‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 15 sur 48 · DE LA PRESENTATION DES ŒUVRES D'ART · texte numérisé non relu

DE LA PRESENTATION DES ŒUVRES D'ART

Le succès grandissant des expositions du Salon d'Automne est dû en grande partie, il faut le dire, aux innovations apportées par leurs organisateurs dans la présentation des œuvres d'art qu'elles groupent.

Il serait puéril, en effet, de contester combien grandement importe au succès de toute exhibition la manière de mettre en valeur l'objet exhibé. Ce n'est pas pour rien que les boutiquiers — je prends ce mot dans son sens strict — donnent tant de soins à ce qu'ils appellent « faire la montre » et estiment à de si hauts prix les services d'un habile étalagiste. On pourrait écrire une piquante étude de psy-

chologie sociale comparée sur révolution du goût public en France, en Allemagne, en Angleterre depuis une cinquantaine d'années, rien qu'en notant les variations qui se sont produites dans l'aménagement, l'agencement, la décoration des boutiques, les procédés employés pour séduire l'attention du passant, l'art d'arranger les vitrines et d'y disposer, selon leur nature et leur usage, les marchandises, etc., etc. j'ai souvent entendu des étrangers louer, à ce propos, les raffinements, le tact, la discrétion, l'élégance dont font preuve les boutiquiers parisiens, <*l il n'est que juste d'affirmer qu'à comparer les étalages de la rue de la Paix, de la rue Royale, des Boulevards à ceux de Piccadilly, de Régent street, de Bond street et à ceux des Tilleuls, de Friedrichstrasse, de Leipzigerstrasse, ce n'est ni à Londres ni à Berlin, mais bien à Paris qu'un jury international de gens de goût décernenait la palme î

N'est-il donc pas d'autant plus étrange que les artistes eux-mêmes se soient mis

TES DU TEMPS PRESEXT

si tard, chez nous, à se préoccuper, en ce qui les concerne immédiatement, de ces questions, alors qu'à l'étranger, en Allemagne et en Autriche notamment, il y avait longtemps qu'un grand pas avait été fait dans ce sens, et qu'aujourd'hui encore, malgré les progrès réalisés, fort timidement d'abord par la Société Nationale des Beaux-Arts, plus audacieusement et plus décisivement ensuite par la société du Salon d'Automne, nous soyons loin d'avoir atteint la perfection à laquelle sont parvenus, en cet ordre de choses, les Allemands, les Autrichiens, les Italiens euxmêmes. Depuis de longues années déjà, les expositions organisées par les Sécessions de Berlin, de Munich, de Vienne, par la société Mânes, de Prague, par la municipalité de Venise offrent, au seul point de vue de la décoration des salles, tie l'accrochage des tableaux, de la présentation des ouvrages de sculpture et des objets d'art, un intérêt d'originalité, de nouveauté, de variété vraiment saisissant, et qui fait que, la valeur intrinsèque

des œuvres exposées mise à part, on éprouve à visiter ces expositions un réel plaisir. Qui oserait en dire autant à propos des Salons de la Société des Artistes Français et de ceux, maintenant, de la Société Nationale des Beaux-Arts ?

C'est que, tandis que Ton procède là-bas par ce que Ton pourrait appeler la méthode d'aération, l'on procède ici par la méthode d'accumulation ou de compression. Faire tenir sur une surface murale donnée le plus grand nombre possible de toiles et, pour ce qui est de la statuaire, entasser dans le moins d'espace possible le plus grand cube de marbre, de plâtre ou de bronze possible, voilà l'idéal de nos organisateurs d'expositions, particulières ou collectives, nationales ou internationales. Là où il y aurait de la place pour une douzaine de cadres, disposés harmonieusement, de façon imprévue et plaisante, selon leurs dimensions, leurs colorations, leurs sujets, on s'évertue à en accrocher cent cinquante, sans aucun souci de !

