‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 13 sur 48 · JURYS ET JURY · texte numérisé non relu

JURYS ET JURY

L'histoire de ce prétendu collectionneur de tableaux qui, depuis des années, achetait à divers peintres des toiles au bas desquelles il remplaçait par la sienne leur signature, pour les exposer ensuite au Salon des Artistes français, n'est pas seulement piquante à cause des révélations quelle nous apporte sur la façon dont certains « amateurs », vraiment dignes, on le voit, de ce titre, pratiquent de nos jours le mécénisme.. On pourrait dire désormais le quiitnerisme. Les écrivains, les peintres, les sculpteurs, les musiciens considérés par les gens de métier comme d'authentiques professionnels sont, en effet, plus nombreux qu'on ne croit qui,

COUP employer une expression familière, ne fichent pas un clou aux romans et aux poèmes, aux comédies et aux tragédies, aux mélodies et aux drames plus ou moins musicaux qui, cependant, leur servent à se tailler, en exploitant le talentdes autres, des situations fort enviables et, parfois, de vrais succès.

Cette histoire éclaire aussi d'un jour nouveau — pour le grand public, du moins, qui garde encore tant d'illusions sur les artistes — le fonctionnement des jurys, d'admission ou de récompense, des grandes sociétés artistiques, printanièros ou autres.

On a beaucoup ri naguère de cette farce de rapins envoyant au Salon des Indépendants une toile signée du nom de Boronali et qtii avait été peinte avec la queue d'un âne en guise de pinceau. La présente aventure des peintres protégés par l'excellent M. Quittner est autrement plaisante et autrement significative « Ni jury, ni récompenses », telle est la devise des Indépendants; mais la société des Artistes

français s'honore de posséder un jury, et un jury comme il y en a peu, un vrai jury, un jury de tout repos, à la tête duquel figurent les membres les plus illustres de l'Académie des Beaux-Arts, les représentants les plus autorisés, les plus, si j'ose dire, « d'utilité publique» de l'art officiel, du Grand Art, et nul n'ignore quelle importance Ton attache', dans les milieux artistiques, au fait que l'œuvre d'un exposant a été jugée par ce collège de pontifes digne d'une récompense, tout comme une boite de petits pois stérilisés ou un, pain de savon ultra-hygiénique.

Or, il se trouve que certain des protégés du généreux M. Quittner n'avait jamais eu la bonne fortune de vaincre la sévérité de ces juges et que les portes du Salon étaient obstinément demeurées closes devant lui. Pendant ce temps, son actif et scrupuleux mécène réussissait — ah !

comme j'aimerais savoir comment! — non seulement à faire accepter par les mêmes cerbères les toiles refusées de M. Bucas, mais à leur faire attribuer je ne sais quelles

PROPOS SUR LES BE \l-

médailles de quelle catégorie et de quel métal: argent, pain d'épices ou sucre d'orge estampé; et M. Quittner avait fini, ainsi, par se créer une notoriété du meilleur aloi. Quel dommage qu'il n'ait pas été Français! nous l'aurions peut-être vu quelque jour s'asseoir à l'Institut entre M. Cormon et M. Gabriel Fcrrier.

A quoi servent donc, s'écriera-t-on, les jurys, et quelle garantie reste-t-il aux artistes et au public, si de pareilles choses peuvent couramment se produire ? Et l'on en va profiter pour attaquer une fois de plus cette institution ridicule et parfaitement inutile du jury. Et l'on aura raison, et l'on aura tort.

L'on aura raison. L'absence absolue de responsabilité sur laquelle repose l'institution du jury est, d'abord, souverainement immorale, et elle apparaît révoltante quand on sait comment se déroulent ses opérations. Un tribunal correctionnel ne met pas moins de rapidité et de négligence a distribuer, au début de chaque audience, (juelques siècles de prison à de pauvres

diables qui ne se doutent même pas de quoi ils sont accusés, que les membres d'un jury de peinture à refuser ou à accepter les tableaux qu'on leur présente. Et allez donc ! Plus vite que ça va, plus tôt que c'est fini ; et cela se comprend fort bien.

Gela se comprend d'autant mieux qu'aucune communauté d'idéal ne relie ces hommes ; qu'aucuns liens de doctrine ne les rapprochent ; qu'ils ne songent les uns et les autres qu'à défendre leurs intérêts, leurs situations acquises ; que s'il est une chose qui les laisse indifférents, ce sont bienlesquestions d'esthétique; qu'ils sont, enfin, des loups les uns pour les autres, uniquement préoccupés de questions de personnes, en un mot, de politique. Quoi d'étonnant, alors, qu'ils refusent les toiles de M. Bucas quand elles ne sont pas signées par M. Quittner ? Les Bucas et les Quittner, tout talent mis à part, sont légion...

Et en attaquant l'institution du jury, l'on aura tort, car le principe du jury est excellent. Je rêve de jurys composés de

trois, cinq personnes au plus, d'un jury de saints... ou de héros, ou, pour parler plus pratiquement, d'hommes ayant le courage de leurs opinions, ayant la foi en leurs idéaux — qu'importe que ces idéaux soient différents î — décidés à assumer toutes les responsabilités de leur mission et, disons-le aussi, toutes les fatigues de leur tache. Quels services un jury ainsi constitué pourrait rendre à l'art et aux vrais artistes, par le temps d'anarchie et de sabotage où nous vivons ! Il pourrait redonner à l'art qui se prostitue aussi effrontément que possible sa dignité, son honneur, sa santé. Mais qui voudrait aujourd'hui se soumettre au jugement de trois ou cinq juges irréprochables, en matière d'art ? Personne, personne.

Tant pis pour les artistes : ils finiront par s'aliéner les sympathies de tous ; ils finiraient, ayant rabaissé l'art au niveau du plus bas des métiers, par tuer l'art s'il n'était éternel, comme la lumière et comme la vie.

L'on m'a cité l'autre jour le mot char-

mant d'une Américaine venue à Paris pour apprendre en quinze leçons la peinture, ou ce que l'on continue, par habitude, de nommer ainsi.

— Quel atelier fréquentez-vous? lui demandait-on.

— J'ai travaillé d'abord chez X..., puis chez Y..., puis chez Z..., répondit-elle, mais pas longtemps... c'était trop difficile. Mais je suis enchantée, oh! oui, tout à fait enchantée... maintenant, je vais chez M. Matisse... et c'est bien plus facile, oh! oui, très facile... très facile... très facile.

Je doute fort que cette charmante personne approuve la formation du jury idéal dont je viens de parler...

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