L'ART ET LE MUSCLE
J'ai acquis par hasard, récemment, sur un sujet qui, sans être de première importance, mérite cependant que l'on y prête l'esprit, des lumières dont je voudrais vous faire profiter... à moins que vous n'en sachiez autant que moi déjà : auquel cas je n'aurai plus qu'à m'excuser auprès de vous de ma présomption.
Voici. Il parait que le « style » mobilier et décoratif, aux formes massives et pesantes, aux colorations violentes et brutales qui fait fureur en ce moment dans certains milieux bien parisiens, c'est aux prophètes de la Renaissance Physique, aux apôtres de la Religion du Muscle, ou, pour parler plus simplement aux « spor-
tifs » que nous en sommes redevables.
Gela vous étonne ? cela vous flanque, comme on dit, un coup dans l'estomac, car vous ne vous attendiez guère à voir le Muscle en cette affaire ? C'est ainsi, cependant ; le fait est là ; il n'y a qu'à s'incliner : vos airs ahuris n'y changeront rien ! Laissez-moi plutôt essayer de reconstituer pour vous la démonstration qui m'a été fournie de ce problème d'esthétique par un amateur de boxe de mes amis, garçon très cultivé d'ailleurs et écrivain fort agréablement doué.
— Nous autres sportifs, prononça-t-il avec cette tranquille assurance des gens qui se savent les plus forts, nous autres sportifs,, nous avons envers l'époque à laquelle nous appartenons une mission à remplir. Une grande mission. Nous représentons la santé, la force, la vie. Vous étiez affadis, nous venons vous tonifier; nous sommes des tonificateurs. Vous languis-, siez, nous venons vous stimuler; nous sommes des stimulateurs. Vous êtes des faibles, nous venons vous apporter des
TES DU TEMPS PRESEST
énergies nouvelles ; nous sommes des régénérateurs. Vous êtes des civilisés, des raffinés, des byzantins; nous sommes des barbares. Des barbares conscients et organisés. Des barbares ! Ah ! le beau mot! Des barbares ! c'est-à-dire des imaginations vierges et libres, des sens sains, des forces normales avides de se dépenser normalement et violemment ! Ah ! la violence, quelle merveilleuse chose !
Je le regardai avec inquiétude.
— Vous ne devinez pas, continua-t-il, où je veux en venir ? A ceci, concernant ce qui nous occupe : que nous ne voulons ou plutôt que nous ne pouvons plus vivre dans les décors éteints, patines et usés par e temps, des styles d'autrefois, que nous avons besoin d'avoir autour de nous des objets usuels et décoratifs qui soient comme un prolongement, une extériorisation, une matérialisation de notre idéal. Quand, après une heure d'exercices physiques, de gymnastique, de boxe, suivie d'une douche glacée, nous rentrons chez nous, comment voulez-vous que nous
puissions trouver de l'agrément aux fadeurs et aux mièvreries de forme et de coloration des meubles, des étoffes, des bibelots de jadis ? Gomment voulez-vous que, si nous allons ensuite au théâtre, nous puissions nous intéresser aux souffrances sentimentales des coupeurs de cheveux en quatre que sont les héros — ça des héros ! c'est à mourir de rire î — des pièces à l'ancienne mode? Comment voulez-vous que, si nous avons le temps de lire, nous puissions nous plaire aux raffinement d'écriture et de psychologie auxquels s'obstinent certains écrivains traditionalistes ? Gomment voulez-vous enfin que, la façon dont les artistes d'aujourd'hui conçoivent et pratiquent Part, c'est-à-dire comme s'ils étaient des contemporains de Périclès, de Léon X, Louis XIV, ou de... Louis-Philippe, puisse nous émouvoir ou nous charmer? Mais bornons-nous à Part décoratif.
(( D'abord, nous avons besoin de reposer nos yeux sur des images de joie, de force, de santé, de vie. Nous exigeons que
ne vibrent autour de nous que des couleurs franches et vigoureuses, aussi montées de ton que possible, de ces rouges sonores qui sont pareils à des coups de clairon, de ces verts acides qui font grincer des dents les malades que vous êtes, mais qui nous donnent à nous de si exquises sensations, de ces orangés purs qui ressemblent aux rayons du soleil couchant, de ces bleus vigoureux et hardis qui évoquent la vision de la Méditerranée les jours de vent. Et nous raffolons aussi des noirs intenses et des blancs immaculés; et nous chérissons les oppositions brutales, les contrastes audacieux dont nos décorateurs se sont fait une spécialité dans l'emploi de ces couleurs et qui nous rappellent les violences de nos sports favoris. Gela a la soudaineté l'imprévu, la sûreté, la franchise des gestes où excellent les gymnastes, les champions du football et de la boxe, tous les sportifs enfin, dignes de ce nom.
« Je sais... je sois... vous êtes insensibles à la beauté neuve de ces accords de tons ! Ils vous offensent, vous ne pouvez en
supporter la vue. Tant pis pour vous! A nous, ces fleurs informes, ces ornements sans signification disposés par des mains d'enfants sur des étoffes ou des papiers peints, nous procurent des joies non pareilles ; ces bariolages barbares nous ravissent. De même, ces meubles frustes, de construction rudimentaire, que rehaussent parfois des motifs de sculpture grossièrement exécutés, ces meubles badigeonnés d'une polychromie sonore, c'est pour nous qu'ils sont faits.
« Car la forme n'existe pas, la forme n'est rien. Il n'y a que la couleur. La forme est une manifestation de l'intelligence, la couleur une manifestation de l'instinct.
Nous sommes donc pour la couleur, contre la forme, résolument.
« Vous rappelez-vous, à l'un des derniers « Salon d'Automne», une pendule rouge, toute rouge? On eût dit un énorme morceau de mou de bœuf. Quel chef-d'œuvre c'était là ! L'artiste qui l'a créé est un homme de génie, tout simplement. Cette pendule rouge, n'est-ce pas, en effet, la
symbelisation de notre idéal ! Elle marque Theure delà Vie, au milieu d'un blocdesang caillé. Ne prenez pas cet air dégoûté... vous verrez que vous y viendrez, et plus tôt que vous ne croyez, à cette conception logique et normale de l'art décoratif... vous verrez! vous verrez... pas vrai que j'ai raison ? »
Et en le disant, il asséna un violent coup de poing dans l'estomac d'un de ses camarades qui le reçut, sans broncher, le sourire aux lèvres...