faire valoir l'un par l'autre, sans tenir

compte aucunement de l'échelle relative des motifs qu'ils représentent. Quant à la sculpture, rappelez -vous l'impression d'ahurissement, pour ne pas dire d'épouvante, que Ton éprouve chaque printemps à voir l'armée de statues, à pied et à cheval, et de bustes, qui campe dans le vaste hall du Grand Palais et dans la rotonde du même Grand Palais du côté de l'avenue d'Antin ! Cela fait songer à certains étalages des cordonniers londoniens, où s'empilent contre la glace de la devanture quelques milliers de paires de chaussures, à certaines vitrines berlinoises de bijouterie à l)on marché, où flamboient des myriades de bagues, de bracelets, de chaînes de montre, de pendants d'oreilles. Autant se mettre à chercher une aiguille dans une meule de paille que de songer à dénicher parmi ces kilomètres carrés de toile peinte, dans cette carrière de marbre et de plâtre, dans ce dépotoir de fonderie, le tableau et la statue qui méritent vraiment d'être regardés. Ah ! comme Ton comprend que des artistes comme un Claude Monet, un

Degas s'abstiennent systématiquement de figurer à des exhibitions de ce genre.

Je me souviens, en revanche, de l'agrément, du charme, de l'intimité de certaines salles d'expositions à Berlin et à Venise, à Dusseldorf et à Munich, à Vienne et à Prague. Pour telle ou telle famille d'œuvres, une salle spéciale s'y trouvait aménagée, tendue d'étoffe en harmonie avec elles, brillamment ou délicatement éclairée, selon leur caractère dominant: ici l'on avait presque la sensation du plein air; là, au contraire, de se trouver dans l'atmosphère tout intimed'un intérieursilencieux et élégant. Ici la tenture était d'un jaune éteint, là d'un vert cru, ailleurs blanche, ailleurs gris sombre ; la hauteur des salles, leur forme, la coloration et la disposition des vélums variaient; de même/les sièges et les tapis: joie véritable pour les yeux, série de surprises charmantes qui vous évitait toute lassitude, vous disposait favorablement envers les œuvres que l'on venait y voir. Ah ! que l'on était loin de nos Salons vulgairement démocratiques, et

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avec quel dégoût l'on se souvenait des hideuses tentures rouges que nos peintres aiment tant et qui sont encore chez nous le fond sur lequel ils s'imaginent — et les amateurs aussi ! — que leurs tableaux «font bien », ces tentures de faux damas ou de peluche qui donnent à certaines salles d'exposition une allure de mauvais lieu.

La présentation des œuvres d'art ! Ce n'est pas seulement celle des œuvres d'art plastique qu'il faut souhaiter plus logique, plus raffinée, mais celle aussi des œuvres d'art littéraire. On se demande comment des écrivains, qui font preuve, dans la pratique de leur métier, du goût le plus délicat et, dans l'exercice de leur profession, de la tenue la plus irréprochable, peuvent voir leurs ouvrages imprimés et « illustrés » de la manière qu'ont mise à la mode, afin de flatter les plus bas instincts du grand public, certains éditeurs français. Ne sentent-ils pas qu'il y a là, pour eux comme pour les lettres, dont ils sont l'honneur, une déchéance ! C'est ainsi, paraît-il, que Ton forme le goût,

que Ton « élève le niveau intellectuel » de la masse, que l'on accoutume la foule au commerce de la beauté... et les publications se multiplient de grands et de petits chefs-d'œuvre de la littérature d'hier et d'aujourd'hui, imprimés avec des têtes de clous sur du prétendu papier de luxe, et illustrés de vignettes qui sont à l'art de l'illustration, à l'art de la décoration du livre, qui a produit dans le passé tant de merveilles, ce que M. Brieux est à un écrivain ou M. Jean Aicard à un poète.

Ne désespérons point, cependant; une réaction commence à se manifester. Ce que le Salon d'Automne a fait pour la présentation des œuvres d'art plastique, certaines maisons d'édition le tentent pour la présentation des œuvres d'art littéraire. Là encore, tout reste à faire : n'est-ce pas une honte, en effet, que de Balzac, de Stendhal, de Baudelaire, par exemple, il n'existe encore aucune édition digned'eux? Nos éditeurs vont-ils se laisser distancer, comme cela s'est produit récemment pour des œuvres de moindre importance, par

des libraires d'Oxford ou de Giascow ?

Ou bien serait-ce qu'il n'existerait plus chez nous de public pour des ouvrages proprement imprimés sur de vrai papier, sans qu'il soit nécessaire de les agrémenter, pour en « pousser la vente », de ces images, dont les fabricants de cartonnages pour confiseurs n'oseraient même plus orner leurs « créations » ?

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