte, lors des récentes discussions auxquelles ont donné lieu la question des filets. 11 est à tous les points de vue regrettable de pêcher un excès', inutilisable par le fait de l'absence do voies rapides de communication.

Quelques mots encore, pour terminer, sur la biologie de la sardine. Dans ce domaine, presque tout encore reste à découvrir. D'où vient la sardine.

comment fraic-t-elle, comment se développe-t-elle, quelles sont ses mœurs? Malgré Tindustrie dont ce poisson est l'objet , nous ignorons tout cela, et nous ne le saurons jamais qu*à la condition de ne pas écouter les assertions contradictoires des pêcheurs et d'entreprendre sur une vaste échelle de longues et laborieuses études , un ensemble d'observations vraiment scientifiques. La fameux embryogéniste Coste , fondateur du laboratoire zoologique de Concarneau , avait projeté autrefois de fréter un navire spécial, dirigé par des naturalistes compétents, ayant pour mission de résoudre toutes ces questions. 11 mourut trop tôt pour mettre son projet à exécution. L'un de ses successeurs, M. G. Pouchet, l'a repris en partie et, depuis quelques années, se livre il des recherches qui ne sont pas restées infnictueusp?. Autour de lui, il a provoqué parmi les marins et parmi les zoologistes, ses élèves, des invesligalionsqui se continueront dans l'avenir. Étant doimés son zèle, sa persévérance, son grand talent d'observateur, nous attendons beaucoup de lui. 11 est évident que l'industrie de la sardine bénéficiera de la connaissance de ses habitudes et des conditions qui sont propices à sa multiplication.

La sardine est un poisson très voisin, par son orgauisalion, du hareng et de l'anchois, qui donnent lioiii comme elle, à de grandes pêches. Elle possède un petit museau pointu , de courtes na-

geoires dorsale et ventrale; son corps est recouvert de grandes écailles minces et transparentes, son dos est rectiligne et le ventre régulièrement courbé , brille généralement d'un très vif éclat. La sardine est éminemment sociable, vivant en grandes troupes; elle est pélagique, se plaisant en pleine mer, dans les eaux profondes du large où elle fraie vraisemblablement, puisqu*on ne la rencontre jamais toute jeune près des cotes. A certaines époques déterminées, lorsque les eaux superficielles commencent à tiédir sous Faction des chaleurs printanières, elle approche du littoral. Choisissant les baies tranquilles, elle y apparaît en nombre immense , par bandes serrées , qui se succèdent pendant tout Tété. L'une de ses particularités les plus remarquables est sa délicatesse , son extrême sensibilité; le moindre choc, le moindre froissement suffit pour la faire périr, aussi est-il impossible de la conserver vivante dans un aquarium.

On la considérait autrefois comme un poisson migrateur, se déplaçant parallèlement aux cotes , tantôt du sud au nord , tantôt dans le sens inverse, selon les saisons. Quelques pêcheurs professent encore cette croyance qui, cependant, est erronée. En réalité, les sardines viennent du large et, peut-être, après leur apparition estivale, y retournent- elles pour grandir et revenir plus tard, fortes et robustes, capables de supporter de plus basses températures.

On pèche , en effet , sur la fin de l'hiver, et durant les mois de printemps , une sardine dont la taille est double de celle d'été, ne le cédant guère à la taille du hareng. C'est la sardine dite de dérive, parce qu'elle se laisse prendre dans les filets de dérive tendus pour la pêche du maquereau.

Elle est grasse, sa chair peu savoureuse; elle est adulte , ses flancs renferment des œufs mûrs pour la ponte. Par le fait de la forte quantité d'huile accumulée dans ses organes , elle ne peut se conserver que pressée et salée ; on ne la prépare pas en boites, comme la petite sardine d'été on sardine de rogue. Celle-ci mesure en moyenne de 10 à 12 centimètres ; il n'est pas possible de déterminer exactement son âge puisqu'on n'a jamais assisté à son évolution, mais par analogie avec ce qui se passe chez les espèces voisines , on estime qu'elle est âgée d'environ une année. En tout cas, elle est loin d'être adulte , les observations faites à Concameau sont positives sur ce point : jamais les ovaires de la sardine de rogue ne sont développés, elle ne vient donc pas auprès des côtes pour frayer, ainsi que l'affirment quelques auteurs. Elle n'y est pas non plus attirée par l'abondance de la nourriture, les animalcules qui constituent sa principale alimentation ne sont pas plus fréquents au moment du passage des sardines qu'à d'autres époques. Parfois, c'est le contraire qui est vrai. D'ailleurs,

la sardine est omnivore : elle mange tous les organismes qu'elle rencontre, animaux ou végétaux, microscopiques pour la plupart. L'examen du contenu de son intestin démontre la présence au printemps de petits crustacés appartenant à des espèces pélagiques; plus tard, en été, on y trouve des débris d'infusoires , de noctiluques , de péridiniens et de végétaux inférieurs appartenant à des espèces cùtières. Au surplus, la sardine de rogue paraît être normalement à jeun; son estomac est souvent vide de tout aliment.

Quant à rinfluence possible des courants marins, de la pression atmosphérique ou autres circonstances météorologiques, sur la venue de la sardine près des côtes , aucune relation de cause à effet n'a pu être établie jusqu'ici. Nous devons donc bien constater notre ignorance sur ce côté essentiel de toutes les discussions futures relatives a l'industrie de la sardine. On comprend dès lors combien il importe à tous ceux qui s'y intéressent de sortir d'un tel état de choses. Il s'agit de millions' de francs, la Fraiicè à elle seule a exporté en 1880 pour 29 millions de sardines à l'huile. Cette considération, toute prosaïque, doit s'ajoutera celles purement scientifiques , qui nous font appeler de vœux ardents de nouvelles et sérieuses recherches sur le mode de vivre d'un poisson dont l'abondance est un bienfait.

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